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Décembre 2014

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fleche24
décembre   2014 : Lectures, à plusieurs sens du terme
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Pour finir l’année, un peu de lecture. Dans un dossier de la revue Sciences Humaines tout d’abord (Les grands mythes) un papier que j’ai commis sur le mythe de la tour de Babel. Et, dans le numéro 70 de la revue Hermès (Le XX° siècle saisi par la communication), un autre papier (Mai 68 au filtre de la chanson. La chanson au filtre de mai 68).

Et, après cette autopromotion, passons à autre chose, mais sans nous éloigner de la lecture. J’ai toujours aimé la façon dont, en Afrique, on détournait les sigles français, leur donnant un sens critique, et j’y ai toujours vu une sorte de revanche de l’oralité sur l’écriture. En gros, une culture de l’oralité se voyant brutalement imposer l’écriture réagissait sur le mode de l’humour. J’en ai toute une collection, d’exemples, et je viens d’en relever un nouveau au Sénégal. A l’université de Dakar on a, comme en France, imposé le système dit LMD (licence master doctorat), et il a été mis en place de façon un peu improvisée. Les étudiants ont donc débaptisé et rebaptisé ce sigle, qui est devenu « Laisse Moi me Débrouiller ». Et cette relecture me ravit.

Une autre relecture, à propos de Nicolas Sarkozy qui a encore frappé dans le domaine des contrevérités. Donnant une conférence à Séoul, il a expliqué qu’il avait en 2008 « créé le G 20 », pour sauver le monde bien sûr. Mais un simple regard sur Wikipédia nous montre que le dit G 20 a été créé en septembre 1999, en marge d’une réunion du G7 à Washington, et à l’initiative du ministre canadien des Fiances Paul Martin. Un dicton populaire dit qu’il n’y a pas qu’un âne qui s’appelle Martin, mais celui-ci ne s’appelait sûrement pas Sarkozy. Ce gros mensonge s’explique à la fois par son égo démesuré, indéniable, mais aussi par ses problèmes de lecture. Dans G 20, il a sans doute entendu, et lu,  « j’ai vingt » (vingt sur vingt, bien sûr, lui qui est toujours si content de lui). Il est temps qu’il comprenne que G ne se lit  ni j’ai ni jet ni geai, pas plus qu’UMP ne se lit Un Mouvement Personnel, Union pour Ma Pomme ou encore Ultime Manipulation Protectrice.

 

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fleche15 décembre   2014 : Intolérances

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Brett Bailey est un artiste, metteur en scène, homme de théâtre sud-africain connu,reconnu, plusieurs fois honoré par des prix, dont le travail est tourné vers la mémoire, celle de son pays, et en particulier celle de l’apartheid, qu’il n’ad’ailleurs pas vraiment connu (il est né en 1967). Sa dernière intervention, Exhibit B (ainsi nommée parce qu’il avait déjà monté, en 2010, Exhibit A), est une installation de tableaux vivants évoquant des scènes coloniales etpostcoloniales. L’idée est de faire défiler des spectateurs, ou des visiteurs, devant ces scènes, de les faire réfléchir en leur donnant à voir. Voirquoi ? Des « acteurs » qui les regardent comme des animaux enfermés dans leurs cages regardent les visiteurs d’un zoo. « Zoo humain » ?Oui, il y a de ça, et des associations diverses ont tenté de faire interdire Exhibit B. En grattant un peu, on s’est rendu compte que ce qu’elles reprochaient essentiellement à Brett Bailey, c’estqu’il est blanc.  La belle affaire ! Et bien oui, c’est une affaire : seuls des Noirs, selon ces Trissotins,auraient le droit  de dénoncer les atrocités vécues par leurs ancêtres.

Il y a bien sûr là une logique imbécile. Seuls des Vietnamiens auraient eu le droit demiliter contre la guerre au Vietnam ? Seuls des femmes pourraient lutter contre le machisme ? Faudrait-il exclure des manifestationsd’intermittents du spectacle  les non intermittents venus les soutenir ? Et seuls des députés homos auraient dûêtre autorisés à voter la loi sur le mariage pour tous ?

Mais, au delà de cette imbécilité qui saute aux yeux, c’est une forme de racisme quipointe ici, un racisme à rebours, souvent assumé. Et qui se manifeste avec une intolérance rappelant celle de la manif pour tous. Car c’est cela qui frappe leplus, cette intolérance partagée, revendiquée et ravageuse.

Allez, je pars prendre un avion. Ce soir je serai au Sénégal. Tiens, je demanderai à mesamis, là-bas, ce qu’ils pensent de cette affaire.

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fleche9 décembre   2014 : Notes milanaises, fin
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Pendant mon séjour italien, la presse a révélé tout un réseau mafieux qui a corrompu la classe politique romaine. Au centre du système, Massimo Carminati, ancien terroriste d’extrême droite qui a copieusement arrosé la mairie de Rome, en particulier l’ancien maire de droite, pour obtenir sans appels d’offres des marchés juteux concernant les transports urbains ou la ramassage et le traitement des ordures. La ville toute entière est sous la coupe de ce clan, mais elle n’est pas la seule. A Venise, la construction de digues pour protéger la ville de la montée des eaux a donné lieu au même type de corruption. Et à Milan, qui doit recevoir en 2015 l’exposition universelle, corruptions en tous gentes, encore, pour les marchés publics. Bref, je ne vais pas vous donner la liste des noms, des sommes (ou trouve tout cela dans la presse italienne) mais vous parler d’écoutes téléphoniques. En effet Carminati a été écouté par la police, enfin par la partie non corrompue de la police, et la Repubblica  de vendredi dernier en a donné des extraits intéressants.

Dans l’un de ses coups de fil, Carminati élabore une théorie du « monde du milieu ». Extrait : E la teoria del mondo di mezzo compa’... Ci stanno come di dice... I vivi sopra e i morti sotto e noi stamo in mezzo... Un mondo in mezzo dove tutti s’incontrano et tu doco comme cazzo è possibile ». Les vivants sont en haut, les morts en dessous et nous sommes entre les deux, là où tous se rencontrent. La Repubblica  voit dans cette expression un écho de l’écrivain Tolkien et de son Middle-earth, le monde du milieu. Mais c’est prêter beaucoup de culture aux truands. En italien le « milieu » se dit la malavita, ou la tèppa, et les membres du « milieu » sont des teppisti. Mais Carmonati, en élaborant sa « théorie », utilise mezzo avec un sens proche de celui qu’il a en français. Zemmour devrait donc se rassurer : le rayonnement culturel de la France est intact.

Mais l’article de la Repubblica  est en outre plein de détails sur la langue utilisée par les mafieux, un véritable trésor pour linguiste. Il faut lire ces extraits (la Repubblica  du 5 décembre, page 13) pour percevoir toute la brutalité d’un langage qui tronque les mots, n’utilise pas d’adjectifs, va droit au fait, violemment. J’ai longtemps pensé qu’il n’y avait pas d’argot en italien parce que les différents dialectes en tenaient lieu : la mafia sicilienne parlait sicilien, la mafia napolitaine napolitain, etc. Mais les dialectes reculent, et ces écoutes téléphoniques témoignent peut-être de la naissance d’un argot. A suivre, donc, pour qui s’intéresse à ces faits de langue. A propos, les poésies de François Villon viennent d’être éditées dans la Pléiade. Avec toutes ses ballades en jargon, un argot lui aussi intéressant à étudier. Allez, au travail.

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fleche7 décembre   2014 : Notes milanaises, suite
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Je n’ai pas rapporté de Milan que des souvenirs visuels, j’y ai aussi acheté des livres, et l’un d’entre eux m’a singulièrement étonné. Il s’agit d’un ouvrage de Tullio de Mauro, In Europa son già 103 (en Europe elle sont déjà 103), dont le sous-titre est plus explicite : Troppe lingua per una democrazia ? (trop de langues pour une démocratie ?). Tullio de Mauro est un linguiste italien connu pour ses positions politiques (il fut adjoint au maire de Rome pour la culture, puis ministre communiste de l’éducation nationale) et pour la défense des dialectes italiens et des langues en général. Je l’ai connu, il y a longtemps, j’avais dans les années 1970 traduit en français l’un de ses ouvrages (Introduction à la sémantique) et je l’ai toujours lu avec plaisir. Et là, pardonnez-moi l’expression, j’en suis resté sur le cul. Il s’agit d’un petit livre, à peine 80 pages en gros caractères, dont le thème est donc une interrogation sur la politique linguistique dans l’union européenne. Et sa conclusion est surprenante. Je vous la livre dans le texte, pour ne pas le trahir, mais vous comprendrez sans difficultés :

« Si vogliamo un’Europa in cui i cittadini, per riprendere l’idea di Aristotele, parlino una lingua per discutere insieme ‘che cosa è giusto e che cosa no, che cosa conviene et che cosa no’ per la comune polis europea, oggi questa lingua è senza dubbio l’inglese ».

L’anglais au secours de la démocratie européenne ! De Mauro a par ailleurs, et c’est la toute fin de son livre, un curieux argument. Pour une fois, écrit-il, les Italiens peuvent faire une proposition tirée de leur histoire récente : depuis 50 ans ils ont appris l’italien sans faire disparaître leurs dialectes Et nous-autres Européens devrions faire la même chose avec l’anglais (ici je traduis) : « y mettre toute la riche variation de cultures, de sens et d’images des différentes langues, sans les abandonner et mettre dans nos langues le goût de la concision et de la limpidité de l’anglais ». Je vous laisse méditer sur cette proposition surprenante.

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fleche6 décembre   2014 : Notes milanaises
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Je viens de passer deux jours à Milan, où j’ai donné deux conférences, et j’en ai profité pour aller voir dans l’église de Santa Maria delle Grazie, la Cène de Leonardo da Vinci : Une peinture murale de plus de huit mètres de long, réalisée entre 1494 et 1498 dans le réfectoire de ce qui était alors un couvent dominicain. La salle est immense, vide, et à l’autre bout, face à la Cène, une autre peinture dont je n’avais jamais entendu parler, une Crucifixion de Donato Montorfano, réalisée en 1495, aussi large mais plus haute, monumentale. Et la comparaison de ces deux œuvres strictement contemporaines est passionnante. Commençons par la Cène. On y voit au premier plan le Christ entouré de ses douze apôtres, scène classique. Mais, de chaque côté, à droite et à gauche, il y a quatre portes dont la hauteur diminue au fur et à mesure que l’on s’éloigne du premier plan, et en prolongeant le haut de ces portes on obtient deux lignes de fuite convergeant vers la tête du Christ, qui constitue donc le point de fuite central. Et ce balbutiement de la perspective est à la fois touchant et instructif. Touchant parce qu’on y voit naître une technique. Instructif parce que cette technique est mise au service du pouvoir : le Christ n’est pas seulement au centre de la table, avec six apôtres à sa gauche et six à sa droite, il est aussi au centre de la construction, son principe, comme la référence suprême.

De l’autre côté de l’immense salle, la Crucifixion est construite de façon très différente. Trois croix, bien sûr, celle du Christ et des deux larrons, avec une foule à leur pied. Mais l’œuvre s’apparente à un triptyque,  chaque croix se détachant sous une voute différente, et derrière, comme une immense toile de fond, le ciel sur lequel s’inscrit l’ensemble : pas de point de fuite, pas de perspective. Les deux peintres ont travaillé à la même époque, dans la même salle, peut-être se sont-ils croisés, ont-ils observé le travail de l’autre, je n’en sais rien, mais leur technique est très différente.

Cela, bien sûr, se situe dans une histoire. Quarante ans avant, en 1456, Paolo Uccello peignait ses trois Bataille de San Romano. Cherchez-en des reproductions et vous verrez comment il contourne le problème de la perspective, en particulier à l’aide des lances, dressées ou brisées et à terre. Entre les deux, entre Uccello et Vinci, Botticelli. Dans le Printemps, en1477, il peint derrière le groupe de femmes une sorte de rideau de scène composé par des orangers pleins de fruits : pas de problème de perspective. En revanche dans La Naissance de Vénus, en 1485, il esquisse sur le côté droit de la toile des promontoires de plus en plus petit qui suggèrent l’éloignement, la distance.

Bon, je vais arrêter de jouer à l’historien d’art, que je ne suis pas, car ces évocations ne sont pas dues au hasard. La visite de Santa Maria delle Grazie tout d’abord a fait remonter en moi un souvenir inattendu. On entre dans l’ex réfectoire du couvent par petits groupes, une dizaine de personnes, et pour un temps limité, quinze minutes. Le groupe attend devant une porte en verre, elle s’ouvre, on entre dans un corridor, la porte se referme derrière nous, une autre s’ouvre, et l’on accède à la salle. Or ce système de sas m’a étrangement rappelé une époque lointaine où j’allais animer des spectacles en prison : le même système, une porte ne s’ouvrait jamais devant notre véhicule chargé de matériel de sonorisation avant que la précédente se referme derrière nous, principe de précaution.  Mais on imagine mal que deux peintures murales puissent s’échapper… Autre souvenir, en 1973 je crois, j’étais en vacances chez Léo Ferré, qui habitait en Toscane, entre Florence et Sienne. Un jour, en discutant avec lui, je me rends compte qu’il n’était jamais allé à la Galerie des Offices et lui dit qu’il devrait au moins voir les deux Botticelli dont je viens de parler. Le lendemain, il va à Florence, revient le soir et me dit, mais je suis incapable de suggérer dans l’écriture ses intonations : « Voilà, j’y suis allé, j’ai vu les deux tableaux, j’ai pleuré et je suis revenu ! ».  Une moderne variante du célèbre veni vidi vici  que Jules César, relatant une victoire éclair, aurait déclaré devant le sénat. Léo pour sa part était venu, avait vu, avait pleuré, et il le racontait de façon tout aussi laconique.  Tout cela pour dire qu’une petite visite dans une église milanaise a généré de bien étranges effets mémoriels.

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fleche1er décembre   2014 : Familles
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Deux élections ont eu lieu ce week-end dans le milieu politique (et nous verrons que le mot milieu est particulièrement bien choisi). La première au Front National, où Marine Le Pen a obtenu un score nord-coréen : 100% des voix. Mais ce qui frappe le plus c’est que dans les instances dirigeantes du parti d’extrême droite on trouve le père, Jean-Marie, la fille, Marine, la nièce, Marion, et le compagnon de la fille, Louis Aliot : une véritable petite entreprise familiale.

Nicolas Sarkozy a eu, lui, une élection moins brillante à l’UMP : un peu plus de 64% des voix. Et il a immédiatement déclaré : « Ce vote marque un nouveau départ pour notre famille politique ». Bien sûr, ses affidés ont repris l’image : Il faut unir la famille, faire la paix dans la famille, etc. Les communistes s’appellent entre eux camarades et les gaullistes compagnons. Je ne sais pas si l’UMP est encore gaulliste, sans doute pas puisque le parti de droite constitue, aux dires de ses dirigeants, une famille. Les camarades  sont ceux qui partagent la même chambre, les compagnons ceux qui partagent le pain, alors qu’en famille il y a des parents, des frères et des soeurs. Mais ce mot de famille me fait irrésistiblement penser aux mafia qui, elles, sont organisées en familles. Il y en a par exemple cinq aux USA, les familles Bonanno, Colombo, Genovese, Gambino et Lucchese. Et il y a en France la famille UMP, qui devrait nous dit-on changer de nom, mais qui restera une famille. Or une famille, dans la mafia, comporte un parrain (on l’appelle « Don ») autour duquel gravitent dans une hiérarchie scrupuleuse différents responsables et deuxièmes ou troisièmes couteaux : consigliere, sotto capo, capi et soldati. Vous avez donc toutes les données en main pour analyser l’organigramme de l’UMP que la presse vous révélera bientôt et donner aux différents responsables un titre. L’un est déjà attribué, bien sûr : Don Nicolas. Ah !, j’oubliais : il y a encore un point en commun aux milieux politiques et mafieux : les affaires.

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Novembre 2014

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fleche25 novembre   2014 : Universalis vs Wikipédia
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La nouvelle a été présentée à peu près de la même façon par tous les média : L’Encyclopaedia Universalis  est en dépôt de bilan à cause de la concurrence de Wikipedia. Le Monde par exemple souligne que du côté d’Universalis il y a « des articles solides, écrits par des auteurs reconnus, souvent des universitaires » et, du côté de Wikipédia, « une encyclopédie en ligne riche, de plus en plus fiable, actualisée en permanence et, surtout, gratuite ». Dit comme cela, évidemment, deux instruments de savoir d’égale qualité, mais l’un gratuit et l’autre non : le match est joué d’avance. Le problème est que si Wikipédia est effectivement en progrès, il est difficile de la comparer à Universalis pour une raison toute simple : une encyclopédie participative, dans laquelle tout le monde peut intervenir, ne présentera jamais les garanties scientifiques nécessaires à une telle entreprise. Qui décide par exemple de la création d’article ? De leur longueur ? Qui vérifie leur impartialité ? Leur véracité ?

Je vais en prendre deux exemples. Il y a quelques années j’étais tombé par hasard sur l’article consacré à Patrick Balkany. On y trouvait entre autres choses l’indication de ses ennuis judiciaires, de ses condamnations, mais aussi le fait qu’une maîtresse l’avait accusé de l’avoir forcée à lui faire une fellation en lui mettant un révolver contre la tempe, puis avait retiré sa plainte. Et une note de bas de page signalait que tout le passage relatif aux ennuis judiciaires de Balkany était l’objet de nombreuses modifications émanant d’ordinateurs de la mairie de Levallois-Perret, celle dont il est maire. J’ai consulté ce matin l’article et cette précision a disparu. Mais ce n’est pas cela qui me paraît inquiétant, plutôt le fait qu’on puisse modifier un article à sa guise. Deuxième exemple, qui me concerne directement : on m’a signalé un jour qu’il y avait sur Wikipédia un article sur moi. Je ne sais absolument pas qui l’a rédigé, pas un de mes proches en tout cas. Je suis allé le voir, bien sûr, et j’ai corrigé quelques erreurs (l’article par exemple me donnait comme professeur à la Sorbonne alors que j’étais depuis plusieurs années à Aix-Marseille) et, de temps en temps, complété la bibliographie. Une autre fois j’ai découvert que l’article avait été considérablement allongé et modifié, avec une architecture nouvelle qui ne me paraissait pas pertinente mais à laquelle, bien sûr, je n’ai pas touché.

Mais, dans les deux cas, se manifeste une différence fondamentale entre Universalis et Wikipédia. Le fait que quelqu’un puisse intervenir dans un article le concernant jette un doute sur la crédibilité scientifique d’une entreprise. En outre, dans une entreprise éditoriale à caractère encyclopédique, il devrait y avoir une réflexion préalable sur les critères de création d’articles, sur la place à leur donner. Lorsque nous avons par exemple, avec Jean-Claude Klein et Chantal Brunswick, fait Cent ans de chanson française, nous avons longuement discuté sur la liste des entrées et sur leur longueur. Ce matin encore j’ai comparé trois articles de Wikipédia : sans compter la bibliographie celui d’André Martinet compte 16 lignes, celui d’Emile Benveniste 23 et le mien 57 ! Cela peut flatter mon ego mais me semble tout à fait disproportionné. Non, on ne peut pas mettre Universalis et Wikipédia sur le même plan. Ce qui n’enlève rien à l’utilité de Wikipédia, mais relativise un peu les choses.

En fait, le problème posé est celui d’un changement de paradigme et de culture. Quel que soit le sérieux des promoteurs de Wikipédia et leur méticulosité, cette encyclopédie est le reflet d’une époque qui semble oublier que la recherche nécessite de lents travaux, que l’acquisition d’un savoir passe par de nombreuses lectures. Lorsqu’un étudiant consulte Internet sur un thème quelconque et se contente de lire les deux ou trois premiers articles (c’est semble-t-il la moyenne) sans avoir les moyens d’en vérifier la véracité et le sérieux, nous sommes sur une pente dangereuse. De la même façon que les tweets de Nadine Morano ne constituent pas une sourde d’information politologique sérieuse ( au fait, l’article de Wipipédia la concernant est long de 80 lignes...) les articles de Wikipédia devraient toujours être utilisé avec précaution.

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fleche20 novembre   2014 : Tourismes
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Tourisme, le mot est en français récent, datant du XIX° siècle et il désignait à l’époque une activité britannique : les touristes venaient d’outre-Manche, il fuyaient leurs brumes pour aller jouir du soleil méditerranéen. D’ailleurs ces deux mots, touriste et tourisme, sont des emprunts à l’anglais (tourism, tourist) qui venaient eux-mêmes, comme souvent, du français (tour). Faire du tourisme c’est, selon le dictionnaire,  « voyager pour son plaisir », mais, étymologiquement c’est faire un tour.

Reste à savoir quel type de plaisir le touriste trouve-t-il dans ses tours. Du beau temps, de la nourriture raffinée, des lieux de culture, des changements de rythme de vie, l’éventail est large. Mais l’Anglais, comme chacun sait, est un pervers et il a donc perverti le tourisme : on s’est mis à parler de tourisme sexuel, vers la Thaïlande ou le Maroc, les Anglais pervers y allant abuser de petits garçons et de petites filles. Mais, la morale et les droits de l’homme veillant, des campagnes internationales dénoncèrent ces pratiques honteuses et britanniques. Le "tourisme sexuel" devint alors moins fréquent, ou moins visible.

La nature ayant horreur du vide, on vient cependant d’inventer deux nouvelles formes de tourisme : le tourisme mémoriel et le tourisme social. Le premier a été évoqué dans les média à propos des cérémonies de commémoration de la guerre de 14-18. Tous les goûts étant dans la nature des hordes de touristes se précipitent, dit-on, à Verdun ou ailleurs, attirés sans doute par le goût du sang : le tourisme, je le rappelle, est d’origine anglaise et tous les Anglais sont des Jack l’éventreur en puissance, ils aiment le sang. Mais les Anglais ne s’installaient pas à demeure sur les rives de la Méditerranée, ils y passaient l’hiver, trois p’tits tours et puis s’en allaient, pas plus qu’ils ne s’installent sur les traces de tranchées. Alors qu’il existe d’autres populations de touristes, qui commencent leur itinéraire par une petite croisière méditerranéenne, de la Libye vers Lampedusa par exemple, ou à travers le détroit de Gibraltar. Certains, trouvant l’eau à leur goût, y restent (je veux dire qu’ils y laissent leur peau). D’autres parviennent à rejoindre la terre ferme et beaucoup d’entre eux, voulant sans doute découvrir le pays inventeur du tourisme, se rendent dans la région de Calais en espérant pouvoir passer en Angleterre. D’autres restent sur le continent, France, Allemagne, Suède. En « touristes » donc. Mais se pose alors, aux yeux de certains Européens, un problème : : la libre circulation des personnes dans l’Union Européenne leur donne-t-elle droit aux prestations sociales accordées dans le pays qu’elles ont choisi pour leur « vacances »?. Certains hommes –et bien sûr certaines femmes- politiques ont alors inventé une nouvelle expression : tourisme social. La langue, avait dit un jour Roland Barthes, « est fasciste ». Elle n’est en fait fasciste que dans la bouche des fascistes. Et lorsqu’elle permet de créer une formule comme tourisme social, c’est-à-dire de nommer ainsi des malheureux qui cherchent de meilleures conditions de vie, elle est dégueulasse, ou pour être plus précis est employée par des gens dégueulasses. Adjectif qui, comme je l’ai souvent rappelé, vient du verbe dégueuler.

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fleche17 novembre   2014 : Interprètes et poids des langues
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J’ai la semaine dernière participé à Bruxelles au Forum mondial sur l’interprétation, dans les locaux du Parlement Européen, où j’ai donné une conférence. Et, je crois pour la première fois de ma vie, j’ai été traduit simultanément en 23 langues. Les hémicycles de l’UE ont ceci d’impressionnant que, lorsqu’on se trouve à la tribune, on voit 24 « aquariums », 24 cabines de traduction où s’affairent les interprètes. Métier éreintant (ils se remplacent toutes les vingt minutes) et métier nécessaire lorsqu’on veut que chacun puisse s’exprimer dans sa langue. J’ai longtemps trouvé cela déraisonnable : six langues à l’ONU, où siègent près de 190 pays, 24 langues pour 28 pays en Europe, pour un coût exorbitant. J’entendais bien sûr les arguments des défenseurs du système : d’une part, disent-ils, c’est le prix de la démocratie linguistique, et d’autre part la traduction et l’interprétation coûteraient l’équivalent d’un café par an et par européen. Outre que cet argument me paraît démagogique le calcul qui le sous-tend me semble largement approximatif et sous-évalué. Mais qu’importe. Deux ou trois choses m’ont fait réfléchir. D’une part, à la fin de ma conférence, une longue discussion a eu lieu avec la salle, les questions étant posées le plus souvent en français et parfois en anglais. Soudain quelqu’un prend la parole en allemand, langue que je ne comprend pas, je n’avais pas de casque et je lance : « could you speak English ? ». Je me rends alors compte, en sentant les réactions de la salle,  que je venais de dire une grosse bêtise (les habitudes des parlementaires européens sont justement de parler chacun sa langue) et, surtout, que j’étais en train d’alimenter la tendance à la domination de l’anglais. Bref, on m’a donné un casque et j’ai écouté l’intervenant germanophone en traduction française. D’autre part, une autre remarque m’a paru judicieuse. Olga Cosmidou, qui est en charge de tout le service de traduction de l’UE, racontait dans son intervention de clôture , qu’un jour on lui avait dit : « le plurilinguisme coûte trop cher à l’Europe, il faut arrêter ». Et elle avait répondu : « Les élections coûtent encore plus cher. Qu’est-ce que vous proposez ?». Argument imparable, qui nous ramène au coût de la démocratie : elle est onéreuse (surtout lorsque Sarkozy mène campagne), mais indispensable. Bref, j’ai changé d’avis sur le sujet des langues de l’UE. Et maintenant,  assez d’autocritique et de palinodie (mon ego va finir par en souffrir), passons aux interprètes.

Pendant les deux jours du colloque, ils étaient 63 à officier, 63 interprètes dont on nous avait distribué le profil, 63 représentant  21 langues premières, c’est-à-dire traduisant vers 21 langues (l’interprète traduit toujours vers sa langue). Pour compléter ce tableau collectif, ajoutons qu’ils pouvaient traduire à partir de 4 langues en moyenne, c’est-à-dire qu’ils connaissaient 4 langues en plus de la leur. De quelles langues traduisent-ils ? De toutes celles de l’UE, mais en entrant dans le détails de leur présentation on voyait que tous pouvaient traduire de l’anglais, que 46 traduisaient aussi  du français, 38 de l’allemand, 26 de l’espagnol et 25 de l’italien. Pour les autres langues, nous étions au dessous de 10 interprètes. Et ce déséquilibre m’intrigue. De quoi témoignent ces chiffres ? D’abord d’une demande, bien sûr. S’il y avait de nombreux parlementaires européens prenant la parole en maltais ou en gaëlique ou utilisant  la traduction vers le maltais ou le gaëlique, il y aurait beaucoup plus d’interprètes spécialisés en ces langues. Mais tout de même il reste une question. Le pays qui a le plus de députés européens est l’Allemagne (96 députés). Ceux qui en ont le moins (6 députés) sont l’Estonie, le Luxembourg et Malte. Les Estoniens ont autant de droits linguistiques que les Allemands, OK. Mais si nous additionnons les députés Allemands et Autrichiens nous arrivons à 114 germanophones. En additionnant les 73 Britanniques  et les 11 Irlandais nous avons 84 anglophones. Quant aux francophones, en comptant les 74 Français, la moitié des 21 Belges et des 6 Luxembourgeois, nous arrivons à un peu moins de 90. Pourquoi, malgré ces chiffres, y avait-il plus d’interprètes à partir de l’anglais et du français que de l’allemand ? La pratique des langues pivots l’explique en partie. Lorsqu’on ne dispose pas d’un interprète maltais-gaëlique par exemple, on va traduire du maltais vers l’anglais ou le français, puis de l’une de ces deux langues vers le gaëlique. Il reste que le groupe de tête, les langues dont on traduit le plus (anglais, français, allemand, espagnol) correspond aux premières langues de notre baromètre et constitue une sorte de club privé des langues ayant le plus de poids.

Tout ceci repose sur l’analyse du profil de 63 interprètes, échantillon bien limité (l’UE en utilise plus de 2.000) et mérite d’être approfondi. Ce sera pour une autre fois.

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fleche12 novembre   2014 : Le bal des déments
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A la une de Libération d’hier un titre, à côté des photos de François Fillion et Jean-Pierre Jouyet : Le bal des démenteurs. La formule est plaisante car, même si démenteur n’est pas dans le dictionnaire (ou du moins n’est pas dans les dictionnaires que je possède) et que le correcteur orthographique de mon traitement de texte le refuse, elle a le double mérite de rappeler une étymologie (démentir, c’est contredire ce qu’on considère ou présente comme un mensonge) et de faire planer dans l’air, de façon presque subliminale, le mot menteur : on ne peut pas ne pas lire ou entendre le bal des menteurs. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le journal joue sur ce mot :  le 12 mai 2013 Libération traitait déjà Claude Guéant de « cardinal démenteur », que l’on pouvait bien sûr entre « cardinal des menteurs ». Et cela ravive chez moi un vieux souvenir, qui remonte sans doute au début des années 1970, un titre à la une du Canard enchaîné proclamant « Michel Debré dément ». Les hommes politiques passant une bonne partie de leur temps à démentir des choses le plus souvent réelles, cela n’avait pas de quoi étonner. Sauf que ce titre ne renvoyait à aucun article, qu’il était impossible de savoir ce que Debré pouvait bien avoir démenti, et qu’il fallait donc prendre dément non pas comme un verbe mais comme un adjectif : Michel Debré était présenté comme fou. Et, pour revenir au titre de Libération d’hier, Le bal des démenteurs évoque alors non seulement le bal des menteurs mais aussi celui des déments .

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fleche11 novembre   2014 : Bêtise ou idiotie ?
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Ouvrant ce matin mon ordinateur je consulte, comme tous les jours « les titres d’actu du matin », un service que L’Obs (ex Nouvel Observateur) sert quotidiennement à ses abonnés, et les deux premiers titres me sautent aux yeux : L’addition salée de Fillon et Jouyet d’une part, et d’autre part  On a découvert le virus qui rend idiot. Je crois l’avoir déjà écrit : jalouse de voir la droite française être qualifiée de « plus bête du monde » la gauche s’est mise sur les rangs, candidate au titre ou visant au minimum la première place ex aequo. L’histoire de Jouyet n’est qu’un épisode de plus dans cette compétition, et la seule question est de savoir de qui sera constitué le jury :par  les électeurs du Front National ?

Mais le second titre vient jeter une lumière nouvelle sur la situation politique. Des chercheurs américains viennent en effet de découvrir un virus « susceptible de nous rendre stupides, ou du moins d’altérer nos capacités cognitives ». Il s’agit du chlorovirus ATCV-1 qui se loge paraît-il dans la gorge  mais avait été déjà repéré dans les algues vertes. Comment ce chlorovirus ATCV-1 a-t-il pu passer des algues vers les gorges humaines ? Mystère. Mais une enquête portant sur 92 infectés par ces virus a montré que 44% des testés ont « moins bien réussi les tests créés pour mesurer leur rapidité et la performance de leurs capacités visuelles » et en outre « ont aussi obtenu de moins bon résultats aux épreuves destinés à mesurer leur attention ». Bien sûr le titre de L’Obs est un peu exagéré : est-ce être idiot que d’avoir moins de rapidité, moins de capacité visuelle et moins d’attention  que la moyenne? Sans doute pas, mais cette découverte ouvre des perspectives explicatives intéressantes. La baisse des capacités visuelles et de l’attention pourrait en effet  expliquer bien des choses. Que monsieur Jouyet par exemple n’ait pas vu le magnétophone que les journalistes du Monde avaient déposé devant lui. Que monsieur Sarkozy n’ait pas vu que sa campagne présidentielle coûtait beaucoup trop cher. Que monsieur Netanyahou et les hommes politiques israéliens qui l’ont précédé n’aient pas prêté attention au fait que la Palestine était d’abord habitée par des Palestiniens. Que Thomas Thévenoud n’a pas vu dans son courrier les lettres de l’administration des impôts. Que monsieur Copé n’a pas vu que les élections à la présidence de l’UMP étaient truquées en sa faveur, etc., etc., je vous laisse compléter à votre goût la liste des victimes du chlorovirus ATCV-1.  Ils sont tous idiots mais ce n’est pas de leur faute, ni celle de leur hérédité, ils sont victimes d’une épidémie.

Mais au fait ce mot, idiotie, que signifie-t-il exactement ? Son étymologie est intéressante. En grec classique ιδιος voulait dire « particulier », « spécifique » et les idiots potentiels que nous venons de lister sont effectivement bien particuliers. Et ιδιιωτης , qui en découle, signifiait « homme vulgaire, sot », ce qui semble encore correspondre à notre échantillonnage. Ah non, j’oubliais, idiốtês signifiait aussi  « particulier » au sens de  « pas magistrat », ou « qui ne participe pas à la vie politique de la république ». Il nous faudrait donc conclure que le chlorovirus ATCV-1 transforme les hommes politiques atteints de bêtise, dont je parlais dans mon billet précédent, en hommes qui ne participent pas à la vie politique. Et pourtant Jouyet, Sarkozy, Netanyahou, Thévenoud, Copé et tous ceux que vous aurez bien voulu ajouter à la liste participent bien à cette vie politique.  Idiots mais impliqués dans la vie politique. Ce qui nous montre, ce que les linguistes savaient d’ailleurs déjà, que l’évolution sémantoque modifie le sens, l’élargit ou le restreint. De la même façon que, par exemple, le travail  était un instrument de torture avant de prendre le sens de labeur, l’idiot  était extérieur à la politique avant de l’investir pleinement.

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fleche8 novembre   2014 : Bêtise et morale dans le milieu new look
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Longtemps l’argot a été considéré comme étant essentiellement la langue du milieu, des truands, un jargon professionnel en quelque sorte. En gros, il s’agissait de formes cryptiques, permettant de garder le secret, de ne pas être compris des personnes extérieures au groupe, des gogos et des flics pour les truands, ou des clients pour les bouchers, qui utilisaient le louchebem. La thèse était simple et commode  mais fausse. Ou plutôt, elle est devenu fausse, depuis que le grand banditisme porte cravate, fréquente les cabinets ministériels et parle le langage de l’ENA, celui des banquiers ou encore le luxembourgeois. Car il y a aujourd'hui un milieu new look, socialement plus présentable mais pas fréquentable pour autant.

Deux journalistes du Monde, Gérard Davet et Fabrice Lhomme, viennent de sortir un livre, Sarkozy s’est tuer, analysant la dizaine d’affaires dans lesquelles est impliqué l’ex chef de l’état et concluant en gros qu’il est difficile pour eux de savoir s’il est coupable mais qu’à tout le moins il navigue dans un « milieu » rempli des coupables, il est entouré de gens à différents degrés compromis. Car il y a un « milieu » politique français, ou si l’on préfère il y a des délinquants dans le milieu politique, qu’ils s’appellent Cahuzac, Balkany ou peut-être Sarkozy, et ils ne parlent pas argot, ils se contentent le plus souvent d’être grossiers. J’ajouterais qu’en outre ils ne brillent pas par leur intelligence : Cahuzac s’est fait pincer bêtement, Balkany ne va pas échapper à la justice (sa femme est déjà coincée) et les deux journalistes du Monde racontent une anecdote prouvant la bêtise de Sarkozy. Rappelons les faits. L’ex président communiquait avec son avocat grâce à un téléphone enregistré sous un faux nom, Paul Bismuth. Déjà, il peut sembler étrange qu’un homme de ce statut utilise un procédé de truands, mais qu’importe. Ce qui est intéressant est de savoir comment les enquêteurs l’ont découvert. Et c’est là qu’intervient la bêtise. L’homme et son avocat étaient écoutés sur leurs lignes légales et un jour est interceptée une communication entre Sarkozy et son ancienne femme, Cecilia, dans laquelle il lui promet de la rappeler. Mais il ne le fait pas. Tiens donc ! On va donc voir du côté des fadettes de la dame et l’on se rend compte qu’il l’a bien rappelée, mais avec un autre téléphone, celui qui est enregistré sous le nom de Bismuth. Voilà comment on se fait pincer bêtement, à cause d’une erreur de débutant. Comme quoi on peut ne pas être loin du milieu sans être vraiment professionnel.

D’autres professionnels qui frôlent la bêtise sont les pilotes d’Air France. Vous vous souvenez de leur grève de nantis qui a fait perdre quelques centaines de millions à leur compagnie sans leur rapporter grand chose. Or voici qu’ils se tournent contre Air France à propos du non paiement de leurs journées de grève. Si j’ai bien compris leur revendication, voici comment on peut l’expliquer. Si un pilote fait par exemple un vol Paris-Pékin, ou Paris-Rio, ou Paris New York, il ne va pas revenir quelques heures plus tard sur le même avion qui fera le vol en sens inverse: il a un ou deux jours de repos dans un hôtel luxueux à Pékin, à New York, ou à Rio de Janeiro, avant de reprendre les commandes d’un avion en sens inverse. Mais s’il est en grève, que le vol Paris-Rio par exemple ne quitte pas l’aéroport de Roissy et donc qu’il n’y a pas en retour de vol Rio-Paris, combien de jours le pilote a-t-il fait grève ? En d’autres termes, va-t-on retenir sur son salaire seulement les heures de vol qu’il aurait dû accomplir ou également le jour de repos entre les deux vols ? Et vous avez compris qu’ils réclament qu’on leur paie leurs jours de repos entre des vols qu’ils n’ont pas effectués. Cela s’appelle, bien sûr, de la cupidité. Mais aussi de la bêtise : quand on est aussi impopulaire, on devrait faire profil bas. Bien sûr je n'irais pas jusqu'à assimiler les pilotes d'Air France au milieu new look qui apparaît dans la politique, mais tout ce beau monde a au moins en commun le goût de l'argent.

C’est comme Thomas Thévenoud, député PS de Saône-et-Loire, obligé de démissionner neuf jours après avoir été nommé secrétaire d’état parce qu’il était en délicatesse avec le fisc, qui plaide la « phobie administrative » et revient sans vergogne à l’assemblée nationale pour pouvoir toucher son salaire. Décidément, si les truands ont bien changé sociologiquement, s’ils ne parlent plus argot, ils ont également changé sur un autre point : il y avait, dans le milieu, une forme de morale. Tiens, comment dit-on morale en luxembourgeois ?

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fleche3 novembre   2014 : Versatilités
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Ce qui s’est passé en Tunisie est remarquable, de différents points de vue. Tout d’abord c’est à ma connaissance la première fois dans un pays arabe que deux forces politiques nettement antagonistes, sur des positions tranchées, s’affrontent démocratiquement. C’est aussi la première fois dans un pays musulman  qu’une coalisation politique affirmant vouloir séparer la religion de la politique se manifeste ouvertement et, en outre, l’emporte. En eux-mêmes, ces deux événements constituent une véritable révolution. Bien sûr, les choses sont un peu plus complexes. Le parti victorieux avec 85 sièges de députés, Nida Tounès (« appel à la Tunisie), est rarement qualifié de « laïque », plutôt de «séculier ». Laïcité est en effet considéré comme synonyme d’athéisme, ce qui est en pays musulman insupportable : il reste du chemin à faire. En outre les islamistes d’En Nahda (69 sièges) ont évité la déroute totale en présentant un visage « light » : barbes plus discrètes et professions de foi « démocratiques ». Les barbus sont soudain devenu partisans de l’égalité entre l’homme et la femme et affichent un respect pour le premier président de la république, feu Habib Bourguiba, qu’ils vouaient jusqu’ici aux gémonies. Cela s’appelle de la démagogie, mais ça marche. Bon, il reste à élire un président, à composer un gouvernement, les choses ne seront pas simples, mais ne boudons pas notre plaisir : le peuple tunisien a réussi à inverser la vapeur. Pourvu que ça dure : le peuple est versatile.

Au moment où j’écris ces lignes l’ex président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, a été poussé vers la sortie alors qu’il voulait changer la constitution pour pouvoir se faire élire une ixième fois, après 27 ans de pouvoir. Et, toujours au moment où j’écris, il y a dans ce pays deux présidents auto-proclamés, deux militaires, bien sûr. La foule, nous disent les média, fête le départ de Compaoré. Il y a trois mois je me trouvais à Ouagadougou et la foule l’acclamait : la foule est versatile…

Dans le colloque auquel j’étais invité, une personne présente une communication sur les problèmes de l’enseignement de la traduction en Arabie saoudite. A l’écouter, on a l‘impression que seules les filles ont des problèmes : « elles ont des difficultés… », « le travail personnel donne l‘occasion à l’étudiante de… », « les étudiantes ont choisi un ouvrage… ». Et les étudiants, ils n’ont pas de problèmes ? Sans doute, mais il faut savoir que l’enseignement supérieur, chez les Saoudiens, n’est pas mixte. Il y a donc des universités pour filles, avec des profs femmes, et des universités pour garçons, avec des profs hommes. Et d’ailleurs, parlant de l’avenir professionnel des étudiantes en traduction, on nous précise : « elles ont des débouchés dans les banques féminines ».  Non seulement les femmes sont cantonnées dans des universités féminines, mais encore elles disposent de banques féminines. Elles n’ont pas à se plaindre, les femmes, en Arabie saoudite. Mais méfions-nous tout de même : les femmes sont versatiles. Certaines, rares il est vrai, ont commencé à braver la loi en conduisant des voitures, ce qui leur est formellement interdit. On sait comment ça commence, en prenant le volant, on ne sait jamais comment ça finit. Bien que, parfois, la loi puisse elle aussi être versatile. Mais dans le cas en question, cela risque de prendre du temps.

Revenons, pour terminer, à la Tunisie. Aujourd’hui, en rentrant en France, je lis dans Libération  un entrefilet racontant qu’arrivant à Tunis vendredi soir Bernard-Henri Levy avait été accueilli par des huées à l’aéroport, des gens hurlant « BHL dégage », des gens « de la mouvance de la presse nationaliste » selon Libé et « d’exilés kadhafistes » selon Levy. Je me doutais qu’a peine arrivé en France il emploierait ses réseaux pour diffuser une version qui l’arrangeait. En fait il a été accueilli par des tunisiens de gauche, alertés non pas par les passagers de l’avion, malgré ce que dit Libé, mais sans doute par une « taupe » de la compagnie d’aviation puisque les manifestants étaient à l’aéroport avant son arrivée. Enquête faite, il aurait été invité par un homme d’affaire libyen, qui a payé son billet depuis la Tunisie et lui avait réservé six nuits dans un luxueux hôtel de Gammarth. A l’aéroport, il a pu être exfiltré, mais d’autres manifestants l’attendaient à l’hôtel. Deux analyses couraient les rues, la première voulant qu’il était venu s’immiscer dans la campagne présidentielle à l’appel du président sortant Marzouki, la seconde qu’il venait comploter avec des Libyens. La seconde est sans doute la plus proche de la vérité. Ce type se prend pour Malraux ou pour Sartre ou les deux à la fois, et comme il n’en a pas le talent littéraire, il tente de les mimer en jouant le rôle de l’intellectuel politique intervenant sur tous les fronts. A-t-il oublié ce qu’écrivait Marx, que lorsque l’histoire se répète, c’est sur le mode de la farce ? Et il est vrai que, de nos jours, le ridicule ne tue plus. Souvenez-vous de ses pitreries en ex-Yougoslavie, puis en Ukraine. Il imaginait débarquer au Maghreb en tête pensante de l’avenir de la Libye ? Ce qui est sûr, c’est que la presse francophone tunisienne l’a assassiné (« Il s’invite à nos élections... et c’est un DEGAGE » dans Le Temps, « Une visite qui sent le souffre, Dégage BHL » dans La Presse). Ce qui est sûr aussi, c’est que dès le lendemain, la Tunisie a poliment demandé à Levy de rentrer chez lui, ce qu’il a fait bien vote. Ces Arabes n’ont décidément aucune reconnaissance. Le sauveur de la Bosnie, de l’Ukraine, de la Libye débarque chez eux, et ils le virent. Ils sont versatiles, ces Arabes !

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Octobre 2014

 

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fleche28 octobre  2014 : Dimensions variables
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L’association Péta (pour une éthique dans le traitement des animaux) mène actuellement une campagne contre la compagnie Air France, qu’elle accuse de convoyer des singes utilisés pour des expériences de laboratoire. En effet, déclare Péta,  “en envoyant des milliers de singes aux laboratoires, Air France se rend tout aussi coupable des mutilations et du meurtre de ces animaux intelligents et sociaux que les expérimentateurs qui utilisent leurs foreuses, scalpels et seringues ». Noble combat ! Si noble, d’ailleurs, que la créa    trice de parfums et styliste de mode Lolita Lempicka l’a rejoint et, qu’invitée aujourd’hui à la « nouvelle édition » de Canal + elle a, dans un discours enflammé, suggéré de boycotter cette compagnie. 

Chaque fois que j’entends parler de ce type de campagne je me demande pourquoi les gens qui les mènent ne s’engagent pas en même temps, solennellement,  à refuser, en cas de maladie, d’être soignés avec des médicaments testés sur des animaux. Mais voulant tout de même être mieux informé, j’ai tapé sur Google « Lolita Lempicka Air France ». Faites comme moi et vous tomberez non pas sur la relation de ce juste combat mais sur un certain nombre de publicités pour la boutique Air France, qui vend sur tous ses vols les parfums Lempicka. Tiens donc ! Lolita Lempicka ne devrait-elle pas, en toute logique, interdire à cette méchante compagnie de diffuser ses produits ? Cela donnerait un peu plus de poids à ses protestations... Mais il est parfois des éthiques à dimensions variables.

Plus sérieusement, trois scrutins importants se sont déroulés dimanche dernier. En Ukraine, le corps électoral a donné une véritable baffe à Poutine. Au Brésil, Dilma Rousseff a été réélue, au ras des fesses mais réélue quand même, à la présidence de la république. Et en Tunisie les islamistes d’En Nahda ont été distancés par les listes « laïques ». Il faut dire que lorsqu’ils étaient au pouvoir les islamistes ont eu des positions à dimensions variables face aux terroristes, aux problèmes économiques, à la démocratie, et que le double jeu finit toujours par se payer.

 Justement, je pars demain en Tunisie, pour un colloque, mais bien content d’aller voir de plus près ce qui se passe dans mon pays natal. Je vous en parlerai peut-être la semaine prochaine.

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fleche27 octobre  2014 : Passéismes
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Le 19 novembre 1964, le numéro 1 du Nouvel Observateur s’ouvrait sur un long entretien avec Jean-Paul Sartre, sous le titre L’Alibi, dans lequel le philosophe analysait la situation politique de la France, le rapport de la jeunesse à la politique et à l’autorité, son propre refus de recevoir le prix Nobel de littérature, bref, un joli coup journalistique. Cette semaine, le même hebdomadaire, sous un titre nouveau, L’Obs et une maquette renouvelée, titre sur Manuel Valls qui proclame à la une « Il faut en finir avec la gauche passéiste ». Cinquante ans séparent ces deux numéros, cinquante ans de journalisme, bien sûr, mais aussi de vie politique française. Si vous trouvez un exemplaire du premier, amusez-vous à faire la comparaison. Du changement ? Peut-être pas tant que cela. Sartre n’était pas encore radicalisé, comme lorsqu’il prendra la défense du journal maoïste La Cause du peuple, et je ne suis pas sûr qu’il aurait désavoué les propos de Valls.

Un qui ne change pas, c’est Alain Badiou. Accroché il y a quelques jours dans Libération par Laurent Joffrin qui, rendant compte de son livre d’entretiens avec Marcel Gauchet, le traitait de « dinosaure maoïste », Badiou répond ce matin dans une longue tribune. Il se livre d’abord à une incroyable et obscène comptabilité. La révolution culturelle chinoise a fait des morts ? Oui, mais les deux guerres mondiales, pourtant menées par des démocraties, en ont fait beaucoup plus, explique notre philosophe, avant de se livrer à une tentative de réhabilitation de ce mouvement lancé par Mao Dze Dong. Je vous en donne deux extraits. Pour Badiou, la révolution culturelle chinoise a été:

« La plus mémorable mobilisation démocratique que le monde ait jamais connue, puisqu’elle allait jusqu’au droit conféré aux organisations de masse d’entrer dans tous les bâtiments officiels et d’y examiner les papiers et archives d’état ».

Et il ajoute :

« Cette révolution qui porte l’avenir, qui est ce à partir de quoi doivent se formuler les principes de la nouvelle séquence du communisme, a échoue au regard des ambitions qui étaient les siennes ».

Je ne sais pas si la passion de Badiou pour cette période politique l’a poussé jusqu’à aller y voir de plus près, sur place. J’ai pour ma part des amis, à peine plus âgés que moi, des universitaires , qui en ont subi directement les effets, et je dois dire que leur point de vue est assez différent, c’est le moins qu’on puisse dire.

Allez, passons à quelque chose de plus drôle. On vient de publier en trois CD l’intégrale des chansons du père Duval. Je sais, il s’agit d’un temps que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaître. Le ciel est rouge, Rue des longues haires, Le seigneur reviendra, Qu’est-ce que j’ai dans ma p’tite tête étaient, au milieu des années 1950, des titres dont l’auteur et interprète, Aimé Duval, était une jésuite, missionnaire en milieu ouvrier, qui avait l’oreille de la jeunesse catholique. Son énorme succès ouvrit la voie à quelque imitateurs, le père Bernard, le père Cocagnac, et surtout à un autre énorme succès, celui de sœur Sourire, une dominicaine inoubliable interprète de Dominique. A l’époque, cette chanson nous faisait bien rire, car il fallait vivre en pays arabophone pour percevoir l’involontaire ambiguïté du refrain, « Dominique nique nique... ». Quoiqu’il en soit, le père Duval comme sœur Sourire ont mal fini, tous les deux alcooliques, elle défroquées, je ne sais pas pour lui, et tous les deux ruinés. Les royalties de leurs millions de disques vendus ont en effet atterri dans les caisses des jésuites, pour l’un, des dominicaines, pour l’autre. Moralité : les cathos chantent, et puis ils trinquent.

Ecouter aujourd’hui le père Duval ou sœur Sourire relève d’un étrange passéisme. Mais ce passéisme est-il plus grave que celui de Badiou ?

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fleche24 octobre  2014 : Sociolinguistique, idéologie, mauvaise foi...
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Me voici donc rentré d’un colloque qui avait lieu à Ouarzazate, dans le désert marocain, un colloque dont les organisateurs étaient bien embêtés : plus de la moitié des participants s’étaient désistés après l’annonce de la décapitation d’un otage français en Algérie. Ces annulations impliquaient, bien sûr, une réorganisation totale du programme, mais surtout posaient quelques problèmes vis-à-vis de l’hôtel dans lequel les chambres avaient été réservées. En toute chose il y a cependant matière à rire : parmi la soixantaine d’absents, soit la moitié des inscrits, les premiers à s’être désistés étaient les cinq ou six Corses attendus, et les Marocains, qui ont sans doute mauvais esprit, insinuaient que, pourtant, ils devaient être habitués aux bombes et autres petits inconvénients de la vie quotidienne. Pour être tout à fait honnête, je dois dire que j’ai moi-même annulé ma participation à un autre colloque, en Algérie celui-là. Oui, je connais la parabole de la paille et de la poutre, mais je connais aussi la différence entre le Maroc et l’Algérie.

Venons-en donc au colloque, du moins à quelques petits évènements qui l’ont marqué. Les trois langues de travail étaient l’anglais, l’arabe et le français, et les interventions étaient aux deux tiers en français, au tiers en arabe, une seule étant en anglais. Une linguiste marocaine présente donc, en français, un travail sur la darija, l’arabe populaire marocain, devant un public composé essentiellement de locuteurs de l’arabe et/ou du berbère et du français, et de quelques locuteurs de l’arabe et de l’anglais. Elle vient de commencer son intervention en expliquant, à propos de la place des langues dans la constitution marocaine, qui considère l’arabe comme la langue officielle et l’amazighe (le berbère) comme une langue officielle, que la darija était en même temps « incluse dans et exclue par  le mot arabe dans la constitution », et s’arrête parce que dans la salle un linguiste venu d’un pays du Machrak proteste, expliquant qu’il ne comprend pas le français. Elle propose alors de se traduire elle-même en darija, en arabe marocain, donc. Et l’autre réplique en arabe, montrant par là qu’il a compris le français : « non, en fusha », c’est-à-dire en arabe « classique ». Quelques minutes plus tard il quittera d’ailleurs la salle, illustrant merveilleusement le fait que: « la darija est en même temps incluse dans et exclue par  le mot arabe ».

Le lendemain, après une conférence en français sur les rapports entre religion et religiosité dans le roman arabe, un remarquable travail fondé sur l’analyse de plus de 130 romans récents, le même machrakin prend la parole en arabe, sur un ton d’inquisiteur, pour exiger du conférencier qu’il dise comment il se positionnait par rapport au contenu de ces romans. S’ensuit une violente altercation, en arabe, l’un expliquant qu’il présente un travail scientifique, qu’il analyse des textes et n’a pas à exprimer sa position personnelle, l’autre persistant à exiger qu’il dise ce qu’il pense, voulant en fait qu’il dénonce la façon humoristique de parler de la religion dans certains de ces romans.

Il y a dans tout cela une véritable leçon de chose. J’avais présenté une conférence inaugurale en français, m’arrêtant toutes les dix minutes pour qu’on résume en arabe mes propos, et personne n’y avait trouvé à redire. Mais les deux incidents que je viens de relater concernent un tabou (la religion) et un refus (l’arabe réellement parlé, qu’il soit marocain ou libanais ou ce que l’on veut). Surtout, pour un observateur extérieur, il était évident que le machrakin avait parfaitement compris la conférence sur les romans, alors que la veille il exigeait une traduction en « fusha ». Si tout cela avait était filmé, nous aurions un magnifique document à présenter dans des séminaires sur la sociolinguistique des pays arabes, ou sur l’idéologie, ou sur la mauvaise foi...

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fleche18 octobre  2014 : Langues, frontières, nations, ethnies...
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Il y a eu, lors d’un récent match éliminatoire de l’Euro 2016 entre la Serbie et l’Albanie, un petit scandale : un drone a survolé le terrain de foot, tirant derrière lui un drapeau albanais. Le terrain a été envahi par des supporters serbes qui se sont copieusement bastonnés avec les joueurs albanais, le match a été interrompu, reporté, et l’UEFA doit décider de la suite à donner à cette affaire. Mais le problème n’est pas seulement sportif. En effet, le drapeau en cause était celui de la « Grande Albanie ». Le drapeau albanais est constitué de deux aigles noirs sur fond rouge, alors que sur celui de la « Grande Albanie »  les deux aigles sont sur une carte rouge  qui englobe les communautés albanophones d’Albanie, du Kosovo, du Monténégro, de Macédoine, de Grèce et de Serbie. C’est-à-dire qu’il ne s’agit de l’Albanie politique mais d’une Albanie « ethnique », ou « linguistique », revendiquant des morceaux de territoires des différents pays voisins, dont la Serbie, ce qui explique la fureur du public : le match avait en effet lieu à Belgrade, capitale de la Serbie.

L’incident pose à ceux qui s’intéressent  aux politiques linguistiques une question complexe: une unité linguistique suffit-elle à constituer une nation ? Et nous allons voir apparaître, beaucoup plus concrètement, la même question au Levant. Sur le terrain, face aux fous de Dieu du soi-disant état islamique, les seuls réels combattants sont les peshmergas, c’est-à-dire des combattants kurdes. Vue de loin, disons de chez nous, il s’agit d’une minorité vivant en Turquie ou en Iran. En fait ils sont 45 millions, à cheval sur quatre pays, la Syrie, la Turquie, l’Irak et l’Iran, constituant un vaste ensemble continu, et ils ont déjà un début de reconnaissance en Iran (une province du Kurdistan) et en Irak (une province autonome du Kurdistan). Je ne connais pas assez la situation pour savoir s’ils se comprennent tous entre eux, mais je suppose qu’ils doivent avoir un bon degré d’intercompréhension, tout comme les Albanais. Quoiqu’il en soit, le problème de la création d’un Kurdistan unifié ne peut que se poser à moyen terme, et il met déjà le pouvoir turc en rage.

Et  je repose ma question : une unité linguistique suffit-elle à constituer une nation ? Cette question va au delà des revendications comme celles de la Catalogne, puisque celle-ci constitue déjà une région reconnue. Elle implique une mise en cause des frontières. En d’autres termes les gens par exemple qui parlent hausa au Niger et au Nigéria doivent-ils être regroupés pour former un nouveau pays? La France doit-elle revendiquer les zones francophones de Suisse et de Belgique ? La Catalogne doit-elle s’étendre au Nord jusqu’à Perpignan, au Sud jusqu’à Valence et à l’Est jusqu’aux Baléares ? Bref il y a à travers le monde une bonne centaine de situations de ce type et notre sympathie spontanée envers les Kurdes et leur éventuel futur pays devrait être tempéré par la vague de nationalismes qui pourraient percer un peu partout. Nous savons que les frontières politiques et les frontières linguistiques ne coïncident que rarement, et ce n’est pas très grave, mais le problème se complique lorsqu’interviennent des considérations nationalistes ou ethniques.

Bon, rassurez-vous si du moins vous étiez inquiets), cela ne m’empêche pas de dormir. D’ailleurs je pars pour un colloque au Maroc, retour en fin de semaine prochaine. A bientôt.

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fleche13 octobre  2014 : Madrague
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La seule fois où j’ai vu Guy Bedos prendre un bide, un vrai, c’était devant un tribunal. Nous étions tous les deux témoins (à décharge) de Roger Knobelspiess, j’étais passé avant Guy et je l’ai vu, à l’appel de son nom, courir vers le président du tribunal en criant « c’est pas moi, j’y étais pas ». Mais il fut arrêté dans son élan par le juge qui, froidement, déclina : « Nom, prénom, âge et qualité ». Le bide, donc, du moins aux yeux des magistrats, tandis que dans la salle les partisans de Knobelspiess et les amateurs de Bedos rigolaient.

Il se passe un peu la même chose, actuellement, dans les meetings de Sarkozy. Régulièrement il évoque les affaires, s’estime victime d’un acharnement juridique, et lance quelque chose comme : « je suis aujourd’hui à (la ville dans laquelle il se trouve), il y a eu une agression, mais ce n’est pas moi, j’ai un alibi, j’étais avec lui (montrant son voisin, en général le maire) ». La salle rit, applaudit, les juges ne sont pas là mais pourraient décliner, froidement, « nom, prénom, âge et qualité ». Car s’il fait un tabac devant son public, Sarkozy fait un bide, tous les sondages le montrent, dans l’opinion publique. Je ne sais bien entendu pas s’il finira par échapper aux différentes casseroles qu’il traîne derrière lui, nous verrons bien. Le problème n’est d’ailleurs pas de savoir s’il est coupable ou innocent (on ne prête qu’aux riches et il doit bien être coupable de quelque chose) mais s’ii réussira à passer à travers les mailles des nombreux filets qui l’entourent. Cela me fait penser à ce qu’on appelle en italien la mattanra, en français la madrague, une technique de pêche pratiquée depuis longtemps en Méditerranée qui consiste à piéger les thons rouges dans un labyrinthe de filets pour les amener dans la « chambre de la mort », les poissons étant alors sur un filet que l’on tend pour les amener à la surface de l’eau où on les massacre à coups de gourdins. Sarkozy se trouve donc dans ce labyrinthe de filets.  Il y a longtemps que je pense raconter un jour la vie politique française sous forme de fable, chaque personnage étant un animal. Gattaz par exemple, le patron des patrons, serait bien évidemment un crapaud, il en a la posture physique. Et Sarkozy pourrait être un thon rouge. Mais ce poisson là me fait en même temps irrésistiblement penser à Berlusconi. Lui aussi traîne ou a traîné de nombreuses casseroles. Lui aussi a accusé les juges. Lui aussi a tenté de magouiller pour s’en tirer. Reste à savoir si le français finira comme l’italien, éjecté de la vie politique, piégé dans la madrague.

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fleche5 octobre  2014 : Sémiologie
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La Société Protectrice des Animaux, la SPA donc, vient de lancer une publicité originale. Commençons par le début : je vous décris l’affiche. Deux hommes se regardent, se sourient amoureusement, et l’un d’eux, du côté gauche de l’affiche,  tient dans ses bras un gros chat. Au dessus de la photo, un titre : A la SPA tout le monde peut adopter. On voit que ces deux éléments peuvent fonctionner séparément, avec des effets de sens différents. La photo est simplement une photo, qui toute seule pourrait représenter un vétérinaire rendant un animal guéri à son propriétaire ou n’importe quoi d’autre. Le titre seul, A la SPA tout le monde peut adopter, est une information, ou une invitation : venez adopter les animaux abandonnés et recueillis par la SPA. C’est le rapport entre les deux qui fait du sens supplémentaire. A l’heure où, en France, on débat sur le point de savoir si les couples homosexuels doivent pouvoir adopter, la SPA joue (habilement ?) sur l’actualité : clin d’œil aux homos et, en même temps, appel à adopter des animaux.

Cela, c’est le B.A. BA de la sémiologie, une analyse simpliste, presque évidente, de la construction du sens. Mais il est peut-être possible d’aller plus loin, d’interroger le choix des personnages par exemple (on pourrait imaginer une enquête : les homosexuels ne reconnaissent-ils dans ce couple, aiment-ils l’image qu’on leur renvoie d’eux-mêmes ?). Et pourquoi un chat ? Je sais que les rhinocéros ou les alligators ne sont pas très fréquents à la SPA, mais on pourrait imaginer un chien, un hamster ou un canari à la place du chat. Et d’ailleurs, est-ce un chat ou une chatte ? Indécidable, du moins à mes yeux.

Mais je viens de me rendre compte qu’en écrivant ce quyi précède j’introduisais une autre direction interprétative, un possible autre niveau sémantique. Et si c’était une chatte ?

Allez, je m’égare. Aujourd’hui des milliers de réacs vont défiler pour tenter d’imposer leur conception de la famille, comme s’il n’y en avait qu’une, ou comme si seule la leur était acceptable. Je ne sais pas si l’affiche de la SPA se trouvera sur le trajet de leur manifestation. Et si c’est le cas, je ne sais pas s’ils la comprendront. Le problème, avec la sémiologie, c’est qu’on a parfois l’impression d’enfoncer des portes ouvertes, de prendre les gens pour des imbéciles en leur expliquant des choses évidentes, alors que souvent les gens ne voient pas le sens qui s’affiche sous leurs yeux.

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fleche2 octobre  2014 : Hong Kong
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Cela fait pratiquement trente ans que je vais régulièrement en Chine et à Hong Kong. En 1985, alors que j’enseignais quelques mois à Canton, on commençait à entendre parler de la formule de Deng Xiao Ping pour décrire l’avenir du territoire britannique et de ses relations avec la Chine, « un seul pays, deux systèmes ». Mais la rétrocession semblait lointaine. Les quelques enseignants étrangers du campus se rendaient parfois à Hong Kong, pour faire des courses, respirer comme un air d’Europe et lire la presse libre qui n’arrivait pas en Chine. Depuis lors, chaque fois que je vais dans cette partie de l’Asie, en Chine, au Japon, en Corée ou à Taïwan, je me débrouille pour passer quelques jours dans l’île, à l’aller ou au retour. Et chaque fois je me dis que Hong Kong n’a pas changé. On sait, bien sûr, que s’y  trouvent environ dix milles soldats de l’armée rouge, mais on ne les voit pas, on n’a pas besoin de visa (contrairement aux Chinois), les commerces sont les mêmes, les touristes aussi, à une différence près. Les Chinois du continent viennent, de plus en plus nombreux, visiter cette vitrine du capitalisme, et le moins qu’on puisse dire est qu’ils ne sont pas très bien vus. Les Hongkongais les trouvent balourds, vulgaires, mal élevés. Et il est vrai qu’en passant du continent à l’île, de Shanghai ou Pékin à Hong-Kong, on change d’univers. De langue d’abord, le mandarin n’étant pas très parlé à HK, mais surtout d’ambiance générale et de culture politique. D’un côté des media muselés, une censure généralisée, de l’autre une ambiance encore britannique et des habitudes de liberté. Pour ne prendre qu’un exemple très contemporain, les media de Hong Kong parlent de la répression sauvage qui se passe dans le Xinjiang, mais les seuls Chinois continentaux au courant des manifestations à Hong Kong sont ceux qui s’y trouvent en touristes. J’ai d’ailleurs raconté ici que début juin, lors du vingt-cinquième anniversaire de Tian An Men, la presse chinoise ne parlait de rien, en particulier pas des manifestations à Hong Kong, et que l’accès à Internet était coupé.

Et cela me mène à une comparaison fréquente dans la presse française entre Hong Kong aujourd’hui et Tian An Men il y a 25 ans, alors que beaucoup de choses les séparent. Il y a 25 ans les Chinois de Tian An Men réclamaient quelque chose qu’ils n’avaient pas : la liberté et la démocratie. Aujourd’hui à Hong Kong les manifestants veulent conserver quelque chose qu’ils ont depuis longtemps : la liberté et la démocratie. Et cela fait une sacrée différence. Du coup, le pouvoir chinois n’a qu’une crainte : que les Hongkongais donnent des idées aux Chinois continentaux et n’alarment aussi les Taïwanais. C’est pourquoi il faut suivre avec soin ce que va faire le pouvoir. A suivre...

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fleche1er octobre  2014 : Lecture
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Sortie aujourd’hui en livre de poche (Flammarion, collection Champs) « dans toutes les bonnes librairies » comme on dit de la biographie de Roland Barthes que j’avais publiée en 1991. J’y ai ajouté une longue préface mais n’ai pas modifié le texte. Ceux qui l’ont déjà lu peuvent donc garder leur argent pour s’acheter des bonbons. Pour les autres, précipitez-vous. Neuf euros, c’est donné.

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Septembre 2014

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fleche30 septembre 2014 : Low cost et charter
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Je reçois en réaction à mon dernier billet le message suivant :

« Dans votre précédent billet, vous traitiez de la dérive de notre vocabulaire, dérive qui m’insupporte tout comme vous. Pourquoi alors, dans votre billet consacré à la grève des pilotes d’Air France, recourir au terme étrange de « low cost », tellement passé dans le langage que, lorsque certains emploient l’expression « bas-coût », ils se sentent obligés de l’expliquer en la faisant suivre de son équivalent anglais. Il est vrai que, certaines fois, le coté plus compact de l’anglais peut le faire sembler mieux adapté qu’une traduction française. Mais ici, on ne voit pas ce qui peut le faire préférer au français ».

Oui, effectivement, j’aurais pu écrire « bas-coût », mêle si mon correcteur orthographique le souligne en rouge, ou « tarif réduit », comme je pourrais écrire « vol nolisé » et non pas « vol charter ». Sauf que dans ce cas la plupart d’entre vous se précipiterait sans doute sur un dictionnaire pour chercher le sens de « nolisé ». D’ailleurs, mon correspondant explique lui-même que « low cost » est tellement passé dans le langage que, etc., etc. En fait dans mon précédent billet, celui du 25 septembre, j’écrivais justement que mon problème n’était pas de me battre mot à mot, pas à pas, contre les emprunts à l’anglais ou les anglicismes, mais de m’interroger sur la signification globale de ce phénomène, "lorsque se met subrepticement en place une sorte de lexique alternatif qui semble témoigner d’une pensée alternative".  Quoi qu'il en soit, le débat est ouvert.

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fleche27 septembre 2014 : Qui disparaîtra en premier ?
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A Air France, la grève des nantis se poursuit. Et l’on semble oublier qu’au tout début, la revendication principale des pilotes était d’accélérer leur plan de carrière, de faciliter l’accès au grade de commandant de bord. Puis ils ont élargi leur propos, voulant visiblement la peau du projet de filiale « low cost », Transavia. Et la direction ayant largement reculé, ils s’acharnent. Au treizième jour de grève l’image de la compagnie est dégradée, les pertes financières énormes et à terme l’avenir d’Air France menacé. Tout cela n’est pas très gai, les pilotes semblent irresponsables, aveuglés par leurs intérêts corporatistes, mais il y a heureusement quelques raisons de rire. Hier soir, invité au Grand Journal de Canal +, Olivier Besancenot, l’ex porte-parole du Nouveau Parti Anticapitaliste, a exprimé son soutien aux grévistes. Les rires et les quolibets du plateau l’ont un temps déstabilisé, mais il a de la répartie et s’est vite repris. N’empêche, on a l’impression que dès qu’un syndicat, fut-il corporatiste, est en jeu, dès qu’une grève, fut-elle égoïste, se déclenche, le NPA frétille et croit percevoir les prémices du grand soir. S’ils attendent les pilotes d’Air France pour faire la révolution, le capitalisme a encore de beaux jours devant lui.

De la même façon que le retour de Sarkozy donne de l’air au gouvernement, les media oubliant l’un pour parler de l’autre, la grève des pilotes fait oublier le reste. Par exemple les élections partielles au Sénat qui auront lieu demain. Mais en aurait-on vraiment parlé sans cette grève ? Il semblerait que tout le monde se soucie du Sénat comme de sa première chemise, ou de son premier vol en avion. A quoi sert-il ? De point de vue législatif, je veux dire du point de vue du vote des lois, à pas grand chose sinon à le ralentir. Ralentir, c’est le bon verbe. Souvenons-nous de la fable de La Fontaine, Le lièvre et la tortue, dans laquelle le lièvre gambade, laissant la tortue aller « son train de sénateur ». Bien sûr, à la fin, la tortue l’emporte. Mais c’est oublier que sénat vient du latin senex, « vieux », et que les vieux finissent par disparaître...

Alors, pour mettre un peu de sel dans l’actualité, une petite question : qui selon vous disparaîtra en premier ? Le sénat ou Air France ?

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fleche25 septembre 2014 : Une semaine en vrac
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Pierre Marcelle, chroniqueur à Libération depuis 25 ans, semble être sur le départ et a entrepris, chaque vendredi de revisiter l’histoire du journal. Le 19 septembre il retrace une évolution insidieuse du journal à travers les mots et se souvient de « lorsque nous ne nous découvrîmes plus que quelques un-e-s à nous offusquer de la banalisation d’expressions telles que être en capacité, d’anglicisme du tonneau de performer, de challenger, de cliver ou d’impacter (comme verbes !), de tics de langage  sollicitant l’ADN  de tout et de n’importe quoi, au point de rendre nécessaire un changement de logiciel, tout ce charabia qu’une novlangue d’inspiration affairiste inspirait, il était trop tard. Trop tard pour se rendre compte que, depuis des années et sans que nulle bible ne l’imposât, il y avait bien plus qu’une mode dans le remplacement somme toute paisible, dans l’espace public, de patrons par chefs d’entreprise, d’usagers (des services publics démantelés) par clients, de cotisations  par charges, de prix du travail par coût du travail. Il n’y avait pas eu de guerre des mots. Il n’y avait eu que l’inexorable marche en avant d’une autre grammaire, d’une autre syntaxe, d’un autre lexique, dans un air du temps auquel on ne résistait guère ».

Le soir même, dans l’émission C dans l’air, j’entendais deux invités répéter plusieurs fois, à propos du retour annoncé de Sarkozy, « step by step ». Pourquoi pas « par étapes » ? Puis sur Canal + la ministre de la santé parlait d’un « personnel dédié » à propos d’une française atteinte par le virus Ebola. Pourquoi pas « spécialisé » ? Ou, dans d’autres contextes, « consacré » ? Ne parlons pas de l’invasion depuis deux ou trois ans de « juste » mis à toutes les sauces. Ces anglicismes à la pelle m’intéressent depuis des années en tant que linguiste et m’énervent en tant que citoyen ou, tout simplement (et non pas « juste ») en tant que francophone. Mais tenter de lutter contre eux me fait penser à la médecine symptomatique, celle qui ne guérit pas mais lutte contre les manifestations de la maladie : faire baisser la fièvre ne guérit pas d’Ebola. L’intérêt de l’approche de Pierre Marcelle c’est qu’il ne proteste pas contre les anglicismes au nom de la défense de la langue, mais qu’il s’interroge sur leur sens sociologique, ou plus encore, sur leur sens politique. De quoi sont-ils le signe ? Nous savons depuis longtemps que les langues passent leur temps à s’emprunter mutuellement des mots, que cela est dans la nature des choses, des contacts, des rencontres, en bref de l’histoire. Mais lorsque se met subrepticement en place une sorte de lexique alternatif qui semble témoigner d’une pensée alternative, nous sommes confrontés à un autre phénomène sur lequel il faudrait réfléchir.

Venons-en à un mot qui n’est pas un anglicisme, loin s’en faut, mais que nous entendons sans cesse depuis quelques mois : les frondeurs. Au sens premier du terme, un frondeur est celui qui lance des pierres avec une fronde, comme un mitrailleur est celui qui tire avec une mitraillette. Dans ma prime adolescence, à treize ou quatorze ans, j’ai passé un an en pension dans une petite ville de Tunisie. La cour du collège était entourée de hauts murs derrières lesquels émergeaient des réverbères et, le soir, nous faisions des concours. Armés de nos tire-boulettes (que nous appelions si je me souviens bien des tawat en arabe tunisien) nous visions les lampes des réverbères et le gagnant était bien sûr le premier qui réussissait à en casser une. Nous étions donc, au sens propre du terme, des frondeurs. Le terme a cependant pris d’autres sens. D’abord un sens politique, désignant ceux qui critiquent le pouvoir établi. Souvenez-vous, c’était au milieu du 17ème siècle, et le Parlement, puis les Princes, se dressèrent contre le pouvoir royal et tout cela finira mal pour les frondeurs : victoire de Louis XIV et de Mazarin, exil du prince de Condé (d’ailleurs condamné à mort). Ensuite un sens plus large, désignant ceux qui critiquent les idées toutes faites. Restent donc nos modernes « frondeurs », mélange improbable de gens aux horizons politiques divers, Aubryste, Strauss-Kahniens ou rien du tout, mais qui ont en commun leur ambition (peser sur les choix du gouvernement) et leur pusillanimité (ils n’osent pas voter contre, pensant sans doute à leur avenir, à leur future investiture). Pusillanimes ou ambitieux, coincés parce que sans perspectives politiques, ils confondent l’Assemblée Nationale avec une assemblée générale de l’UNEFou un congrès des Verts, jouent à se faire peur mais ne font guère de bien au gouvernement et constituent une sorte de prince de Condé collectif. Reste à avoir s’ils finiront comme lui. Mais revenons à mon activité de frondeur, lorsque j’étais pensionnaire. Un jour, nous nous sommes rendus compte que, chaque fois que nous parvenions à détruire un certain réverbère, un de nos copains tunisiens n’avait pas fait ses devoirs. Il habitait juste à côté du collège, n’avait pas l’électricité chez lui et travaillait à la lumière de ce réverbère. Par solidarité, nous avons arrêté nos caillassages.  C’était juste une petite histoire, en passant.

 20 septembre, je suis invité au salon de la biographie, à Chaville, où 80 écrivains viennent signer leurs livres. Par curiosité, je regarde à qui sont consacrées ces biographies qui nous réunissent. Dans le désordre (ou plutôt dans l’ordre alphabétique des auteurs) il y a des gens aussi différents que Frank Sinatra, Marie-Madeleine, Modigliani, La Fontaine, Barrès, Olympe de Gouge, Colette, Rameau, Berlioz, Léo Ferré, Georges Moustaki, Coco Chanel, Zénobie, Alexandre Dumas, Bernanos, Georges Sand, Churchill, Dreyfus, Bonaparte, Montgomery, Apollinaire, Pu Yi, Jean Renoir, Madame de Staël, Marguerite Duras, Gorbatchev, Diane de Poitiers, Pierre Herbart, Ninon de Lenclos, Isodora Ducan et quelques autres. Un beau capharnaüm. Et je me demandais ce qui pouvait bien pousser des gens à acheter des biographies. Car, dans ce salon réservé justement aux biographies, il y avait foule. J’ai même vu des clients partir avec une dizaines de livres. Remarquez, vous pourriez vous demander ce qui peut bien pousser des gens à écrire des biographies. En guise de début de réponse, juste un détail : il y avait au salon de Chaville  six livres consacrés à Jean Jaurès, qui comme chacun sait est mort en 1914, il y a un siècle. Alors, si vous avez des velléités, un petit conseil. D’abord, évaluez le temps qu’il vous faudrait pour écrire une bio. Disons trois ans. Donc vous pourriez sortir en 2017. Maintenant, cherchez qui est mort en 1917. Vous n’aurez pas de mal : rien que dans les tranchées de Craonne ou du chemin des Dames il doit y en avoir un demi-million. Dans cet ensemble, cherchez quelqu’un de célèbre et hop, vous tenez votre thème. Au travail ! Au fait, en 2017 il y aura une élection présidentielle, suivie d’élections législatives, ce n’est peut-être pas une bonne année pour une biographie. Alors choisissez une autre année, 2018 par exemple, ah non, on commémorera la fin de la Première guerre mondiale… Bon, écrivez donc de la poésie.

21 septembre au soir, sur A2, j’ai l’impression d’être face à une bande d’actualité d’il y a cinq ou six ans. Je me frotte les yeux, mais oui, c’est bien lui, Nicolas Sarkozy. Il veut revenir, président de l’UMP d’abord, avant de viser plus haut, il va revenir, il revient. Pour quelle politique ? Ca, il n’en a rien dit. Simplement il nous a expliqué qu’il le doit, qu’il se doit au pays, « avec toute l’expérience que j’ai accumulée », entre Bonaparte, homme présidentiel, et Jeanne d’Arc, qui entendait des voix lui ordonnant de courir au secours de la France. 

Comme le Beaujolais, le Sarkozy nouveau serait arrivé ? Pas vraiment, car il n’a rien de nouveau :

Il est toujours méprisant, expliquant qu’il aura besoin de Fillon et Juppé et, surtout, disant plusieurs fois au journaliste Delahousse « soyez précis » ou lui assenant « est-ce que vous êtes drogué à l’actualité ou est-ce que vous avez perdu toute mémoire ? »

Il est toujours aussi réaliste sur lui-même: « Je suis courtois et plutôt bien élevé »

Il est toujours aussi vantard : « J’ai été battu de si peu »

Il est toujours aussi prétentieux : « Est-ce que vous me prêtez deux neurones d’intelligence », formule répétée deux fois, ou encore, à propos de Patrick Buisson, « personne n’a jamais lobotomisé mon cerveau »

Il parle toujours aussi bien le français : « Qu’est-ce qui va nous donner la garantie que vous tiendrez ce que vous dîtes ».

Il est toujours un peu malade, mais cette fois-ci il souffre d’amnésie : 74 millions de dettes de l’UMP, quels 74 millions ? Ou encore, parlant du « mur des cons » du syndicat de la magistrature, il s’excuse de prononcer un tel mot. A-t-il oublié le « casse-toi pauvre con » ?

Bref, il s’agissait bien d’une vieille bande d’actualité. Nous vivons une époque formidable : en allumant la télévision nous rajeunissons de six ans.

 C’est vrai,  cette époque est formidable. Regardez Serge Moatti, juif, fils de déporté, qui sort un livre dans lequel il explique tout le bien qu’il pense de Jean-Marie le Pen. Et Jérôme Kerviel, ce trader dont la folie à coûté 4 ou 5 milliards, caricature du système de la finance spéculative, invité par Jean-Luc Mélenchon à la fête du journal communiste l’Humanité. Sans oublier la grève des pilotes d’Air France, qui sont payés entre 13.000 et 15.000 euros par mois : une grève de nantis, de riches. Et Aquilino Morelle, l’ex conseiller de Hollande, se disant victime d’une épuration ethnique (je sais, il a démenti, et d’ailleurs il est toujours vivant). Epuration ethnique ! Frondeurs ! Je suis courtois et plutôt bien élevé ! Ce qui caractérise finalement cette époque formidable dans laquelle nous vivons, c’est que les mots ne pèsent pas lourd, ou ne coûtent pas cher.

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fleche19 septembre 2014 : Retour
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Ce site a été en maintenance pendant quelques jours et le voilà donc de retour. Petite nouveauté : vous trouverez, sous le baromètre des langues du monde, un baromètre des langues africaines, résultat d’un gros boulot. Dans le premier baromètre nous prenions en compte les 563 langues du monde ayant plus de 500.000 locuteurs . Nous avons cette fois pris en compte toutes les langues d’Afrique, c’est-à-dire 1979. L’ergonomie est la même : tous les facteurs ont, par défaut, la valeur 1, mais à l’aide de curseurs vous pouvez modifier cette valeur et effectuer ainsi votre propre classement. Bonne visite.

Pour ma part je serai de retour en milieu de semaine prochaine.

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fleche10 septembre 2014 : Tu veux de l'info, en vlà!
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Depuis qu’elle a été nommée ministre de l’éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem est la cible d’attaques haineuses qui puent le racisme et la mauvaise foi. Le dernier exemple est une fausse lettre à en-tête du ministère et portant sa signature demandant aux maires d’organiser, dans le cadre des activités périscolaires, des cours d’arabe. Tu veux de l’info, en vlà !

Deux journaux français, dont le métier est d’informer, L’opinion et Valeurs actuelles ont publié un sondage selon lequel si Sarkozy était candidat à l’élection présidentiel il serait avec 30% des voix devant Marine Le Pen (23%) et Français Hollande (16%) et l’emporterait au second tour. Cette enquête était présenté comme réalisée par l’institut IPSOS à la demande de l’UMP. Seulement l’IPSOS a déclaré n’avoir jamais fait cette enquête et l’UMP a déclaré ne l’avoir jamais commandée. Tu veux de l’info, en vlà !

Enfin Christian Estrosi, le maire de Nice, invité sur les ondes de BFM Politique à dire ce qu’il pensait de Sarkozy, répond que ce dernier « est le mieux placé pour faire sa propre autopsie ». Le journaliste : « Nicolas Sarkozy doit faire son autopsie ? ». Estrosi : « Mais je fais la mienne ! Je dois faire la mienne ! Nous devons tous faire la nôtre ! » On lui a sans doute expliqué ensuite qu’il fallait dire « autocritique ». Alors, lapsus ? Cela y ressemble fort, et il est bien amusant. Mais si ce n’était pas un lapsus ? Si c’était simplement de l’info. Tu veux de l’info, en vlà !

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fleche6 septembre 2014 : Le syndrome  du trou de la serrure
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Lorsque j’ai vu pour la première fois Valérie Trierweiler je me suis dit que, décidément, Hollande choisissait bien mal ses compagnes. Je n’avais jamais supporté Ségolène Royal, sa mise en scène médiatique d’un de ses accouchements, sa « foldinguerie » pendant sa campagne présidentielle, j’avais voté pour elle par défaut mais, et je vous accorde que c’est bien subjectif, cette femme m’irritait à la fois politiquement et humainement. Et j’ai eu la même pénible impression en voyant les premiers pas de la nouvelle « première dame », le sentiment d’un mélange de méchanceté, d’arrivisme  et de volonté de puissance. Lorsqu’en juin 2012 elle avait publiquement soutenu par un tweet le dissident du PS qui, à La Rochelle, s’opposait à Ségolène Royal, j’ai pensé que le président nouvellement élu ferait bien de se débarrasser au plus vite de sa seconde compagne. Je sais que certains verront dans ces mots un preuve de machisme, mais qu’importe. A mes yeux, Dominique Strauss-Kahn avait été pour le moins déraisonnable après ses problèmes post-Sofitel de s’embarquer dans une aventure avec Marcela Iacub qui, visiblement, l’avait manipulé pour écrire  Belle et Bête, et François Hollande avait été déraisonnable de passer l’éponge sur cette histoire de tweet.

Bref, vous avez compris de quoi je parle, du livre qui vient de sortir, de la comédie de boulevard donnée par une femme jalouse, une femme blessée mais suffisamment calculatrice pour écrire en cachette, en prenant avec la complicité de son éditeur des précautions d’agent secret, ordinateur non relié à Internet, manuscrit enfermé dans un coffre fort, impression en Allemagne, sous un faux titre, un texte ravageur dont elle savait très bien la tempête qu’il allait déclencher et pour lequel, dit-on, elle a touché une avance de 100.000 euros. En février 2013, découvrant dans Paris Match un reportage photographique sur elle et Hollande réalisé à son insu, madame Trierweiler l’avait traité de « journal de merde », mais cela ne l’a pas empêchée, encore une fois dans le plus grand secret, d’organiser avec ce « journal de merde » la sortie d’un numéro spécial sur son livre. Comment qualifier l’opération ? Saloperie, agression, traitrise, violence, « livre de merde », bombe, brûlot ? Qu’importe. Tout cela ne grandit pas la politique mais, surtout, cela ne grandit pas les auteurs de livres comme ceux de Iacub ou de Trierweiler. Et du coup Ségolène Royal m’en paraît presque sympathique : elle, au moins, n’a jamais débiné publiquement son ancien compagnon.

Mais, au delà de ces pratiques de poubelles, de ces viols non plus de la vie privée mais de la vie intime, de ces mensonges peut-être, de ces injustices sûrement, la parution du livre de Trierweiler pose un autre problème qui, je crois, est plus grave. Qu’elle ait voulu se venger en tentant de détruire un homme et, au bout du compte, sa politique, cela relève de la psychiatrie. Qu’elle favorise tout à la fois le poujadisme, madame Le Pen, le populisme et la méfiance des Français envers les politiques, c’est son problème. Mais que des dizaines de milliers, peut-être des centaines de milliers de personnes se soient précipitées, le jour de sa parution, pour acheter ce livre relève de ce que j’appellerai une psychiatrie sociale et révèle un profond malaise dans notre société. Les Français ne votent guère, ne s’intéressent pas à la politique ou la dénigrent, mais se jettent, voraces, sur ce genre d’ouvrage. Et ce syndrome du trou de la serrure est inquiétant. On imagine les consommateurs en demander toujours plus (oui, les consommateurs, et non pas les lecteurs, car il ne s’agit ni de lecture ni de littérature mais bien de consommation). Il bande ? Il se masturbe ? Tous les jours ? Elle le suce ? Ses slips sont propres ? Ses règles sont régulières ? Elle baise bien ?

Ce que montre le livre de Trierweiler, au delà de la personnalité malsaine de son auteur, c’est qu’il y a des gens pour l’acheter, des gens qui peuvent se poser ce genre de questions, des gens qui préfèrent le trou de la serrure à un peu de réflexion politique. Un révélateur.

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Août 2014

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fleche30 août 2014 : Il y a balles et balles
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Arnaud Montebourg, après avoir été viré, a d’abord déclaré en privé qu’il allait ouvrir une galerie de peinture (en fait il citait ce que Chirac avait dit à Giscard) puis, en public : « Je vais prendre exemple sur Cincinnatus, qui préféra quitter le pouvoir pour retourner  à ses champs et à ses charrues ». Je ne connais pas les compétences de Montebourg en matière d’histoire, mais Cincinnatus est dans l’histoire romaine une sorte de mythe dont on ne sait pas grand chose. Allégorie de l’homme politique désintéressé il aurait en 458 avant J-C sauvé Rome en 16 jours avant de retourner sur ses terres « nu et labourant » selon un ouvrage attribué, sans doute à tort, à Aurelius Victor, Liber de viris illustribus. Après avoir porté une marinière « made in France », notre ancien ministre va-t-il se mettre, dans le plus simple appareil, aux travaux champêtres ? Ce serait plaisant, non ? Je l’imagine déjà poussant une balle de foin.

En fait je cherchais une transition. Il y a, en effet, balles et balles. Au Sénégal un étudiant, Bassirou Faye, a été tué par la police sur le campus de l’université de Dakar  lors d’une manifestation : les étudiants réclamaient le paiement de leurs bourses, qu’ils n’avaient pas touchées depuis octobre 2013. On leur a répondu par des balles, mais pas celles qu’ils attendaient. Ne reculant devant aucun sacrifice, le président de la République, Macky Sall, a décidé d’offrir à la famille du défunt un billet pour la Mecque. Dieu est grand !

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fleche27 août 2014 : Echiquier politique
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Je n’imaginais pas samedi, en écrivant mon précédent billet, que le bal des egos allait s’accélérer au point de déclencher un changement de gouvernement. Et, une fois encore, l’observation distanciée des évènements est pleine d’enseignements. Prenons Montebourg. Dès lundi soir il annonçait qu’il « reprenait sa liberté », c’est-à-dire qu’il tentait de nous faire croire qu’il avait démissionné, alors qu’il avait proprement été viré. Il a joué, une fois de plus, avec le feu mais cette fois le jeu lui a échappé. Le Canard enchaîné, faisant allusion à la sortie de Montebourg proposant d’envoyer à Hollande une « bouteille de la cuvée du redressement », titre aujourd’hui qu’il a « trop forcé sur la bouteille ». La formule est amusante, mais une métaphore échiquéenne est sans doute plus parlante.

Aux échecs, le cavalier est une pièce fantasque, qui dispose de possibilités variées et qui peut souvent surprendre. En effet, il se déplace en L, passant d’une case noire à une case blanche, ou inversement, il peut menacer deux pièces à la fois et surtout il peut  sauter par dessus d’autres pièces : il est rarement enfermé, coincé. Posez un cavalier sur une case noire au centre de l’échiquier : il peut théoriquement se déplacer vers huit cases blanches différentes, et cette liberté circulaire donne presque le tournis. Mais, en fin de partie, un cavalier seul ne peut pas mater le roi adverse, il lui faut au moins une autre pièce. Et tout ceci définit parfaitement Arnaud Montebourg. Fantasque comme le cavalier, pouvant souvent surprendre, il trouve ses limites lorsqu’il est isolé. Il s’est trouvé, après ses rodomontades de Frangy, coincé sans même s’en apercevoir, entraînant dans sa chute Hamon, ex-ministre de l’éducation nationale. Seule Aurélie Filippetti a réellement démissionné, les deux autres, répétons-le, ont été virés. Le nouveau gouvernement est de ce point de vue une leçon de choses. Peu de changements, sauf à la culture, à l’éducation nationale et bien sûr à l’économie, le départ des trois titulaires de ces postes était la fonction principale du changement de gouvernement.

Certains me diront que Montebourg, par ses provocations irréfléchies, s’apparenterait plutôt à un fou. Cette pièce se déplace en biais (c’est la fameuse « diagonale du fou ») et permet de contrôler deux axes. De ce point de vue, c’est plutôt Placé qui lui correspondrait, un œil sur la diagonale verte, un autre sur la diagonale socialiste, attendant un poste de ministre, il se verrait bien l’égal des éléphants du PS. Justement, le fou était, dans les anciens jeux d’échecs, un éléphant, et il se dit en arabe al fil, c’est-à-dire, justement, l’éléphant.

Quoiqu’il en soit,  je vous disais qu’un cavalier seul ne suffisait pas à mettre en échec le roi adverse. Associé à un autre cavalier, il ne peut obtenir qu’une partie nulle. Associé à un fou, il est presque aussi impuissant : il lui faut une quarantaine de coups, en jouant très finement. Mais ce qui manque à Montebourg, c’est peut-être la finesse...

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fleche23 août 2014 : Peter Pan, la grenouille et le bœuf
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En cette fin de vacances, alors que malgré l’Ukraine et le Proche-Orient la presse manque de sujets à se mettre sous la dent, le monde politique s’agite et nous donne à voir un fabuleux bal des ego. Cecile Duflot, à la veille des journées d’été des écolos, sort un ouvrage, De l’intérieur : Voyage au pays de la désillusion, dans lequel elle tire à vue sur François Hollande. Il s’agit, bien sûr, de se positionner en vue de l’élection présidentielle de 2017, de prendre les devants afin d’apparaître comme incontournable. Mais elle a en face d’elle d’autres Verts qui lui reprochent d’avoir fait une erreur stratégique en quittant le gouvernement : Jean-Vincent Placé (qui rêve d’être ministre), Denis Baupin ou François de Rugy. Ils ont eu une belle formule pour qualifier le comportement de Duflot : le syndrome de Peter Pan, c’est-à-dire le refus de grandir, de voir les choses en adulte.

D’autres se voient déjà grands, comme Bruno Lemaire ou Arnaud Montebourg. Lemaire a annoncé qu’il se portera candidat à la présidence de l’UMP contre Sarkozy. Et Montebourg pour sa part aligne les couacs en critiquant le gouvernement auquel il appartient. Sa dernière sortie appelle à faire passer au second plan la réduction dogmatique des déficits et à changer de politique économique. Immédiatement Emmanuelle Cosse (le clone de Duflot) et Placé applaudissent, et l’on peut se demander si Montebourg ne cherche pas des alliés de ce côté là. Bref, Duflot, Lemaire, Montebourg ou Placé, tous se rêvent plus importants qu’ils ne le sont aujourd’hui, tous visent une place centrale sur l’échiquier politique. Et cela me fait irrésistiblement penser à la fable de La Fontaine, la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf. Vous vous souvenez de la fin ? Ne cherchez pas, je vous la donne :

"La chétive pécore
 s'enfla si bien qu'elle creva.
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
Tout petit prince a des ambassadeurs,
 Tout marquis veut avoir des pages ». Fermez le ban !

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fleche12 août 2014 : Revue de presse
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Burkina Faso  L’influence des « métropoles » sur les anciennes colonies n’est pas toujours négatives et peut même être parfois réjouissante.Ainsi, dans la plupart des pays africains francophones on trouve un journal satirique, une sorte de version locale du Canard enchaîné. Au Burkina Faso il s’appelle Journal du jeudi, hebdromadaire satirique burkinabé, et hebdromadaire est déjà une belle trouvaille. Dans sa dernière livraison (7-13 août), un dessin montre un « bailleur de fonds »occidental tenant dans les mains deux dossier et disant : « Je pense à un projet de réhabilitation de votre marine (NB : Faut-il le préciser ? Le Burkina Faso n’a aucun accès à la mer) et à un autre de prévention des tempêtes de neige » et, face à lui, un bureaucrate africain tend la main vers les dossiers en répondant « Envoyez seulement ». Mais la chose dont tout le monde parle aujourd’hui au Burkina, la chose qui apparaît danstoutes les conversations, est ailleurs. Le président de la république en exercice, Blaise Compaoré, au pouvoir depuis 1987, arrive en 2015 au terme deson ixième mandat (je n’arrive pas à m’y retrouver entre coups d’état, élections plus ou moins truquées, élections plus ou moins convenables…) etn’est, théoriquement, pas rééligible. Partira, partira pas ? Va-t-il organiser un référendum pour changer la constitution ? Ou bien fairepasser une loi lui permettant de se représenter ? Le Journal du jeudi, hebdromadaire satirique burkinabé (oui, je sais, j’ai déjà cité ce titre dans sa totalité, mais c’est pur lui faire de lapublicité) s’en donne à cœur joie. Un dessin met en scène Compaoré face à un Ouattara, président ivoirien : Pourquoi, Ado, tu peux rebeloter en 2015 et pas moi ? Réponse de Ouattara : Toi, c’est pas rebeloter, c’est rererererebeloter. Ou encore un dessin sur lequel Compaore, devant une affiche où l’on lit des dates (1987,1991, 1998, 2005, 2010) : Comme il n’y a pas rétroactivité, on n’a qu’à rebaptiser le Burkina Haute Volta et j’aurai droit à 2 mandats encore. Il demeure que l’opinion publique ne semble pas hostile à ce qui pourraitpourtant s’apparenter à un coup d’état constitutionnel. Ainsi des amis dont les positions démocratiques ne sont pas contestables me disent que Compaoré s’estamélioré avec l’âge, que cela ne les choquerait pas s’il restait… Allez comprendre.

Algérie Dans Le Monde diplomatique du mois d’août maintenant, un long article intitulé Sexe, jeunes et politique en Algérie. Quelques extraits, pour vous inciter à le lire :                                             «Il a 23 ans et comme la plupart des jeunes de son âge que nous avons rencontrés etinterrogés sur la sexualité, il parle de religion dès les cinq premières minutes d’entretien. Ce qui le préoccupe tout particulièrement, c’est le calculentre hassanate (les bons points récoltés au cours de la vie grâce aux bonnes actions effectuées) et syiate (les mauvais points). De la différence entre les deux dépendra son accès au paradis. Je prie à la mosquée cinq fois par jour. Parce qu’à la mosquée ça te rapporte vingt-sept fois plus dehassanate qu’à la maison. (….) Coucher avec une femme avant de se marier est pour lui « complètementimpensable », car criminel aux yeux de Dieu. Par contre, il se masturbe « tous les jours ». « Je sais que c’est haram (interdit), maisc’est la pression. Et au moins, avec la masturbation, tu reçois moins de syiate que si tu te fais caresser par une fille ». Vous êtes prévenus ! Mais lisez la suite de l’article, c’est édifiant.

Turquie Dans Libération je prends quelques citations de Recep Tayyip Erdogan, ex premier ministre et désormais président de la république : « L’heure de la fin de la vieille Turquie et de ses politiques partisanes a sonné », « nous voulons forger une jeunesse religieuse et moderne (…), une jeunesse qui revendique sa religion, son langage, sa sagesse, sa chasteté etses rancunes ». Lorsqu’Erdogan était premier ministre, avez-vous entendu parler du président de la république turque ? Non, bien sûr, c’était le premier ministre qui se trouvait sur le devant de la scène. Maintenant qu’Erdogan est président de la république, vousen entendrez parler : si vous voulez avoir une idée de ce qui va se passer, relisez l’histoire de la Russie depuis que Poutine a été successivementprésident de la république, puis premier ministre puis à nouveau président de la république… L’actualité terroriste en Iraq et en Syrie a remis dans lalumière l’idée de califat, mais c’est peut-être en Turquie qu’elle va bientôt s’incarner. Alors je vous propose la recette d’un cocktail. Mettez dans unshaker la longévité politique de Compaoré et de Poutine, ajoutez-y un zeste de hassanate et de syiate, un peu de chasteté et beaucoup de démagogie, secouez etvous aurez un savoureux cocktail, que nous baptiserons, pour éviter un anglicisme, la queue de coq Erdogan.

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Juillet 2014

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fleche30  juillet   2014 : Devoirs de vacances
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Je viens de passer une semaine à Chypre, à me reposer (beaucoup) et à travailler (un peu) sur l’arabe Chypriote. Sont en effet arrivés à Chypre autour du XII° siècle des Maronites arabophones, venant de ce qui est aujourd’hui la Syrie et le Liban, qui ont vécu pendant huit siècles dans quatre villages de la partie nord de l’île. Puis, après l’occupation d’une partie de Chypre par l’armée turque, ils se sont repliés vers Nicosie, Larnaka et Limassol. Sur les 5 ou 6.000 maronites chypriotes , moins de mille parlent aujourd’hui cette projection de l’arabe levantin qui présente la particularité d’avoir évolué sans rapport avec la religion musulmane et sans la pression normative de l’arabe standard. En gros, à la diglossie classique entre arabe « dialectal » et arabe « classique » s’est substituée une diglossie grec/arabe qui a modifié bien sûr la langue. Si je vous parle de cela, c’est que je suis en train de préparer un livre sur l’histoire linguistique de la Méditerranée, que je travaille en ce moment sur l’expansion de l’arabe,  et que le cas de Chypre, comme d’ailleurs celui de Malte (où un arabe maghrébin celui-ci et italianisé est devenu langue nationale) constituent une véritable leçon de choses. Nous sommes tellement environnés par l’idéologie arabo-musulmane que nous avons parfois du mal à regarder les choses en face, à dire que le roi est nu ou, si vous préférez que les Tunisiens parlent tunisien, les Egyptiens parlent égyptien, et qu’il s’agit là de langues différentes, ou peut-être de langues en voie d’émergence. Et le maltais, largement majoritaire à Malte, comme l’arabe chypriote, largement minoritaire à Chypre, lui, nous donnent justement à voir l’évolution « normale » de langues arabes dans des environnements plurilingues. Bref, il y a là un sujet passionnant, dont je vous reparlerai. Pour l’instant je change de devoirs de vacances  et pars travailler une semaine au Burkina Faso.

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fleche17  juillet  2014 : Toubon défenseur des droits... de la droite
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On a beaucoup cité le lapsus de Hollande dans son intervention télévisée du 14 juillet, lorsqu’il a dit que Sarkozy était prisonnier innocent. Comme souvent, en mettant le projecteur sur un fait, on passe à côté d’un autre fait, parfois plus important car, en insistant sur ce point, les commentateurs ont raté le principal. Voici sa phrase complète :

« Chacun doit être certain qu’il est prisonnier... euh présumé innocent avant d’avoir été condamné »

« Avant d’avoir été condamné » : pour aller jusqu’au bout de la présumée innocence, il aurait fallu dire «avant d’avoir été jugé », car un accusé peut être innocenté, ou obtenir un non lieu, et Hollande indiquait  nettement qu’à ses yeux Sarkozy serait condamné, car, débarrassée de son lapsus apparent sa phrase en affichait un autre, beaucoup plus intéressant : « Chacun doit être certain qu’il est présumé innocent avant d’avoir été condamné ». En fait, Hollande semble se spécialiser dans les lapsus en tous genres, et le dernier en date est la nomination de Jacques Toubon au poste de défenseurs des droits. Pourquoi donc est-il allé chercher cette vieille savate chiraquienne qui a montré comment il traitait le droit. Un exemple ? Tenez, en novembre 1996 l’adjoint du procureur de l’Essonne ouvrait une information judiciaire contre Xavière Tiberi. Catastrophe ! Le couple Tiberi est en effet à Jacques Chirac ce que les couple Balkany est à Nicolas Sarkozy : des délinquants déjà condamnés mais à défendre à tout prix. Toubon, qui était alors ministre de la justice, se mit en quête du procureur en titre, Laurent Davenas. Où était-il, Davenas ? Davenas était au Népal, où il préparait si je me souviens bien l’ascension de l’Himalaya. Ni une ni deux, Toubon contacte l’ambassade de France et fait envoyer un hélicoptère pour récupérer le procureur afin qu’il vienne étouffer l’affaire et mettre fin à cette scandaleuse mise en examen de Xavière Tibéri. Toubon était déjà spécialisé dans la défense des droits...de la droite.  On se demande ce qui s’est passé dans la tête de Hollande.

Bon, terminons quand même avec le sourire. Comme vous le savez, on s’interroge sur des contrats signés par AREVA lorsqu’Anne Lauvergeon  en était la patronne, et certains soupçonnent son mari d’avoir trempé dans l’affaire. Or le mari s’appelle, ça ne s’invente pas, Olivier Fric.

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fleche15  juillet   2014 : Retour d'Abidjan
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Depuis une quarantaine d’années que je parcours  l‘Afrique, à chacune de nos retrouvailles avec des amis, après avoir pris des nouvelles de la famille, puis de la politique, nous en venons régulièrement à parler de la corruption, des détournements de fonds, bref des maux de l’Afrique. Mais les temps changent. On parle certes en ce moment à Abidjan de fraude aux examens (pour le BEPC), mais c’est bien peu de choses. Parler de politique en Afrique de l’Ouest c’est aujourd’hui parler de l’irresponsabilité de la France et de la Grande-Bretagne, ou de Sarkozy et Blair, bref de l’intervention en Libye qui a mis sur le marché des centaines de millions d’armes dont une bonne partie se retrouvent dans les mains de groupes islamistes. Et parler de corruption, de détournement de fonds, nous amenait immédiatement à parler de la France, de l’UMP, de Sarkozy, des billets d’avion de madame Copé, de l’achat par AREVA de mines d’uranium  dans des conditions étranges et d’autres petites choses croustillantes encore. Oui, les temps changent et le Nord n’a guère de leçons de moralité politique à donner.

Ceci dit, j’étais en Côte d’Ivoire pour parler de politique linguistique devant un aéropage, les ministres de l’éducation nationale des pays de la Francophonie. Comme toujours, en fin de réunion, le retard accumulé fait que ceux qui parlent en dernier voient leur temps de parole raccourci. J’ai donc dû me contenter de dix minutes (mais il y a longtemps que je sais qu’un texte donné à un ministre ne doit pas excéder une page...). Cependant, je n’ai pas pu m’empêcher de faire un petit calcul. Deux jours avant, lors de la cérémonie d’ouverture, nous avons eu droit à une dizaine d’interventions officielles. Chacune commençait de la même façon, par une sorte de litanie  « Monsieur le ministre d’état Machin représentant son excellence le premier ministre, monsieur le ministre Truc, madame le ministre Chose, mesdames et messieurs les ministres représentant les pays membres, monsieur l’Administrateur de la Francophonie, monsieur le secrétaire général de la CONFEMEN, madame la représentante de l’UNESCO, mesdames et messieurs les ambassadeurs, messieurs les chefs traditionnels, messieurs les représentants des cultes, honorables invités en vos rangs, grades et qualités, mesdames et messieurs »… Dit avec la componction et la gravité qui s’imposent, cela prend une bonne minute. Répété dix fois, dix minutes. Mais quand on aime, on ne compte pas.

Dans l’avion, à l’aller et au retour, j’ai lu le dernier livre d’ Erik Orsenna, Mali, ô Mali, et j’y ai trouvé ce délicieux passage, que je vous livre :

« -En tout cas, ne contagionne pas nos filles.

Cette fois Mme Bâ sursauta.

«-Ce mot n’est pas français !

-Nous non plus, nous ne sommes pas français ! »

Cela m’a rappelé un colloque, il y a trois ans je crois, en honneur à Alain Rey, dans lequel un journaliste de France Inter, qui animait une séance, avait parlé de l’accent « charmant » d’un Québécois qui intervenait. Lequel lui avait répliqué : « Il faut être deux pour avoir un accent ». Eh oui. Pour la corruption comme pour les accents, un certain relativisme s’impose.

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fleche8  juillet   2014 : Le Turc en Italie dégraissé, réduit à l'os
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Le Turc en Italie, opéra bouffe de Rossini, programmé au festival d’Aix-en-Provence, n’ a décidément pas de chance. La première en avait été annulée samedi pour cause de grève des intermittents du spectacle et hier la « seconde première », prévue dans la cour de l’archevêché, a dû être déplacée vers le grand théâtre de Provence pour cause de conditions climatiques un peu humides. Après les intermittents, le temps.

Déplacer un spectacle comprenant une cinquantaine de musiciens, une vingtaine de choristes, sept interprètes plus les techniciens que l’on imagine, sans parler des décors, intransportables et de l’absence de fosse pour l’orchestre, cela tient de la gageure. Nous eûmes donc droit à ce que les organisateurs appellent d’une formule pudique une version « semi-scénique », une grande scène entièrement occupée par l’orchestre, un peu à l’étroit mais pour une fois à la vue de tous, côté jardin une série de chaises le long du mur pour les choristes, qui se lèvent et se regroupent pour chanter puis retournent s’asseoir, et côté cour un passage permettant aux interprètes  d’accéder à l’espace disponible entre l’orchestre et le bord de la scène, une bande de moins de deux mètres de large. Les interprètes portaient les costumes prévus mais il n’y avait aucun décor. Enfin, pas tout à fait : il y avait dans cet espace long et étroit huit chaises paillées un peu vieillotte, dont je ne sais pas si elles sont dans la mise en scène complète, et sur lesquelles les chanteurs s’asseyaient parfois. Voilà, le décor si je puis dire est en place, cela commence comme il se doit par un prélude interprété par une quarantaine d’instruments à cordes, éblouissants, et c’est parti pour le spectacle. L’orchestre excellent, la direction musicales pleine d’humour. En particulier, sur des passages proches du récitatif, l’orchestre s’arrêtait pour laisser place à un accompagnement minimaliste au clavier, me semble-t-il  improvisé, par exemple  le jaillissement soudain de quelques mesures de Mozart (La Marche turque), ou quelques accords, quelques arpèges impressionnistes, soulignant ou suggérant les mouvements ou l’action en train de se faire. Trois heures après, le triomphe, plusieurs rappels, tout le monde enchanté, par la qualité du spectacle, indéniable, par la prouesse technique aussi, peut-être.

Je l’étais aussi, enchanté, ébloui, mais pour des raisons un peu particulières. Je ne suis pas fanatique d’opéra, j’ai toujours trouvé ridicule ces décors, ces gestes, ces vocalises, ces morceaux de textes répétés cinq ou dix fois, bref je m’y ennuie parfois et je préfère l’écouter sur disque, de façon flottante dirait un psychanalyste. Or, par la force des choses, La force du destin  aurait dit Verdi, une grande partie de ce qui m’ennuie ou me semble ridicule avait disparu. Un opéra  dégraissé, réduit à l’os presque, débarrassé de ses oripeaux, en partie peut-être par la volonté initiale du metteur en scène (costumes d’une étonnantes sobriété et modernité par exemple) mais surtout à cause des intempéries, de la délocalisation vers un lieu à priori incapable d’accueillir un orpéra, qui avaient dégagé les décors et les mouvements de scène. Je ne sais pas ce que devait être, et sera dans les jours qui viennent, Le Turc en Italie tel que prévu par le metteur en scène j’essaierai de me renseigner, mais j’ai eu l’impression que cette mise en scène dénudée, ramenée presque à la partition et à quelques gestes, quelques mimiques, constituait une sorte de révolution, qui rime ici avec simplification. Une sorte d’opéra du pauvre, sacrément efficace. Bon, tout ceci dit, je pars demain travailler quelques jours en Côte d’Ivoire. A la semaine prochaine.

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fleche6  juillet   2014 : Appel au peuple
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Je suis à la recherche d'un livre épuisé et introuvable sur Internet, sauf à des prix prohibitifs. Il s'agit d'un Que Sais-Je? d'Alain Guillerm publié en 1995, La marine dans l'antiquité. Si l'un de mes lecteurs l'avait et pouvait me le prêter, cela me rendrait bien service pour des travaux que je suis en train de mener sur l'histoire linguistique de la Méditeranée. Merci par avance.

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fleche5  juillet   2014 : Pensées uniques
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J’ai assisté hier soir à une rencontre, organisée par les Déconnomistes à la faculté des lettres d’Aix-en-Provence, rencontre avec Pierre Carles, le réalisateur de Pas vu pas pris, La sociologie est un sport de combat ou encore Hollande, DSK, etc., qui présentait son prochain film, ou du moins la première moitié de son prochain film, le reste n’étant pas encore financé. Il s’agit d’une sorte de portrait de Rafael Correa, le président de l’Equateur, qui a décidé de ne pas rembourser la dette du pays, qui a gentiment mis le FMI à la porte et, en tout cas, n’écoute pas ses « conseils » et dont on dit que le pays n’a que 4% de chômeurs et ne connaît plus de tensions sociales, bref, l’idée était de présenter l’Equateur comme un autre modèle, ou un contre-modèle, économique. Pourquoi pas, peut-être, il faut voir, attendre,  mais il faut tout de même rappeler que le pays a du pétrole, beaucoup de pétrole, et que cela facilite les choses. Portrait de Rafael Correa donc, à propos de sa visite à Paris, en novembre 2013.

Le président Correa a été reçu par Hollande, a fait une conférence à la Sorbonne, est passé longuement sur TV 5 (diffusée dans l’ensemble du monde), le Figaro  a parlé de lui, bref il a eu une couverture médiatique honorable, sans plus. Mais, pour Carles, « les grands media français ont boudé » son séjour, « aucune radio ni chaîne de télévision hexagonale n’a évoqué le ‘miracle’ équatorien ». A partir de là se déroule un discours cinématographique et un discours tout court qui m’a mis mal à l’aise.  J’avais sans cesse le sentiment que le film, par sa rhétorique,  desservait ses intentions. Je m’explique. La plus grande partie du document, dont on attendait qu’il présente l’expérience  équatorienne, s’attardait sur des entretiens avec des journalistes (Yves Calvi, Christophe Barbier, Thomas Legrand, Elizabeth Quin, Frédéric Taddeï, etc.) dont la plupart fait plutôt bien son métier, auxquels on reprochait de ne pas avoir rendu compte de la visite de Correa. Et, pour faire bonne mesure, on reprochait à Yvan Levaï de ne pas citer Le Monde diplomatique (qui lui, bien sûr, a ouvert ses colonnes au président équatorien) dans sa revue de presse sur France Inter. Le tout sur un ton que j’ai trouvé  soit inquisiteur (pourquoi ne l’avez-vous pas invité ?) soit dogmatique (vous passez à côté d’une expérience importante, vous auriez dû l’inviter). Une véritable  chasse à l’homme, avec un montage un peu partial, qui mettait systématiquement les journalistes à leur désavantage.

En outre, les réactions de la salle, acquise par avance, étaient presque caricaturales. Tout le monde riait au même moment, de la même chose, le plus souvent lorsqu’on voyait sur l’écran une sorte de peluche, un âne (traduisez : ces journalistes sont des ânes), avec le sentiment rassurant d’être entre soi, d’être sûr d’être d’accord avec ses voisins, bref d’être bien au chaud chez soi. Et j’ai eu soudain le pénible sentiment que ce public se comportait comme n’importe quel public convaincu d’avance, UMP défendant par principe Sarkozy, FN  jouissant aux sorties racistes de Le Pen, PS, ou du moins une partie du PS, se regroupant autour de Hollande, Parti de Gauche se pâmant devant les rodomontades Mélenchon, bref tout ce que vous voudrez.  Révérence gardée, je me suis remémoré deux vers de Brassens, « le pluriel ne vaut rien à l’homme et sitôt qu’on/ est plus de quatre on est une bande de cons »... Les Déconnomistes veulent, disent-ils,  déconstruire la pensée unique, programme auquel on ne peut qu’adhérer, mais j’avais l’impression d’être en pleine pensée unique.

Il y avait ensuite le film d’un réalisateur dont je n’ai pas capté le nom, qu’il m’en excuse, un dialogue entre l’auteur et un pseudo sémiologue en gros sabots analysant deux publicités pour tenter de montrer que le système capitaliste, le jeu sur les liquidités, se retrouvait dans le pousse-à-consommer qu’on tente de nous faire avaler. Du sous Bourdieu, pauvre Bourdieu. Je suis parti avant la fin, un peu désespéré, peut-être la discussion a-t-elle été intéressante, je n’en sais rien. Mais j’étais affligé par la pauvreté théorique de tout cela. Allez, la pensée de gauche a encore du chemin à faire...

Au fait, ça n’a rien à voir, mais les choses sont bien organisées : l’équipe française de foot se fait jeter du mondial la veille du début du tour de France. Les passionnés du sport en canapé n’auront pas à zapper.

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fleche3  juillet  2014 : La théorie du complot
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Rasé de près, chemise blanche, cravate et costume sombre, il a repris le look de l’emploi. Depuis des mois en effet, même dans ses conférences mondaines, il portait une barbe de quelques jours, à la Gainsbourg. Un signe ou plutôt un indice : le voilà redevenu présidentiable. D’où mon conseil aux journalistes : surveillez le look de Sarkozy, notez bien s’il laisse repousser sa barbe et, le jour où il la rasera à nouveau, préparez-vous, il se passera bientôt quelque chose.

En face de lui Jean-Pierre Elkabbach, qui fidèle à lui-même pose les questions comme un larbin présente les plats, lui demandant si « les chefs d’accusation étaient préparés à l’avance », et Gilles Bouleau, le présentateur habituel du journal de TF1. Mais ce dernier semblait jouer à contre-emploi, rappelant l’histoire des petits pois, mentionnant les comptes truqués de la campagne présidentielle, résumant ce qu’il y avait dans les écoutes téléphoniques, au point que Sarkozy le trouve « agressif », tout cela après un sujet précédant l’interview, présentant les réactions de la gauche et de la droite, le commentaire précisant que l’UMP était « prudente », « lassée ». Et l’on se demandait si ce n’était pas TF1 qui était lassée par Sarkozy et prudente, si la chaîne de droite n’était pas en train de changer non pas de bord politique mais de poulain. A suivre...

Mais venons-en au fond, en commençant par quelques citations. Sarkozy a prononcé une fois le syntagme « manipulation politique » et, deux fois, « instrumentalisation politique », la première fois de façon prudente (« instrumentalisation politique d’une partie de la justice ») et la seconde de façon plus large (« instrumentalisation politique de la justice »). Le ton est donné, il déclare deux fois qu’il a été « humilié », parle de lui avec hauteur, se présentant comme ancien président de la république, ancien chef de l’état, alors que citant trois fois l’actuel chef de l’état il parlera chaque fois simplement de « Monsieur Hollande ». Quant aux deux juges, elles sont « les deux dames » qui l’ont mis en examen. A tort, bien sûr, puisqu’il est innocent, victime d’un complot. « Les 17 millions c’est une folie », il n’a jamais essayé de corrompre qui que ce soit, on s’acharne sur lui, d’ailleurs « Monsieur Cahuzac n’a pas fait une seconde de garde à vue » (en fait il oublie que Cahuzac avait demandé à être reçu par les juges), bref il joue au gosse qui va se plaindre, dans le genre « M’sieur, il a pas fait ses devoirs », on bien « M’sieur pourquoi il a pas été puni, lui ? ».  Bref, on aura compris que la contre-attaque de Sarkozy, certes vigoureuse, est difficilement crédible, ou du moins qu’on se demande qui peut bien le croire. Peut-être est-il innocent, ou partiellement innocent, le n’en sais rien, mais parler de « vilénies », de « manipulations politiques », de « justice instrumentalisée », bref se présenter comme la victime d’un complot, tout cela est un peu gros. Cerise sur le gâteau, Patrick Balkany, dont la femme a récemment avoué qu’ils avaient volé le fisc pendant dix ans, a trouvé la prestation de son ami « remarquable de justesse ». Alors, si Balkany le dit...

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fleche2  juillet   2014 : Les bleus en quarts de finale, Sako en car de police !
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Ouf ! Ce matin en ouvrant la radio j’ai eu la bonne surprise de ne pas entendre parler de football. Il faut dire que lundi soir le journal télévisé commençait par un tour de France de treize minutes, montre en main, nous montrant des débiles des deux sexes, maquillés si l’on peut dire aux trois couleurs nationales, hurlant, éructant : la vulgarité totale ! Et puis on passait à Estrosi, aussi intelligent qu’un supporter de foot, qui interdisait les drapeaux dans les rues de Nice (ça, c’était en prévision du match Algérie-Allemagne) et l’on parlait enfin, un peu, de politique. Ce matin, donc, rien de tout cela. Ce n’est pas, hélas, que les media se sont dégoûtés du foot, non : tout simplement Sarkozy avait été mis en examen. Merci Sarkozy !

Cette mise en examen a permis au Canard enchaîné de ce matin ce magnifique titre in extremis (le journal boucle mardi soir et la nouvelle est tombée cette nuit) : Les bleus en quarts de finale et Sarko en car de police ! Elle nous a surtout permis d’observer les réactions de la droite. Laissons de côté l’inénarrable Morano, toujours dans le même rôle de mégère fidèle à son maître. Les autres se partagent en deux : les prudents, courageux mais pas téméraires, qui ne se bousculent pas pour le défendre et attendent en espérant secrètement être enfin débarrassés de  l’individu, et ceux, moins nombreux, qui crient à une machination élaborée par ces crapules de juges et un cabinet noir de l’Elysée. Rien d’inattendu, sauf que le pauvre ex-président semble avoir de moins en moins de soutiens. Il a donc cinq ou six dossiers aux fesses. Pour certains d’entre eux (affaire Tapie, sondage de l’Elysée), il est couvert par son immunité présidentielle. Pour celle de Karachi, il a obtenu un non-lieu. Restent l’éventuel financement de sa campagne de 2007 par Khadafi, le scandale Bygmalion et enfin les chefs d’accusation pour lesquels il vient d’être mis en examen : trafic d’influence, corruption active, recel de violation du secret professionnel. Excusez du peu ! Bien sûr, la présomption d’innocence est la règle et il nous font attendre que la justice fasse son travail. Mais j’avoue qu’un ancien président de la république qui communique avec son avocat à l’aide de téléphones achetés sous de faux noms, cela fait un peu mafieux. Certains dans la presse comparent Sarkozy à Berlusconi, ce qui n’est pas tout à fait exact : Berlusconi a fait fortune dans les affaires, Sarkozy ne fait que collectionner les affaires. J’avoue aussi qu’un ancien président qui fait exploser ses comptes de campagnes, s’en tire par un incompréhensible système de fausses factures et prétend ne pas avoir été au courant, cela est étrange. Ou il ment, mais nous savions déjà qu’il était menteur, ou il dit la vérité et nous pouvons nous demander si quelqu’un qui ne se rend pas compte des sommes qu’il dépense est capable de gérer un pays (mais nous avons déjà vu comment il a géré la France). Alors, présomption d’innocence ou pas, on peut se demander ce qu’il y a dans la tête des électeurs de droite, comment ils peuvent continuer à défendre un parti et un ex-président mafieux. Non, je ne suis pas partisan ni partial, je me pose sérieusement la question, je ne comprends pas. La droite d’aujourd’hui n’a pas d’idées politiques, c’est le drame de l’UMP, mais elle a le culte du chef et elle le pousse jusqu’à l’absurde. Tiens, en passant, ces deux assertions, plus que toutes les analyses, nous montrent que droite et extrême-droite, UMP et FN, n’ont guère de différences : pas d’idées politiques et culte du chef. Enfin nous verrons ce qu’il en sortira. Vendredi les media parleront à nouveau de foot. Mais j’avoue que j’aime bien le titre du Canard. Si la France perd, il pourra titrer les bleus et Sarko au trou.

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Juin 2014

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fleche29  juin   2014 : Révolutions
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J’ai d’abord cru que c’était une blague, puis j’ai vérifié : pas de doute. En Bolivie, le gouvernement a décidé de décoloniser le temps. Décoloniser le temps, qu’es aco ? C’est bien simple : la Bolivie est située dans l’hémisphère Sud, la perception du soleil qu’on y a n’est donc pas la même que dans l’hémisphère Nord, et si les montres tournent de gauche à droite c’est un fait colonial imposé par des peuples venus du Nord. Donc, l’horloge qui se trouve sur la façade  du Parlement a été modifiée. Les chiffres tout d’abord ne sont plus romain mais arabes, et ils ne sont plus disposés de la même façon. Les 6 et le 12 n’ont pas bougé mais, à la gauche du 12 on trouve le 1, puis le 2, etc. et à sa droite le 11 puis le 10, le 9, etc. Et, bien sûr, les aiguilles tournent dans « l’autre » sens, de la droite vers la gauche. J’ai écrit qu’elles tournaient dans « l’autre » sens, j’aurais pu écrire qu’elles tournaient « à l’envers » mais cela serait passé à côté de ce que veulent signifier les Boliviens, ou du moins certains d’entre eux. Il s’agit en effet de se réapproprier une identité différente, sudiste, de changer les mentalités, de montrer qu’on n’est pas obligé d’accepter une vision imposée par d’autres. C’est ce qu’on appelle une pensée révolutionnaire, qui s’appuie en même temps sur un argument fort : au Sud de l’équateur les cadrans solaires fonctionnent à l’inverse de ceux du Nord, ou encore, comme on voudra, ils fonctionnent au Nord à l’inverse du Sud. Il faut saluer hautement cette initiative, tout en soulignant qu’elle ne va pas assez loin. Comment accepter par exemple que le système des feux de circulation oblige les automobilistes à s’arrêter au rouge, couleur de la révolution, et à passer au vert ? Ne faudrait-il pas inverser le système ? Et pourquoi les féministes ne se sont-elles pas élevées contre le machisme qui fait que les chemises d’hommes se boutonnent en mettant le côté gauche sur le droit alors que pour les chemisiers féminins c’est l’inverse ? N’est-il pas urgent d’inverser cette pratique? Ou encore d’imposer une solution égalitaire qui consisterait à interdire le système de boutonnage et à le remplacer  par une fermeture éclair ? Bref le gouvernement d’Evo Morales est en train de bouleverser notre vision du monde, façonnée par la domination impérialiste du Nord sur le Sud. Et tiens, ces notions de Nord et de Sud, ne faut-il pas les modifier ? En turc les point cardinaux correspondaient à des couleurs, le Nord était dit kara « noir » (d’où la mer noire, en fait « du nord ») et le sud ak « blanc ». Adoptons ce système et le noir dominera le blanc. Mais il y a sûrement d’autres injustices du même genre à réparer. Je vous fais confiance pour les débusquer. La révolution passe par beaucoup de semblables détails.

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fleche27  juin   2014 : Allée à toire
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Chaque année, à la fin du mois de juin, les media se jettent sur les perles du baccalauréat. Il s’agissait au début de courts articles de presse, ou de succinctes chroniques radio, mais aujourd’hui Internet regorge de sites entièrement consacrés à ce thème fondamental, et l’on peut y faire son marché. Une fois n’est pas coutume, je vous en propose une petite sélection et, puisque je vous parlais récemment de la Chine, voici quatre assertions fondamentales pour bien comprendre ce pays.

Un Français a dit un jour : « Laissez dormir la Chine, car si la Chine se réveille, après elle ne sera pas contente »

Mao a été inspiré par son successeur

« On dit que la Chine est une République Populaire car elle est très connue dans le monde entier 

Au départ, c'est Christophe Colomb qui a découvert la Chine, juste avant de découvrir les indiens. On pense que Vasco de Gama y est peut être passé, mais on a aucune certitude 

N’allez pas croire pour autant que nos jeunes intellectuels manquent de méthode. Voici par exemple la présentation d’un plan rigoureux : Dans une première partie nous verrons les avantages. Dans une deuxième partie nous verrons les désinconvénients. Et les références abondent: Comme disait l’autre, je pense donc je suis, ou encore, Comme référence, il y a un philosophe dont le nom m'échappe, mais cela ne m'empêche pas de le citer : Je pense donc je suis. Ce qui n’empêche pas les candidats d’être parfaitement au courant des progrès techniques :  L'Europe est devenue géographiquement étendue, avec notamment six fusées horaires.

Les candidats ne sont d’ailleurs pas en reste dans le domaine littéraire : Victor Hugo est un écrivain et un poète du 19ème siècle. On lui doit notamment Notre Dame de Paris ou encore Les Minables, à quoi j’ajouterai Ce poème comprend beaucoup de comparaisons et d'amphores.

Mais j’avoue que c’est dans le domaine de la réflexion philosophique que j’ai trouvé le plus de plaisir : Pour se connaître, il font se faire s'enfoncer profondément en soi et s'interroger sur ce qu'on veux, certes, mais Choisir c'est comme avoir une épée de Da Moclès sur sa tête. Et surtout, ultime conseil : Pour vivre dans la joie et l’allée graisse, il faut faire des sacrifices. Cette allée graisse là me met en joie, et j’y ajouterais volontiers l’allée gorille, célébrant un genre littéraire, l’allée gassion, rappelant le vrai nom de famille d’Edith Piaf, tout cela convergeant bien sûr vers la célèbre allée à toire, dans laquelle vivent tous les amoureux du hasard.

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fleche23  juin   2014 : C'est beau les amis 
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Je n’en ai ni le temps ni le goût, mais je conseillerais volontiers à de jeunes linguistes en formation ou en quête de sujet de thèse de travailler sur la langue des commentateurs sportifs. Après la victoire en football de la France sur la Suisse, le  délire nationaliste s’est ainsi incarné dans une série de formules dont je ne vous donne qu’un échantillon, recueilli au hasard de mes lectures : La France asphyxie la Suisse, les bleus atomisent la Suisse, la France fait sauter la banque, les français ont troué le gruyère, à  Bahia on mange des petits suisses... A part cela, la Suisse est un pays ami. Et dire qu’après cela il nous faudra supporter le tour de France !

Pour drôle, ou tout aussi navrant, le sénateur vert Jean-François Placé a sévèrement taclé Michèle Sabban, vice-présidente PS du conseil régional d’Ile de France, dont on vient d’apprendre qu’elle occupe dans le 13ème arrondissement de Paris un appartement confortable dans une HLM.. Sabban avait en effet il y a quelques mois taclé Placé qui devait une confortable ardoise de contraventions non payées au volant d’une voiture de fonction du même conseil régional. C’est beau, les amis ! Et cela m’a remémoré une histoire que j’avais totalement oubliée. En 2006, alors que nous venions de sortir avec Jean Véronis un premier livre sur le discours politique dans la campagne présidentielle, j’avais été invité dans une émission sur la toute jeune chaîne D8, avec deux personnes dont j’ignorais jusqu’au nom. Dans le studio, avant d’aller sur le plateau, ces personnes, une femme et un homme, m’avaient semblé copains comme cochons, s’embrassant, se tutoyant. Puis, à l’antenne, elles étaient passé au « vous » et avaient commencé à s’empailler politiquement. Il s’agissait de François Sabban, justement, et de l’UMP Roger Karoutchi, qui était lui aussi membre du conseil régional et qui devait plus tard devenir ministre de Sarkozy. C’est beau les amis, non ?

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fleche19  juin   2014 : 石 油, нефть, petra oleum 
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Allez, aujourd’hui, je vais vous embêter un peu avec mes obsessions de linguiste. Il est des choses évidentes qui mettent longtemps à vous sauter aux yeux. En Chine, je me déplace en général en avion et parfois, pour de courtes distances, en train. Cette fois-ci, pour la première fois en trente ans, j’ai fait deux cents kilomètres en voiture, et j’ai donc par la force des choses croisé plusieurs stations services. Sans que j’y prenne garde, le mot pour « pétrole », que mes yeux percevaient,  s’est imprégné dans mon subconscient, deux caractères, 石 油, shi you, qui mot à mot peuvent se traduire par « huile de pierre ». Le chinois étant une langue imagée, je n’ai pas tout de suite réalisé qu’il s’agissait d’un calque : après tout pétrole vient du latin petra oleum qui a exactement le même sens, huile de pierre.

Du coup j’ai commencé à explorer, mentalement d’abord puis, rentré chez moi, à l’aide de mes dictionnaires, la façon dont on dit pétrole dans différentes langues. Petrolio en italien, petroleo en espagnol et en portugais : les langues romanes sont fidèles au latin. L’allemand pour sa part a petroleum, tout comme l’anglais, mais le plus souvent simplifié en oil. Dans l’arabe tunisien de mon enfance, on disait bitrol, adaptation phonétique du mot français. Un passage par un dictionnaire égyptien m’a donné bétrol. Pourtant il y avait en arabe classique le mot naft, qui comme souvent n’a rien d’arabe. En Perse comme en Mésopotamie, le pétrole affleurait parfois, bien avant qu’on sache le purifier, utilisé pour les « feux grégeois », arme incendiaire à base de pétrole et de souffre, et les Akkadiens le nommèrent naptu, mot qui passa en araméen sous la forme naphta, repris en grec, puis en latin et enfin en arabe. Il existe en français (naphte), mais là n’est pas le problème. Si en effet la forme chinoise shi you est évidemment un calque sur petra oleum, la forme akkadienne s’est également répandue, vers le  russe par exemple (нефть ) et dans d’autres langues slaves.

Bon, je vais m’arrêter là, il y a près de 7.000 langues dans le monde et je ne vais pas les passer toutes en revue. Mais ce qui est ici remarquable c’est donc que deux mots, l’un venant du latin et l’autre de l’akkadien, une racine latine et l’autre sémitique, permettent de désigner le pétrole dans pratiquement toutes les langues du monde.

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fleche14  juin 2014 : Retour de Chine 
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Me voici de retour de Chine, où je suis arrivé le lendemain du 4 juin (oui, je sais que le lendemain du 4 est le 5, mais depuis 25 ans, depuis les massacres de la place Tien An Men, le 4 juin 1989, cette date est symbolique, et je suis donc arrivé le lendemain du 4 juin). La veille il y avait 180.000 manifestants dans les rues de Hong Kong, 20.000 à Macao, ce qui est plus surprenant, étant donnée la taille du territoire, dans les deux cas pour commémorer l’évènement, c’est-à-dire pour affirmer son attachement à la démocratie occidentale. Mais rien de cela n’était relaté dans les média de Chine populaire : silence de plomb, et tous les accès à Internet bloqués pendant une semaine. C’est ce qu’on pourrait appeler une démocratie préventive : circulez, il n’y a rien à voir, surtout sur Google puisqu’on ne peut pas y aller...

J’étais à Canton pour un colloque dont le thème, Connaître et reconnaître, affichait nettement sa direction interculturelle. Mais il est difficile, même si on la connaît, de reconnaître la Chine. Lorsque j’y suis venu pour la première fois, en 1985, la population rurale était de 80%. Ce chiffre a lentement diminué pour atteindre aujourd’hui 51% : de fortes migrations internes de la campagne vers la ville fournissent des bras pour la construction immobilière, alimentent un lumpen prolétariat en voie de constitution et surtout génèrent un brassage culturel et linguistique permanent. Une classe moyenne se développe, riche, presque insolente, dans un régime officiellement communiste, qui vit une contradiction permanente : on y compte environ 200.000 mouvements sociaux par an. Combien de temps cela va-t-il durer ? Je suis bien sûr incapable de le dire, mais ce mélange permanent de capitalisme sauvage et de prétendu communisme est toujours aussi étrange. On parlait dans les années 1960 de « coexistence pacifique » entre le capitalisme à l’0uest et le communisme à l’Est, il s’agit ici d’une coexistence interne. Autre coexistence, celle de la pollution, qui atteint des degrés inimaginables, et la corruption politique généralisée. Bref, j’aime beaucoup la Chine mais je me demande parfois pourquoi.

Pendant le colloque auquel j’étais invité, de très bon niveau, j’ai été frappé par la présence, dans le discours scientifique, de proverbes ou de formules fleurant le Chine de jadis ou de naguère : « Quand le héron et l’huître se battent, c’est le pêcheur qui en profite », « Le vieux cheval reconnaît le chemin » (celui-ci dans la bouche de la personne qui me présentait, mon signe astral chinois étant le cheval) ou encore cette phrase de Deng Xiaoping, « peu importe qu’un chat soit blanc ou noir, ce qui compte c’est qu’il attrape des souris ». Mais surtout l’un d’entre eux m’a ravi par le sens qu’il prend en traduction française, exactement le contraire de son sens en chinois. Il s’agit d’un proverbe signifiant en gros « si l’on me fait du bien je fais du bien », ou encore « si l’on me donne quelque chose de bon je donne quelque chose de bon ». Mais, traduit mot à mot il donne « si l’on m’offre une pêche je remercie par une prune », prenant une coloration belliqueuse qui siérait bien aux mouvements sociaux dont je parlais plus haut.

Après Canton je suis allé à Zhuhai, dans une extension de l’université Sun Yat-Sen de Canton, un institut franco-chinois d’énergie nucléaire, dans lequel on forme en français des ingénieurs nucléaires chinois. Conférence puis passage de la frontière pour arriver à Macao. Hong Kong et Macao sont des entités paradoxales. Un pays, deux systèmes avait annoncé Deng Xiaoping. Les deux territoires ont des monnaies différentes (le dollar de Hong Kong d’un côté, le pataca de l’autre), sont séparés de la Chine populaire par des frontières, et si les occidentaux peuvent y accéder librement les Chinois en revanche doivent pour cela obtenir un visa. Ces deux « régions administratives spéciales », spéciales théoriquement pour encore un peu plus de trente ans, constituent donc presque des oxymores. Dirigées de façons sourcilleuses, mais en sous-main, par Pékin, elles affirment en même temps de façon permanente leur identité contre ce pouvoir occulte. Ainsi, tout récemment, le chef de l’exécutif avait décidé d’augmenter le salaire des fonctionnaires. Protestations puis manifestations de la jeunesse macanienne (la jeunesse non fonctionnaire, faut-il le préciser ?) et la loi a été retirée...  Je connais Hong Kong depuis longtemps, j’y passe souvent, et je sais que la population y est très attachée à une conception britannique de démocratie, ce qui la pousse à diverses formes de résistance. Macao pour sa part a été colonisé par les Portugais pendant quatre siècles. Contrairement à Hong Kong, où l’on peut facilement communiquer en anglais, les traces de portugais y sont rares. Quant aux traces du Portugal, elles se résument à un centre ville dominé par une vieille citadelle et une cathédrale réduite à sa façade, tout le reste ayant brûlé. Autour, c’est l’empire du jeu. Des casinos innombrables, une architecture d’une prétention affligeante, en gros une vulgarité affichée sans complexe et du fric coulant à flot. Mais, en même temps, un mélange de cultures séduisant. Il n’est pas fréquent dans ces contrées de pouvoir manger à la fois de la cuisine cantonaise et de la morue à la portugaise, le tout arrosé d’un vinho verde ou d’un mateus.

En bref, j’ai pris une petite piqûre de rappel, huit jours de travail, huit jours d ‘étonnement et de réflexion. C’est toujours cela, pour moi, la Chine. Un mystère familier.

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fleche2 juin   2014 : Abdication et élégance 
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Le roi d’Espagne, Juan-Carlos, abdique donc. Certains trouvent son geste élégant, d'autres pensent qu'il cherche à sauver la monarchie, ou à éviter à sa fille des problèmes judiciaires. Quoiqu'il en soit,  il sera logiquement (enfin, si nous considérons que le système dynastique monarchique est logique) remplacé par son fils Felipe. Pas de problème en royaume d’Espagne. En revanche la principauté de Monaco pourrait bien avoir quelques difficultés. Il semblerait en effet que la princesse Charlène soit enceinte de jumeaux. Des jumeaux ! Et alors ? direz-vous. Et alors comment savoir qui sera le prince héritier, ou la princesse héritière ? S’il y a un garçon et une fille, pas de problème, le garçon régnera, sauf bien sûr si Mélenchon s’exporte sur le Rocher et y installe une démocratie soviétique, mais cela est peu probable. En revanche que se passera-t-il s’il y a deux garçon ou deux filles ? L’élu serait normalement celui (ou celle) qui sortira le premier. Mais s’il y a césarienne ? Vous vous rendez compte de l’énorme responsabilité pesant sur le chirurgien, qui devra décider du lardon qu’il saisira d’abord ? Bref c’est l’angoisse ! Et celui (ou celle) qui ne sera pas privilégié par l’ordre de naissance (c’est-à-dire ici le droit d’aînesse ramené à quelques secondes) pourra toujours espérer que l’autre abdiquera un jour ou l’autre pour prendre sa place.

Une qui n’abdique pas, c’est Carla Bruni. La semaine dernière, après le résultat de l’élection européenne, elle aurait envoyé à ses amis le SMS suivant :

"Oui, le FN devient le premier parti de France. Et ce sera de même en 2017 ! Préparez-vous… Tout ceci est le résultat de la nullité abyssale de votre ami “le pingouin”, et de tous ceux qui ont voté pour lui. Sans rancune et mille baci ! Carla."

Le « pingouin », dans son lexique, c’est Hollande. La femme d’un ex président qui insulte un président en exercice, voilà qui est d’une grande élégance. Quant au problème de succession à Monaco, qui des deux jumeaux aura l’élégance de laisser passer l’autre ? Les paris sont ouverts. Moi je mise sur le premier. Bon, je pars une dizaine de jours en Chine, je vous parlerai peut-être à mon retour des progrès de la démocratie.

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Mai 2014

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fleche26 mai  2014 : Un, deux, trois, un facho, Un, deux, trois, un facho... 
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Il y a des jours où je préférerais être tunisien que français. Autant je suis fier du pays dans lequel je suis né, autant j’ai honte de mon pays. Dans le sud-est de la France, la région dans laquelle je vis, il y a longtemps que 25% des gens votaient pour le FN. C’est-à-dire qu’en entrant dans n’importe quel lieu public vous pouviez compter, un, deux, trois, quatre, , un, deux, trois, quatre, , un, deux, trois, quatre, et vous dire que, statistiquement, chaque fois la quatrième personne avait toutes les chances de voter à l’extrême droite. Aujourd’hui c’est le cas de la France entière. , un, deux, trois, un facho, un, deux, trois, un facho, un, deux, trois, un facho... Bien sûr, je connais par cœur le discours politiquement correct : il ne faut pas stigmatiser les électeurs, ils sont abusés, aveuglés, par les discours populistes, leur situation économique est difficile, ils votent FN pour exprimer leur ras-le-bol, voter FN ce n’est pas nécessairement être d’extrême droite, raciste, etc. Je sais tout cela. Il n’empêche : un, deux, trois, un facho, un, deux, trois, un facho, un, deux, trois, un facho...

Bien, après ce coup de sang, essayons de passer à l’analyse. Et tout d’abord, pour ceux qui me lisent à l’autre bout du monde et n’ont pas nécessairement accès à la presse française, voici les résultats arrondis de l’élection européenne en France: FN  25%, UMP 20%,   PS 14%, centristes 10%,   écolos 9%, Front de gauche 6%, les autres en dessous de 3% et le plus souvent en dessous de 1%. J’écrivais avant-hier que la France était championne d’Europe du nombre de listes et que dans leur majorité elles feraient des scores ridicules. Nous y voilà. Le Front de gauche, 6%, est en sixième position, loin de ses ambitions. Pour les autres, Nouvelle Donne est à 3%, les autres plus bas encore. Le NPA prend une énorme claque, obtenant 0,3% (il était à 4,9 en 2009), idem pour Lutte Ouvrière, pour beaucoup d’autres. Christine Boutin, Pierre Laurent, Corinne Lepage, Jean-Luc Mélenchon, Pierre Larrouturou, Olivier Besancenot, tous ont voulu faire de la pub à leurs petites boutiques et les boutiquiers ont de quoi être contents. D’ailleurs, sur le site de « Nouvelle donne », la petite boutique de Pierre Larrouturou, on peut lire « Nouvelle Donne a créé la bonne surprise dans un sombre scrutin ». La bonne surprise ! Et Cécile Duflot vante « la très bonne résistance des écologistes » (9%, contre 16% en 2009).

Il s’agissait d’une élection « européenne » mais, bien sûr, les premiers commentaires ont été, à l’inverse, centrés sur la situation intérieure. Ainsi le centriste Hervé Morin a-t-il réclamé la démission de François Hollande tandis que Marine Le Pen réclamait la dissolution de l’assemblée nationale. François Copé, qui a quelques casseroles aux fesses et aimerait bien que l’on regarde dans une autre direction a déclaré : « C’est le résultat d’une très grande colère contre la politique du président Hollande ». Et Jean-Luc Mélenchon, qui n’a jamais eu peur des mots, a parlé du « martyre général du peuple français ». C’est donc de la faute du président de la république et de son gouvernement, qui martyrisent le peuple. Et l’élection européenne est ainsi analysée comme une élection française. Restons cependant un instant en France. Le score du PS est nul. On peut bien sûr dire qu’il aurait été moins nul si la petite boutique de Pierre Larrouturou n’avait capté 3% des voix, ou si Jean-Luc Mélenchon n’avait cessé d’injurier tous azimuts les socialistes, mais cela ne change rien aux faits : le score du PS est nul. Pouvons-nous en conclure que le PS est nul, que le gouvernement est nul, que le président de la république est nul ? Je ne suis pas loin de le penser. J’ai personnellement voté Hollande, il est élu pour cinq ans et nous le jugerons à la fin de son mandat, mais il est difficile de nier que nous avons perdu deux années. Où sont passés les électeurs des Verts qui ont perdu la moitié de leurs voix eu cinq ans ? Même question d’ailleurs pour l’ensemble des électeurs de Hollande il y a deux ans. Où sont-ils passés ? Et les électeurs de l’UMP ? Dans l’abstention ? Non, puisqu’elle a diminué de 2%. Alors au FN ? C’est une hypothèque, qu’il faudra vérifier en étudiant les mouvements de voix de plus près.

Je suis bien sûr en plein contradiction, affirmant qu’il s’agit d’une élection européenne et l’analysant moi-aussi au niveau national. Alors, quelle est la signification de ce vote ? Tout le monde parle de rejet. Mais rejet de qui ? De quoi ? Des pouvoirs nationaux en place ou de l’Europe? Partout sauf en Allemagne les partis au pouvoir ont en effet  pris une claque. Est-ce une fracture entre la France et l’Europe ? Ce vote populiste qui déferle sur toute l’Europe, est-ce la faute de l’Europe ? En partie bien sûr. Je ne veux pas parler de la bureaucratie tatillonne mais de l’incapacité des Etats à parler du projet européen, à en expliquer les enjeux. Il est difficile de ne pas parler de politique nationale, ou de politiques nationales, parce que partout la politique européenne n’est qu’un appendice de la politique nationale, un repoussoir : « c’est la faute de Bruxelles ». Quant au score du FN, il est le produit de deux choses. D’une part la tactique du parti d’extrême droite, qui avance désormais masqué, feignant d’adoucir ses positions racistes et xénophobes pour adopter un discours nationaliste (comme si le nationalisme n’était pas producteur de racisme et de xénophobie). Et d’autre part la dépolitisation de l’électorat, qui n’analyse pas mais réagit de façon tripale.  Et nous sommes tous responsable de cette dépolitisation. Il demeure que les populistes resteront très minoritaires au parlement européen, qu’ils ne pourront pas faire grand chose. Mais la France, qui se croyait aux côtés de l’Allemagne le moteur de l’Europe a perdu toute crédibilité. Alors les électeurs du Front National ont beau parler de la défense de la nation, beau chanter la Marseillaise, ils ne sont pas seulement la honte de notre pays, ils risquent bien  d’ être les fossoyeurs de son image internationale. Un, deux, trois, un facho, un, deux, trois, un facho, un, deux, trois, un facho... Serait-ce cela, le visage de la France ?

Bon, je pars travailler ailleurs quelques jours. A plus.

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fleche24 mai  2014 : Vote 
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Tous les sondages annoncent pour demain un record d’abstention aux élections européennes. A une certaine époque de ma vie, il y a longtemps, je prônais l’abstention, considérant comme on disait alors que les élections étaient un piège à cons. Puis, allant très souvent travailler en Afrique où les peuples rêvaient souvent d’élections libres, je me suis rendu compte que l’abstention était un luxe de riches. Je voterai donc demain, comme je vote régulièrement, à tous les scrutins. Et je dois dire qu’il y a le choix : vingt-trois listes dans ma région, trente-et-une je crois à Paris. A côté des « grandes » listes, PS, UMP, FN, j’ai trouvé dans mon courrier une kyrielle de professions de foi qui les unes relèvent du bal des egos et les autres de la plus haute fantaisie.

Du côté des egos, je note à titre d’exemples (il y en a d’autres) la liste « debout la France » (l’inénarrable Nicolas Dupont-Aignan), deux listes trotskystes, une liste Front de gauche, une liste « Alliance écologiste indépendante », une liste « Régions et peuples solidaires »  qui semble inspirée par le nationalisme corse et une liste « Nouvelle donne » émanant de Pierre Larrouturou, un transfuge du PS. Aucune ne dépassera sans doute les 2 ou 3%, nous ferons les comptes lundi matin, et il peut paraître indécent de claquer du fric pour un tel résultat. Je sais, bien sûr, qu’il y a des candidatures de témoignage, que les élections sont faites pour ça. Mais, en faisant une petite recherche sur Internet, je trouve neuf listes en Allemagne et en Espagne, douze en Belgique, sept en Italie, huit en Grèce, dix en Grande-Bretagne, etc. La spécificité de la France paraît un peu baroque.

Du côté de la fantaisie je ne prendrai qu’un seul exemple, une liste UPR (union populaire républicaine) dont le programme serait « inspiré de celui du Conseil national de la résistance », ce qui ne nous rajeunit pas et dont le slogan est « Sortons de l’UE ! ». S’ils veulent sortir de l’Union européenne, pourquoi cherchent-ils à y en voyer des députés ?

Bref, demain, allez voter. Si vous ne décidez pas, les autres décideront pour vous.

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fleche23 mai  2014 : Mémoire
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Je ne suis pas un fanatique des commémorations ou des anniversaires, mais parfois je transige avec mes principes... Georges Moustaki aurait eu aujourd’hui quatre-vingt ans et  vingt jours. Charles Aznavour en a eu hier quatre-vingt dix, et des dizaines de chanteuses et de chanteurs de vingt ou trente ans débutent ou confirment leur talent. Ainsi va le cours des choses : la chanson française continue son petit bonhomme de chemin. Mais il faut aussi qu’elle se souvienne. Brassens, Brel et Ferré avaient coutume de dire, ensemble ou séparément, que sans Charles Trenet leurs carrières n’auraient pas été ce qu’elles furent. Devoir de mémoire maintes fois respecté par ces trois grands, mais qui n’a guère pénétré le grand public : Trenet est un peu oublié de nos jours. A vivre dans l’instant nous tendons à oblitérer nos racines. Moustaki, pour sa part, n’a jamais cessé de dire ce qu’il devait à Georges Brassens et à Henri Salvador, même s’il a développé son talent dans d’autres directions : encore une fois, devoir de mémoire. Et il aurait continué à porter son regard attentif, pénétrant et affectueux sur les jeunes pousses qui prenaient le relais, qu’il s’agisse de Jeanne Cherhal, de Vincent Delerm, de Marie-Jo Thério, de Cali et de bien autres encore.

Depuis un an, bien sûr, le temps a un peu passé, ce qui ne signifie pas que la peine s’estompe. Mais je reste toujours orphelin des chansons qu’il aurait pu encore écrire, orphelin aussi de son regard sur les gens et sur le monde, orphelin de ses analyses. Car Jo était plus qu’un auteur-compositeur, qu’un chanteur, qu’un peintre, qu’un écrivain, qu’un joueur d’échecs ou de tennis de table, il était un sage, une sorte de maître à penser. Et il convient ici de passer du je au nous puisqu’il nous a laissé, outre une kyrielle de chansons qui sont dans toutes les têtes, un regard sur la vie, une philosophie presque. En 1986, dans Un jour tu es parti il s’adressait à Brassens,  « Continue je t’en prie de nous donner le la ». Et, plus tôt encore, en 1974, dans sa chanson Mourir il dressait en creux une sorte de contre autoportrait, comme pour nous dire ce qu’il convenait de faire, lui qui avait vécu, qui ne s’était jamais ennuyé et dont on parlera encore:

« Moi je pleure les morts qui n’ont jamais vécu

Moi je pleure les morts qui seraient morts d’ennui

Moi je pleure les morts dont on ne parle plus

Et ceux qui étaient morts quand ils étaient en vie ».

Alors, en ce jour anniversaire, il nous reste à fredonner Ma Liberté, Le Métèque, Et pourtant dans le monde, Donne du rhum à ton homme, La ligne droite, Ma Solitude, En Méditerranée, Sarah, Sans la nommer et des dizaines d’autres, au choix, pour assumer un devoir de mémoire et passer le relais.

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fleche
22 mai  2014 : Lecture

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Dans le numéro de mai de la revue Sciences humaines, un entretien sur le thème "Quel avenir pour les langues réfionales?". Bonne lecture
http://www.scienceshumaines.com/quelle-avenir-pour-les-langues-regionales-rencontre-avec-louis-jean-calvet_fr_32664.html

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fleche
21 mai  2014 : Pays voyou

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Dimanche, donc, se tiendront les élections européennes . Il y a 23 listes dans ma région, 31 dans la région  parisienne, j’y reviendrai peut-être dans un prochain billet. Ce qui me retient en effet aujourd’hui est autre chose : pour la première fois, nous dit-on, nous voterons indirectement pour le président de la commission européenne. Et seuls deux candidats ont leurs chances, Martin Schulz, désigné par les socialistes, et Jean-Claude Juncker, désigné par la droite.

J’entends dire autour de moi que Schulz n’a pas beaucoup d’expérience, est un peu « jeune » tandis que Juncker, lui, ferait un excellent président. Un de mes proches regrette même de ne pas pouvoir voter pour lui puisque cela implique un vote pour l’UMP !  Il est vrai que n’importe qui ferait mieux l’affaire que le pâle Jose Manuel Barroso qui va enfin dégager. Mais le jugement sur Martin Schulz me paraît injuste. Député européen depuis 1994, président du parlement européen depuis 2012 (même s’il a un peu fricoté avec la droite pour obtenir ce poste), il n’est pas vraiment incompétent, et, en outre, il parle cinq langues, ce qui n’est pas inutile au poste qu’il vise. Mais surtout, Schulz me paraît être le meilleur candidat par contraste avec Jean-Claude Juncker, qui fut de 1995 à 2013, dix-huit ans donc, premier ministre du Luxembourg. Le grand duché du Luxembourg, puisque  telle est son exacte dénomination, est en effet l’un des plus grands paradis fiscaux de la planète, un prédateur fiscal auquel seule son opacité donne des apparences de respectabilité. Alors le premier ministre à rallonge d’un pays voyou ferait un bon président de la commission européenne ? Allons donc !

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fleche
15 mai  2014 : Jupe

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Je ne suis pas spécialement alarmiste, mais la vie politique française commence à m’inquiéter sérieusement.

A gauche, nous aurions pu penser que Manuel Valls allait parvenir à faire taire les égos surdimensionnés des membres du gouvernement qui parleraient enfin d’une seule voix. Las ! Le syndrome Royal a encore frappé ! Toujours aussi... ce que vous voudrez (mais je vous donne des idées : dingue, dinde, incontrôlable, revancharde, visionnaire, indépendante) elle joue résolument perso, plante la merde en accusant ses collègues masculins de machistes, en prenant le contre-pied de certains d'entre eux et, toujours aussi faux-cul, déclare ensuite pour démentir à moitié ses propos qu’elle n’a pas donné « d’interview en tant que telle ». C’est quoi, une interview « en tant que telle » ?

A droite, ils n’ont toujours pas digéré le mariage pour tous et sont dans l’hystérie dès qu’il s’agit de près ou de loin de sexe : après la mascarade de la pseudo théorie du genre, puis l’histoire ridicule  du livre Tous à poil, voilà que Véronique Louwagie, députée UMP de l’Orne, accuse à l’assemblée nationale l’Académie de Nantes d’avoir demandé aux élèves de sexe masculin de venir au lycée en jupe. En fait des lycéens avaient, comme l’année dernière, décidé d’organiser demain une journées contre le sexisme, intitulée « ce que soulève la jupe » (titre d’un livre de Christine Brard), demandant aux élèves et aux adultes de porter une jupe ou d’arborer un autocollant disant je lutte contre le sexisme, et vous ? Les députés disposant comme tout le monde de téléphones, d’ordinateurs, de journaux et de télévisions, il était facile à madame Louwagie de vérifier son information. Donc soit elle l’ a fait, et elle ment sciemment, soit elle ne l’a pas fait, et elle n’est pas sérieuse.

Derrière tout cela, sans doute, Le Figaro, qu’il faudrait rebaptiser La Vérité (traduction en russe : La Pravda). Yves Thréard, dans son éditorial de ce matin écrivait en effet : « Ceux qui ont été séduits par la femme à barbe du concours de l’Eurovision devraient être conquis par l’expérience cautionnée par l’académie de Nantes, avec l’aval du ministère. Ce vendredi, les lycéens, garçons et filles, sont invités à assister aux cours en jupe ». Et il poursuivait : « Pour lutter contre la déprime des jeunes, exigeront-ils une journée du cannabis pour tous? Et, bientôt, pour vaincre la timidité, les inhibitions et les préjugés, une journée «tous à poil», comme le titre du fameux livre pour les élèves de maternelle? ». A l’assemblée nationale des effets de manche, dans Le Figaro des effets de plume.

Tout cela ne donne pas une très belle image de la politique. Ajoutons-y les scandales financiers à l'UMP, les magouilles en sous-main de Martine Aubry pour destabiliser Holmmande... Pendant ce temps, sûrs d’eux et dominateurs, les jeunes loups de Front National  se préparent à retirer les marrons du feu lors des élections européennes, en attendant mieux. Et lorsqu’ils seront majoritaires en France, ils seront contents, les politiques du PS, de l’UMP, sans oublier le Front de gauche et les quelques trotskystes qui survivent encore..

Quant au Figaro, il trouvera sans doute beaucoup de charme aux élus « bleu marine ». Tiens, au fait, si monsieur Thréard n’a pas d’iée pour son prochain édito, j’ai un scoop pour lui : Ségolène Royal, pour lutter contre le machisme au gouvernement, va demander à Hollande d’imposer la jupe à tous les ministres.

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13 mai  2014 : Six pour un

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Alors Madame Taubira, ministre de la justice, n’a pas chanté La Marseillaise samedi dernier lors d’une commémoration de l’abolition de l’esclavage. Et Marine Le Pen exige sa démission, suivie immédiatement par Jean-François Copé qui, comme toujours, lui colle aux fesses. Comme d’habitude, Le Pen, Copé et quelques autres jouent l’indignation pour n’importe quoi : du pain au chocolat à la Marseillaise. Mais cette indignation théâtrale appelle quelques remarques. Tout d’abord, à bien y regarder, Taubira n’était pas la seule à ne pas bouger les lèvres et certaines chaînes de télé ont même sorti  des bandes sur lesquelles on voit Sarkozy ou un maire FN nouvellement élu ne pas ouvrir la bouche pendant que d’autres chantent l’hymne national. Et, le même jour, Hollande non plus ne chantait pas, figé dans le recueillement. Alors, pourquoi Taubira ? Parce qu’elle est noire, bien sûr, et que des bananes à la Marseillaise elle est la cible favorite de la droite blanche et raciste. Elle a peut-être un peu provoqué en disant que "certaines circonstances appellent davantage au recueillement... qu'au karaoké d'estrade", mais sur ce point je lui reprocherais plutôt de ne pas citer ses sources. En effet, trois jours avant cette cérémonie commémorative, il y avait dans le Nouvel Observateur un article consacré au film Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ?, un article intitulé « Marseillaise thérapie »  et dont le sous-titre évoquait le « patriotisme karaoké ». La formule, qui n’est donc pas de Taubira (ouh ! La copieuse !) est amusante mais, à mes yeux, insuffisante. Les drapeaux comme des hymnes sont les symboles de la bêtise nationaliste. Regardez ce qui se passe à la frontière entre la Russie et l’Ukraine où des imbéciles tuent ou se font tuer pour un drapeau ou pour un hymne. Regardez ces débiles islamistes avec leurs drapeaux proclamant qu’Allah est le plus grand. Mais au moins, eux, ils ne chantent pas, Allah interdit la musique. C’est sans doute pour ça, d’ailleurs, qu’ils jouent de la kalachnikov, pour meubler l’espace sonore. Et puis, quand nous entendons des politiques chanter faux la Marseillaise  ou tout autre chose, nous nous prenons à prier pour qu’ils se taisent...

  Pour rester dans la musique, un nouveau disque de Michael Jackson vient de sortir, un disque posthume, bien sûr, le deuxième depuis sa mort et qui ne sera pas le dernier. Je viens en effet d’apprendre que Jackson était extrêmement exigeant sur la qualité de ce qu’il sortait et que, pour dix chansons enregistrées et commercialisées il en mettait soixante de côté. Ses héritiers n’ont donc pas de souci à se faire, ils doivent avoir de la réserve. En soi, cela ne nous concerne guère puisque nous ne sommes pas et ne serons jamais obligés d’écouter les rogatons jacksoniens. Et nous pourrions même rêver que d’autres aient fait la même chose. Nous pourrions par exemple imaginer que pour un Cent ans de solitude ou un Automne du patriarche Gabriel Garcia Marquez ait écrit six autres romans, ou bien qu’il y ait, quelque part, des dizaines de partitions de Bach, six fois plus que celles que nous connaissons. Mais il y a aussi des hypothèses moins riantes. Imaginez par exemple que pour une bêtise prononcée, et elle en prononce beaucoup, Nadine Morano en ait six de côté, soixante pour dix donc, soixante bêtises qu’elle pourrait sortir en rafale, au parlement européen dont les membres demanderaient illico une prime pour travail pénible. Imaginez que Bernard-Henri Levy ait en réserve six fois plus de livres inédits que ceux qu’il a publiés. Qu’Arnaud Montebourg se prépare à voler au secours de six fois plus d’entreprises françaises que celles qu’il n’a pas pu sauver. Tout cela fait froid dans le dos. Imaginez encore que Madame Le Pen  ait en magasin six fois plus de formules racistes... Mais non, là, inutile d’imaginer, la réalité dépasse la fiction.

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12 mai  2014 : Haram

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Etrange spectacle, à la fois profondément comique, voire ridicule, et abominable, que celui du meneur du groupe nigérian Boko Haram qui, souriant de toutes ses dents et, la main droite dans la poche, se grattant ouvertement les couilles, annonçait que Dieu lui demandait de vendre comme esclaves les quelques trois cents collégiennes qu’il détient. Esclaves, les femmes le sont souvent en pays musulman. Mais leur commerce ne devrait pas rapporter grand chose en comparaison du trafic d’armes, de cigarettes, de drogues et d’otages occidentaux auxquels se livrent les différentes mouvances terroristes islamistes. Ce qui me frappe le plus, cependant, c’est la façon dont Boko Haram se tire une balle dans le pied et fait preuve d’une grande ignorance. Il s’est sans doute tiré une balle dans le pied stratégiquement car la clownerie du gratteur de couilles a entraîné la mobilisation des services secrets américains, anglais et français venus aider le gouvernement du Nigeria. Mais il s’est surtout tiré une balle dans le pied théologiquement en choisissant un tel nom. Boko Haram est généralement traduit par la presse comme « à bas l’éducation occidentale », ou encore « l’éducation occidentale est impie ». En fait, dans un mélange d’anglais nigérian et d’arabe, cela signifie littéralement le livre (book = boko) est illicite, haram étant en arabe le contraire de hallal. Pour les adeptes d’une religion, l’islam, dont l’enseignement repose sur un livre, le Coran, cette affirmation est un peu surprenante. Mais qu’importe, le meneur de Boko Haram souriait de toutes ses dents et se grattaient les couilles de la main droite, ce qui en islam est également surprenant, la main droite étant réservée à la nourriture et la gauche étant dévolue à ces fonctions subalternes. Vladimir Poutine, lui, ne sourit pas, du moins ne l’ai-je jamais vu sourire, pas plus d’ailleurs que se gratter les couilles. En revanche, lui qui avait annoncé vouloir aller chercher les Tchétchènes « jusque dans les chiottes » se tire aussi une balle dans le pied : il vient de signer une loi interdisant les vulgarités dans les pièces de théâtre, sans autre précision sémantique. Mais l’institut de la langue russe avait donné des exemple, à propos d’une autre loi du même genre, concernant la presse : bite, chatte, baiser et pute y sont interdits. Qu’on se le dise, ce sont des mots haram. On peut donc, sous le règne de Poutine, tuer des Tchétchènes dans les chiottes mais pas y baiser un pute ni y introduire une bite dans une chatte. Ou du moins, nuance,  il ne faut ni l’écrire dans la presse ni le dire au théâtre. On peut aussi, bien sûr, y annexer la Crimée ou y organiser en sous-main un pseudo référendum dans l’est de l’Ukraine, mais sans vulgarités.

Lorsque, le 30 septembre 1938, Daladier, Chamberlain et Mussolini signaient avec l’Allemagne les accords de Munich, permettant ainsi au Reich d’annexer les régions germanophone de la Tchécoslovaquie (ça vous dit quelque chose ?), je n’ai pas souvenir que le chancelier Hitler ait interdit ce genre de mots dans la presse ou au théâtre. Finalement, comparé à Poutine, c’était un vrai démocrate, Hitler. En revanche, j’ai souvenir (enfin, j’ai lu, je n’étais pas né à l’époque) que Daladier et Chamberlain avaient étés accueillis à Orly par une foule enthousiaste, pensant qu’ils venaient de sauver la paix, et que l’un des deux avait glissé à l’oreille de l’autre « les cons ! ». C’était vulgaire, haram, aux oreilles de Poutine, mais vrai. Personne cependant, à ma connaissance, n’a traité de cons les politiques occidentaux qui laissent faire Poutine.

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6 mai  2014 : Chronique de la folie ordinaire, titres à dimension variable

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Ce billet, comme vous le verrez, est à titre variable. Chronique de la folie ordinaire, donc, pour commencer. Cette folie, j’ai cru la déceler hier sur le blog de Jean-Luc Mélenchon. Il y explique que le journal Le Monde est vendu au Front National, que ses articles ne sont que « des publireportages sur les Le Pen », que les journalistes du Monde et de Libération ne sont désormais pas les bienvenus dans ses meetings et déplacements, et il termine par : « J’appelle mes amis à les surveiller de façon étroite et vigilante, à filmer leurs agissements, si possible, dès qu’ils les repèrent, qu’ils agissent à découvert ou qu’ils se cachent sous des faux noms ». Appel à la délation et paranoïa, il s’agissait bien de folie.

Et puis, hier soir, j’ai entendu sur Canal + un certain François Delapierre, « secrétaire national du pôle bataille idéologique et programme du Parti de gauche », venu défendre les déclarations de Mélenchon. Reprenant en gros les arguments de Mélenchon, Delapierre forçait le trait, affirmait qu’il y avait un choix éditorial du Monde de mettre en scène Madame Le Pen, que Le Monde  et Libération donnaient une image défavorable du Front de gauche, sur un ton tranchant, dogmatique, à faire penser que si ce Delapierre était ministre de l’intérieur les journalistes seraient en prisons. Et là, j’ai songé à un autre titre, Chronique du fascisme ordinaire.

Pour finir on montra à Delapierre un document hilarant, un document en deux temps. Dans un studio de France inter tout d’abord, on y voit Mélenchon agresser violemment le journaliste Patrick Cohen, l’insulter presque, bref du Mélenchon ordinaire. Puis l’émission terminée mais la caméra tournant toujours on voit les susdits et d’autres journalistes bavardant en prenant un café. Et là, Mélenchon explique qu’il s’inspire de Julien Dray dont il a appris qu’il fallait agresser la presse pour faire parler de soi, qu’il fallait forcer le trait, exagérer, être injuste. Quelques minutes séparaient ces deux instants, et là j’ai pensé à un autre titre, Chronique de la faulculterie ordinaire. A vous de choisir, dans ces titres à dimension variable.

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5 mai  2014 : Le 5 mai, vraiment ?

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C’est proprement scandaleux ! Cela ne vous a certainement pas échappé, tout augmente. Le café, le scotch, les loyers, les transports, les cigares de Havane, les couches culotte, les courgettes, la Romanée Conti, le papier toilette, le champagne millésimé, les carottes râpées, le jambon à l’os, les harengs à l’huile et même le mètre carré de l’immobilier dans le 16° arrondissement de Paris (sans parler, mais cela n’a pas grand chose à voir, la mauvaise foi des politiques, en particulier ceux de l’UMP, du FN, du Front de Gauche, du PS, du centre et... je crois ne pas en avoir oublié). Face à cela, les salaires et les pensions de retraites ne cessent de baisser. Ou, pour être plus précis, ils sont bloqués, et comme les prélèvements augmentent, notre pouvoir d’achat diminue : c’est mathématique ! Tenez, je ne prends qu’un exemple, mais il est particulièrement significatif : les salaires des patrons du CAC 40.  Le CAC 40, pour les ignares, est un indice déterminé à partir du cours des quarante actions les mieux cotées, qui reflètent la tendance du marché. Ces actions correspondent à des entreprises, qui ont bien sûr des patrons. Or, scandale, les salaires des patrons du CAC 40 ont baissé de 2% en 2013. Vous vous rendez compte : moins 2% ! Bon, bien sûr, leur salaire moyen s’élève à 2,25 millions d’euros. Maurice Levy, patron de Publicis, est le premier d’entre eux, avec 4,4 millions d’euros, suivi par le patron de L’Oréal, Jean-Paul Agon, avec 3,9 millions. Mais cela n’enlève rien à la dure réalité : ces salaires ont baissé de 2% en un an! Il faut faire quelque chose pour ces malheureux. Heureusement, certains échappent au marasme.  Georges Plassat par exemple, dont le salaire (3,7 millions) a grimpé de 40% en un an. Ou encore les banquiers, oui, les banquiers : Jean-Laurent Bonnafé (BNP Paribas), augmentation de 19 %, Frédéric Oudéaa (Société générale), augmentation de 8% et, tenez-vous bien, Jean-Paul Chifflet (Crédit Agricole), augmentation de 137%. Mais, dans l’ensemble, leur rémunération baisse de 2%. Je sais, les mauvais esprits diront qu’à eux quarante ils touchent 90 millions d’euros, mais qu’importe : leurs salaires baissent, la vie augmente. Un vrai scandale !

Ces informations viennent des Echos, relayées par Le Figaro, et j’ai subitement un doute. Vous l’avez sans doute remarqué, chaque soir de manifestation nous avons deux chiffres : le nombre de manifestants selon la police, disons X, et celui des manifestants selon les organisations syndicales ou politiques, en gros 4 X. Nous étions quarante milles disent les organisations, ils étaient dix milles dit la police et nous pouvons en conclure qu’ils étaient vingt milles. Donc, si la presse patronale annonce que les salaires des patrons du CAC 40 a baissé de 2%, faut-il en conclure qu’ils n’ont baissé que de 1% ?

Et cela, tout à coup, me met le doute . Nous sommes le 5 mai, du moins je le crois. Mais peut-être ne sommes-nous que  le 2,5 selon la police et ou 10 selon les syndicats. J’en ai mal à la tête.

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4 mai  2014 : Doubles sens

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J’ai vu hier Conversation animée avec Noam Chomsky, le film de Michel Gondry consacré au linguiste Noam Chomsky, pour des raisons presque professionnelles mais aussi un peu intrigué par certaines réactions de la presse, sur lesquelles je reviendrai. Sur le fond, peu de choses à dire. Des précisions sur l’enfance et la vie de famille de Chomsky, sur l’antisémitisme américain avant la guerre, le B.A. BA de la grammaire générative (c’est-à-dire sa théorie il y a cinquante ans) expliqué à partir de la transformation interrogative de la phrase the man who is tall is happy, quelques développement sur la logique ou sur l’apparition du langage, une comparaison discutable entre les Roms en France et le traitement des juifs dans les camps et, sortant de tout cela, l’image d’un type, Chomsky, qui sous ses airs froid et dogmatique serait plutôt sympa. La forme est plus intrigante. Filmé en plan fixe, par une vieille caméra bruyante (une Bolex 16 millimètres), Chomsky n’apparaît que rarement, comme en médaillon, dans un environnement graphique touffu et hétérogène. Car le film est à double entrée, à double lecture, comme le double sens d’animée dans le titre : la conversation est parfois animée, et elle est traitée en dessin animé. Un entretien, d’une part, qui transcrit et publié dans un hebdomadaire donnerait un article de vulgarisation d’un niveau moyen. Et d’autre part une tentative d’illustrer les propos tenus par le linguiste, de les traduire, les interpréter, les interroger, parfois de les contredire. On va de références peut-être inconscientes à la peinture aborigène australienne à des structures en nids d’abeilles en passant par des sortes de puzzles ou par un style de bande dessinée enfantin, minimaliste. On ne voit presque pas Chomsky, je l’ai dit, on l’entend, et Gondry tente de dessiner ou d’illustrer ce qu’il entend, aux deux sens du verbe. Je plains les spectateurs qui ne comprennent pas l’anglais car ces choix graphiques vont jusqu’à oblitérer les sous-titres, parfois (volontairement ?) illisibles, traités ton sur ton, bref masqués, comme pour rendre difficilement compréhensible des propos plutôt clairs. Globalement l’objet est étrange, à analyser sans doute dans l’ensemble de la production de Gondry : il est par exemple intéressant de savoir qu’il a travaillé en même temps sur cette Conversation animée et sur son adaptation de L’écume des jours de Boris Vian. Pour ma part, je n’ai guère aimé ce traitement graphique, que j’ai trouvé brouillon, mais cela est bien sûr très subjectif.

Venons-en à la presse, ou du moins à une petite partie de la presse : deux articles qui m’ont frappé pour des raisons différentes. Libération parle de « modernité luxuriante », ce qui ne mange pas de pain renvoyant sans doute à la profusion d’arbres dans l’animation (dans le texte en revanche, et de façon un peu étonnante –les linguistes me comprendront- Chomsky ne parle guère d’arbres, au sens générativiste du terme). Le Nouvel observateur  a une lecture plus étonnante du film, que je ramènerai à deux phrases : d’une part, selon le NO, les Français tiennent Chomsky pour un dangereux gauchiste et, d’autre part, « le même homme, si rationnel et froid, peut se transformer en militant politique d’une radicalité absolue ». Je ne sais pas qui sont « les Français » du Nouvel Observateur, et je n’aime d’ailleurs pas beaucoup ce type de généralisations, mais je n’ai jamais tenu Chomsky pour un « dangereux gauchiste » ni jamais rencontré de Français qui le tienne pour tel. Ce qui me retient le plus, cependant, c’est la dualité qui semble  étonner le journaliste entre l’homme « rationnel et froid » et le « militant radical ». Tout le problème est en effet là, mais pas posé de cette façon. Il y a bien deux Chomsky, l’un qui a poussé à l’extrême une linguistique structurale qui ne se préoccupe pas de l’aspect social de la langue, pourtant fondamental, et l’autre qui, lorsqu’il pense politique, ne se préoccupe absolument pas de la politique intérieure de son pays. Et ces « deux Chomsky » sont liés. Il dénonce la politique extérieure des USA, l’impérialisme, etc., mais parle peu du statut des Noirs, de la pauvreté, du capitalisme. Et il travaille sur des phrases artificielles, hors contexte, sans jamais nous dire qui prononce par exemple the man who is tall is happy, dans quelle situation sociale, face à qui, etc. Dès lors il apparaît comme un Janus, avec deux visages opposés, le politique et le linguiste, qui se tournent superbement le dos. Et je sais qu’il le revendiquerait, au nom de la science. Mais je sais aussi que, des deux côtés, il choisit. Il choisit de ne parler que de politique internationale et il choisit d’abstraire la langue de son contexte social.

Dès lors, le titre du film,  Conversation animée avec Noam Chomsky, devient presque ironique, puisque Chomsky ne s’est jamais intéressé à la conversation, à l’interaction, aux variantes, bref à tout ce qui est social dans la langue. Et, au moment de mettre en ligne ce billet, je me rends compte qu’il fait sans cesse allusion à des doubles sens : animée, entendre, arbre, jusqu’à la personnalité de Chomsky, également à double sens. Finalement, peut-être est-ce là la leçon de ce film.

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Avril 2014

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26 avril 2014 : Une paire de saints

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Quitte à aggraver mon cas, j’aurais pu hier terminer mon billet en disant qu’il n’y a pas d’emplois sans entreprises. Et pourtant, sauf à considérer l’église comme une entreprise, nous devons admettre que cette affirmation n’est pas nécessairement fondée. L’église manque de prêtres, elle en importe même, d’Afrique noire ou du Vietnam, oui oui, je vous le garantis, l’église recrute, crée des emplois. Ce n’est pas un métier d’avenir ? Cela dépend du point de vue. Vous pouvez grimper dans la hiérarchie, devenir évêque, cardinal et, pourquoi pas, pape. Tiens, c’est une belle allitération, pourquoi pas pape, presque un slogan publicitaire. Je sais, il ne faut pas rêver, les places sont chères, la place est chère plutôt, puisqu’il n’y en a qu’une, mais une fois arrivé au sommet vous pouvez encore espérer une promotion post-mortem : la sanctification. C’est ce qui va arriver demain à deux d’entre eux : il y aura à Rome une paire de saints. Et puis, outre notre premier ministre dont on se demande ce qu’il va faire dans cette mascarade, il y aura aussi deux papes vivants, l’un en activité et l’autre retraité. Une paire de saints et une paire de c...

PS Les pointillés qui suivent ci-dessus la consonne c ne signifient absolument pas que j’éviterais d’écrire des mots vulgaires comme, au hasard, cons ou couilles, non, pas du tout, d'ailleurs il y aurait non pas une mais deux paires de couilles, enfin statistiquement, ils sont simplement là pour titiller votre créativité. J’attends vos propositions.

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25 avril 2014 : Psittacisme et Etat papa

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Je me sens depuis quelques temps en contradiction permanente avec des amis dont, a priori, je pouvais supposer qu’ils pensaient et réagissaient comme moi, ou que je pensais et réagissais comme eux. Commençons par un exemple, celui de la SNCM, cette compagnie maritime qui relie essentiellement la Corse au continent et qui se trouve dans une situation financière catastrophique, ayant en particulier été condamnée par l’Europe à rembourser plus de 400 millions d’euros d’aide publique considérée comme une concurrence déloyale. La compagnie est gérée en dépit du bon sens, la CGT y fait en partie la loi et n’est pas étrangère au problème, elle se fait tailler des croupières par Corsica Ferries, bref c’est un trou financier et mes amis affirmaient comme une évidence que l’état devait y injecter encore de l’argent. J’ai rétorqué que j’avais trouvé scandaleux qu’en 2008, au moment de la crise, on aide des banques qui étaient à l’origine de la crise, et me suis trouvé traité de social démocrate. Et je me suis soudain rendu compte que je me trouvais face à ce que j’appellerais volontiers du psittacisme : être de gauche ou d’extrême gauche, ce serait répéter à longueur de temps, comme un perroquet, des « vérités » considérées comme indiscutable. Après des échanges sur le trou de la sécurité sociale, sur le remboursement de la dette et plus largement sur la politique économique et sociale du gouvernement, j’ai alors lancé : « alors, le rôle d’un gouvernement de gauche serait de biberonner les citoyens ? ». Et la réponse ne vous surprendra pas : « bien sûr ! ». J’ai essayé de développer une comparaison certes un peu simple mais qui me semble parlante : nous essayons en général de gérer notre budget personnel de façon saine, en gros de ne pas dépenser plus que ce que nous gagnons. Mes interlocuteurs n’en avaient cure : la dette on s’en fout, les déficits à réduire c’est une exigence de Bruxelles dont on se fout aussi, il y a une autre économie possible, il faut distribuer de l’argent, etc. etc. J’ai demandé où cette économie différente avait été expérimentée, quels en avaient été les résultats, pour me voir rétorquer qu’il fallait essayer. Bref nous avons tous connu un jour ou l’autre ces situations dans lesquelles la communication semble impossible parce qu’on n’échange pas des arguments mais des idées toutes faites.

Le philosophe grec Parménide appelait doxa cette opinion commune et confuse  que l’on a sur la réalité, qu’il opposait à l’épistémé, la recherche scientifique de la connaissance. Plus près de nous Roland Barthes a repris cette notion de doxa, ensemble de lieux communs, de ce-qui-va-de-soi (j’adore cet usage des traits d’union), de fausses évidences qui sous-tendaient sa cible prioritaire, les mythologies. Et il y a aujourd’hui, hélas, une doxa de gauche, qui évite de réfléchir, ou qui remplace la réflexion par des réflexes, des automatismes mentaux, du pavlovisme. Cela met d’ailleurs certains députés socialistes dans une situation de double contrainte qui tourne à la schizophrénie. Pour être réélus, ce qui semble être leur préoccupation principale, ils se sentent obligés de prendre une posture d’opposant (contre une forme d’austérité qui est peut-être la seule voie économique mais qui leur mettra à dos leurs électeurs) mais en s’opposant au gouvernement ils risquent de provoquer une dissolution de l’assemblée et, dans la situation actuelle, ils ne seront pas réélus. D’où un jeu de rôles réjouissant où l’on voit ces députés avoir voir le premier ministre, sortir en disant qu’ils ont obtenu des choses (cela, c’est pour leurs électeurs, et leur réélection à long terme) et qui voterons pour le gouvernement mardi (cela c’est pour éviter une dissolution et conserver leur mandat le plus longtemps possible). Mais, fondamentalement, leur discours est le même que celui de mes interlocuteurs proches : peu importe l’avenir du pays, la dette, le déficit, il faut faire plaisir aux Français.

Bref, doxa ou psittacisme, nous sommes face à une conception d‘un « état papa » chargé de nous biberonner, et peu importe l’avenir.

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21 avril 2014 : Les dictionnaires et l'actualité

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Il y a soixante dix ans, le 21 avril 1944, une ordonnance signée à Alger par le général de Gaulle donnait aux femmes le droit de vote. Soixante dix ans ! C’est-à-dire que les femmes votaient en Turquie bien avant de voter en France, ce qui nous invite à un peu d’humilité. Mais il est vrai que la « votation féminine » ne fut acquise en Suisse qu’en 1971. Bref, tout ceci me mène à vous proposer la lecture du texte suivant :

« FEMME (MOUVEMENT DE LIBERATION DE LA)

Indispensable association militant pour une véritable égalité entre les sexes, à laquelle mon épouse ne manquera pas d’adhérer dès qu’elle aura terminé la vaisselle et le repassage ».

J’ai trouvé cet article dans le Dictionnaire ouvert jusqu’à 22 heures rédigé par l’Académie Alphonse Allais. Et puisque nous fêtons aujourd’hui non seulement l’anniversaire susdit mais aussi le lundi de Pâques, intimement lié à l’agneau pascal, voici un autre article tiré du même dictionnaire :

« AGNEAU

n.m. Adorable animal doux et pacifique qui inspire tendresse et amour. Encycl. Pour bien faire cuire un gigot, compter un quart d’heure pour la première livre et dix minutes pour les suivantes, enfourner thermostat 7 et arroser souvent ».

A propos de cuisine, j’écoutais hier en conduisant ma voiture « on va déguster », une émission de France Inter consacrée à la gastronomie, et j’ai failli me planter dans le fossé en entendant l’animateur annoncer Animal on est mal, « la dernière chanson de Gérard Manset ». Animal on est mal  la dernière chanson de Gérard Manset ! Il se trouve qu’il vient de la réenregistrer avec une nouvelle orchestration que je n’aime guère, mais il s’agit de la première chanson de Manset, datant de 1968. Alors, à tous les animateurs d’émissions de radio, un double conseil : lisez le Dictionnaire ouvert jusqu’à 22 heures de l’Académie Alphonse Allais, cela vous mettra de bonne humeur. Et lisez aussi Cent ans de chanson française, ça vous évitera de faire des erreurs. M’enfin, à quoi ça sert que Calvet il se décarcasse !

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19 avril 2014 : Les romans et l'actualité

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L’actualité produit parfois des rencontres cocasses ou éclairantes. En France on a lancé hier une alerte à enlèvement : un bébé avait disparu, enlevé par ses parents, ce qui en soi est déjà comique, presque oxymorique : des parents qui enlèvent leur enfant ! La photo du nourriçon était diffusée sur toutes les chaînes de télévision, les vêtements de sa mère décrits dans le détail, et ce matin, le bébé était retrouvé. En Algérie aussi on a vu soudain réapparaître un disparu, venu voter en fauteuil roulant. Le comique est ici que ce disparu était également partout en photo, non pas parce qu’il était recherché mais parce qu’il était candidat. Comique pour comique, on pourrait penser à Hibernatus, ce film d’Edouard Molinaro sorti en 1969. Mais la personne, disparue depuis 65 ans et congelée dans le pôle nord,  réapparaissait en ayant gardé dans la glace son âge, 25 ans, alors que Bouteflika n’est pas précisément ingambe. C’est en fait à un autre fait d’actualité qu’on peut rattacher le « miracle Bouteflika ». Gabriel Garcia Marquez, qui vient de mourir (je n’écris pas « qui vient de disparaître » car on pourrait penser que, comme le bébé français ou la momie algérienne, il pourrait réapparaître), Gabriel Garcia Marquez donc avait écrit un roman féroce sur un dictateur cacochyme,  l’Automne du patriarche, roman qui se passait dans une île des Caraïbes mais qui pourrait très bien être adapté sur la rive sud de la Méditerranée. Au fond, les Algériens ont de la chance : la vie politique de leur pays est un véritable roman, un roman à la Gabriel Garcia Marquez. On ne peut pas en dire autant de la Russie ou de la France : dans le premier cas on est dans le mauvais roman policier, dans le second dans le théâtre de vaudeville... Encore que nous pourrions aussi penser à un roman social, dans lequel un pauvre cireur de chaussure perdrait son travail en voyant disparaître (encore une disparition) un de ses meilleurs clients.

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15 avril 2014 : Mariage

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J’étais ce week-end invité au salon du livre d’Autun et, lors d’un « dîner de gala » organisé à la mairie j’ai jeté par hasard un coup d’œil sur le panneau où l’on affiche les bans. Il y avait deux mariages annoncés, l’un entre Jessica, « en formation » et Laetitia, « cariste », l’autre entre Cyril, « chef de salle » et Frédéric, « chef de rang ». Je me suis d’abord dit « tiens, il n’y a plus que des homos qui se marient ». Puis j’ai supposé que Cyril et Frédéric s’étaient sans doute connus sur leur lieu de travail, je me suis dit que « cariste » n’était pas un métier fréquent pour une Laetitia, j’ai noté que  Frédéric était « domiciliée...», au féminin, sans que je puisse savoir s’il s’agissait d’une faute d’orthographe ou d’un lapsus. Bref, je me faisais quelques réflexions pseudo sociologiques. Le hasard, encore lui, a fait que j’étais en train de lire un ouvrage réjouissant de Daniel Garcia  sur l’académie française, Coupole et dépendances. On y apprend, entre autres choses, qu’en mars 2013, alors que la loi sur le « mariage pour tous » était en discussion à l’Assemblée, vingt-trois sénateurs de droite avec à leur tête Jean-Pierre Raffarin, avaient saisi l’Académie sur « l’usage » du mot mariage. Entre autres termes ils pensaient pouvoir invalider la loi pour des raisons sémantiques. Le projet de loi posait en effet, dans son article 1, que « le mariage est contracté par deux personnes de sexe différent ou de même sexe »  et nos sénateurs espéraient faire démontrer par les académiciens que cette formulation était impossible aux yeux du dictionnaire. J’ai chez moi un petit Robert ancien, et je lis à l’article mariage : « union légitime d’un homme et d’une femme ». Mais je suppose que l’édition la plus récente a dû modifier cette formulation, car un dictionnaire n’impose pas l’usage, il en rend compte. Sur le plan strictement étymologique, ni mariage ni couple ne font référence à une différence de sexe, et les Académiciens ont donc pu dégager prudemment en touche : rien ne s’opposait à cette nouvelle acception, ou à cet élargissement, du mot mariage. Mais sans doute ont-ils poussé un ouf ! de soulagement car s’ils travaillent actuellement à la neuvième édition de leur dictionnaire ils ont dépassé la lettre M. Immortels ou pas, ils n’auront donc pas à régler ce problème et lorsque leurs successeurs s’y attaqueront de l’eau aura coulé sous le pont de arts...

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8 avril 2014 : Diva rouge
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Je viens de passer un peu plus de quatre jours entre Angers, Ancenis et Liré, invité aux « journées de la langue française » dont le thème était « le français en chantant ». Entre les conférences et les tables rondes, il y avait quelques spectacles parmi lesquels celui d’Hélène Delavault, «Métamorphoses ». Vous connaissez ? Mezzo-soprano, elle a tout chanté ou presque. Carmen, dans une mise en scène de Peter Brook, Purcell, Schubert, Vivaldi, Mozart, Kurt Weill, Offenbach, ses notes de noblesses sont impressionnantes. Mais elle a aussi l’art de brouiller les cartes et s’amuse parfois à donner des spectacles plus « populaires », autour du tango par exemple ou encore, en 1989, autour des chansons révolutionnaires. Ce spectacle lui valut d’ailleurs l’honneur d’être attaquée par une bande de trublions des camelots du roi... Bref, samedi soir, elle présentait « Métamorphoses », un bouquet spirituel dans lequel La Veuve  de Jules Jouy (sans doute la première chanson contre la guillotine) voisinait avec la tirade de Phèdre chantée en boogie-woogie, A Saint Lazare d’Aristide Bruant et un incroyable texte de Théodore Botrel, l’auteur de La Paimpolaise, militant royaliste qui écrivit pendant la guerre de 14-18, sur l’air de Ma Tonkinoise, de Vincent Scotto, une ode à la mitrailleuse dont voici le refrain :

« Quand elle chante à sa manière, 
taratata, taratata, taratatère, 
Ah que son refrain m'enchante, 
C'est comme un zoiseau qui chante, 
Je l'appell' ma Glorieuse, 
Ma p'tit' Mimi, ma p'tit' Mimi, ma mitrailleuse, 
Rosalie m' fait les doux yeux 
Mais c'est ell' que j'aim' le mieux ».


Une délicieuse et spirituelle soirée comme on n’en vit guère. Le lendemain matin nous fûmes, elle et moi, intronisés dans la confrérie des compagnons vignerons Joachim du Bellay. Après avoir dû boire un redoutable élixir et en avoir dû deviner la composition (Cointreau, marc de Muscadet, sirop de canne et citron...), nous devions répondre « je m’y engage » à un certain nombre de propositions. En un coup d’oeil complice, nous avons décidé de nous amuser en répondant par des « nous nous y engageons » chantés. Ce ne fut pas, je le crains, la meilleure prestation d’Hélène Delavault (moi seul en suis responsable, bien sûr) mais l’ambiance était plaisante et le vin qui suivit agréable. Si vous voulez vous faire une idée de son talent, et si le disque est toujours disponible (il date de 1990), écoutez de cette « diva rouge » La républicaine. Plaisir garanti.

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1er avril 2014 : Poisson d'avril
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Pour une fois les socialistes ont fait preuve d’un certain sens de la communication. La nomination de Manuel Valls a été annoncée hier, le 31 mars, et la liste des nouveaux ministres sera rendue publique demain, 2 avril. Vous imaginez ce que l’on aurait dit si tout cela avait été bouclé aujourd’hui ? « Valls premier ministre ? C’est une blague ! ». Ou encore : « Ce n’est pas un gouvernement, c’est un poisson d’avril !» Nous avons échappé au pire... Ce qui n’est pas une blague, c’est que dans la liste des personnalités nées un premier avril, entre Vincent Bolloré, Otto Von Bismarck, Marcel Amont, Catherine Millet, la République Islamique d’Iran (eh oui, elle a été proclamée le 1er avril 1979, non, ce n’est pas une blague) oue le métro de Londres (inauguré le 1er avril 1889), on trouve Cécile Duflot. Oui, ce n’est pas un poisson d’avril. Ou c’en est un, comme vous voudrez.

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Mars 2014

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30 mars 2014 : Lavilliers
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Allez, cela va me rajeunir, je vais aujourd’hui jouer au journaliste. Je connais Bernard Lavilliers depuis quarante ans, je l’ai d’abord vu se produire seul avec sa guitare, puis accompagné par le bassiste Beb Guerin, qui travaillait aussi avec Colette Magny, par le percussionniste Mino Cinelu, qui travailla ensuite avec Miles Davis, excusez du peu. Bernard faisait alors les petites scènes ou les fêtes politiques, puis il monta en puissance, se produisant au Théâtre de la ville, au Palais des Sports, au Zénith, au Grand Rex, au Théâtre du Chatelet, pour ne parler que des scènes parisiennes, travaillant chaque fois avec des musiciens de talent. J’ai vu le rock arriver dans son univers de musique tropicale, puis la salsa, le reggae. Je l’ai vu devenir une sorte de journaliste de terrain, partant sa guitare sous le bras  au Brésil ou au Cambodge, dans la vallée de la Fensch, à New York ou en Jamaïque, pour en revenir avec des musiques et des textes en forme de reportages poétiques et politiques. Je l’ai vu détourner des musiques comme on détourne un avion, nous emballer sur une samba pour finir dans un stade de Santiago du Chili, Victor Jarra dans le décor. J’ai, bien sûr, écouté tous ses disques, et je sais depuis longtemps que c’est une véritable bête de scène. Bref je croyais connaître mon Lavillo sur le bout des doigts.

Et puis, vendredi soir, je suis allé le voir à l’Olympia et j’ai été scotché. Jamais je n’ai assisté à un tel spectacle ! La chanson peut être, pour l’oreille, une chose simple, un texte, une mélodie, une voix, des harmonies. Elle peut aussi être une forme très complexe quand elle se donne non seulement à écouter mais aussi à voir, sur scène. Certains bien sûr s’y contentent d’une micro et d’un projecteur sans manquer d’efficacité : c’est ce qu’a fait Brassens tout au long de sa carrière, ce que faisait Lavilliers au début de la sienne. Mais on peut aussi prendre l’espace du théâtre comme un peintre une toile et dessiner dans le vide un univers qui parfois, redondante, traduit la chanson ou en souligne un aspect et parfois la complète. Ce spectacle de l’Olympia est une création à la fois visuelle et sonore qui laisse pantois. Accompagné par sept musiciens, dont il dit en riant qu’ils sortent du « Conservatoire Marginal Supérieur » mais qui surtout savent tout faire, jouer du saxo ou du violoncelle, de la batterie ou de la guitare, Bernard nous montre qu’il est au sommet de son art. Il est en tournée pour plusieurs mois, ne le ratez pas s’il se produit dans vos parages.

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24 mars 2014 : De la servitude volontaire
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Bon, les résultats du premier tour des élections municipales ne sont guère réjouissants, j’y reviendrai plus bas. Mais d’abord quelques questions. A Meaux, Jean-François Copé a été réélu au premier tour, tout comme Patrick Balkany à Levallois Perret. Balkany est au sens propre du terme un repris de justice, condamné, et qui risque de l’être encore puisqu’il traîne quelques casseroles. Copé, qui a déjà truqué s les élections internes à l’UMP,  pourrait être condamné pour l’affaire Bygmalion. Cela est de notoriété publique, les électeurs le savent. Et pourtant... Et pourtant ils votent en masse pour des hommes politiques à la moralité douteuse. C’est à n’y rien comprendre. L’idéologie passerait-elle avant la morale ? Et faut-il considérer les électeurs de Balkany et Copé comme complices de leurs élus ? C’est ça, il faudrait inventer une nouvelle notion, celle de complicité par sympathie, ou par empathie. Leurs élus sont pourris, ils le savent, certains ont déjà été condamnés mais qu’importe, ils votent pour eux. Nous appellerons cela, faute de mieux, le syndrome de Levallois-Perret, comme il y a un syndrome de Stockholm, expression créée par le psychiatre Nils Bejerot pour désigner ces otages qui développent une empathie envers leurs geôliers. Mais Etienne de la Boétie appelait déjà cela, en 1549, la servitude volontaire.

Autre question. Marine Le Pen a  plusieurs fois menacé de procès ceux qui traitaient le Front National d’extrême droite. Or hier soir, sur la deuxième chaîne de télévision, elle a parlé plusieurs fois de « la gauche et la droite », pour les fustiger bien sûr. « La gauche et la droite » remplaçait dans son discours la classique expression UMPS, pour UMP et PS. Mais si la gauche et la droite sont ses ennemis, où se situe-t-elle ? A l’extrême gauche ?

Mais revenons à ce qui s’est passé hier dans les urnes. On le sait, le premier scrutin après l’ élection d’un président de la république est en général ravageur pour la majorité et nous avions assisté, lors des municipales de 2008, à une « vague rose ». Nous aurions donc un retour de balancier, vers une « vague bleue ». Les analystes disent tous la même chose : l’abstention a nui à la gauche. Et l’on peut comprendre que certains déçus du pouvoir en place ne se soient pas déplacés. Très bien, message reçu. A une certaine époque de ma vie, j’ai prôné l’abstention. Et puis, après avoir fréquenté bien des pays, en particulier africains, dans lesquels le peuple rêvait d’élections libres, je me suis rendu compte que l’abstention était un luxe de riches. Alors, dimanche prochain, tous aux urnes. Histoire de voir si, face à cette « vague bleue », il est possible de construire une « digue rose ». Sauf si l’électorat de gauche voulait, lui aussi, se soumettre à une forme de servitude volontaire.

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23 mars 2014 :  Retour 
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Je rentre donc d’une tournée de conférences aux Pays-Bas et en Islande. Amsterdam est une ville reposante. Des canaux, des vélos, du haschich, atmosphère presque lénifiante mais pas désagréable pour autant. Au musée Van Gogh, une exposition-démonstration, sans qu’ils l’aient voulu peut-être. Des dizaines de toiles présentées par ordre chronologique, une progression vers... Vers quoi ?  Le peintre est mort à 37 ans, s’est suicidé pour être plus précis. Et en regardant ses toiles dans la continuité on est frappé par une longue noirceur, dont une toile célèbre, Les mangeurs de pommes de terre, est caractéristique, noirceur soudain explosée par la découverte du sud, du soleil. Toutes les toiles de Van Gogh médiatisées, connues de tous, ont été peintes deux ou trois ans avant sa mort. Et puis, sortant d’un musée voisin, le Rijksmuseum, je tombe sur une manifestation. Ah bon, Amsterdam n’est pas si tranquille que ça ? Il s’agit de Turcs, qui protestent contre la mort d’un gamin de 14 ans, frappé par la police en juin dernier alors qu’il allait acheter du pain. Je vous ai parlé ici de la Turquie il y a presque trois mois, de la corruption, et les évènements récents nous montrent que l’islamiste soi-disant modéré Erdogan est en train de virer au totalitarisme. Je prends un tract et je lis : « Wees bewust van het politiegweld in Turkije ». Traduction : « Soyez conscients de la violence policière en Turquie ». Qu’on se le dise !

Et puis, après un passage par Groningen, encore une conférence, je pars vers Reykjavik. Vue d’avion, l’Islande m’apparaît comme une immense banquise et, lorsque l’appareil descend, j’aperçois des lignes noirâtres, les routes, ou du moins celles qui sont dégagées de la neige. Il fait froid, très froid, mais j’aperçois par le hublot, avant de quitter la cabine, les employés de l’aéroport qui, en attendant de débarquer les bagages, font une bataille de boules de neige, comme de grands enfants qui ne sont pas blasés face aux conditions météorologiques. A propos de froid, les thermomètres qui annoncent la température sont d’une grande précision (1,3°, -2,5°, etc.,) là où nous sommes plutôt habitués à des chiffres sans décimale : on mesure avec soin ce qui a de l’importance.

Les professeurs sont ici en grève depuis une semaine, et semblent décider à continuer jusqu’à l’obtention de l’augmentation de salaire qu’ils réclament. Contrairement à la France, où l’on négocie toujours le paiement ou non des jours de grève, le profs ne touchent pas ici leur salaire, et leur syndicat leur en verse environ la moitié. Faire la grève en réduisant ses revenus de 50%, il fallait le souligner. Mais l’Islande c’est aussi, peut-être surtout, Vigdis Finnbogadottir, que tout le monde ici appelle par son prénom, Vigdis. C’est une délicieuse dame pleine de malice qui a été élue quatre foisprésidente de la république et a quitté les affaires il y a une quinzaine d’année. Je l’avais déjà rencontrée, à Paris, il y a cinq ou six ans, et elle m’avaitprésenté son projet de centre international pour le plurilinguisme et l’entente interculturelle. Depuis lors les choses ont évoluées, un grand bâtiment va êtreconstruit, ses collaboratrices m’ont exposé l’état du dossier mais, alors que nous sommes assis l’un en face de l’autre à un banquet elle me parle surtoutd’une petit ville d’Islande dans laquelle il y a un musée de la poésie. C’est un particulier qui a pris cette initiative, collant sur les murs des photos depoètes et leurs textes. Je lui décris le musée de la langue brésilienne, à São Paulo, nous parlons de chose peut-être légères aux yeux de certains maisprofondes aux miens et lorsque nous nous quittons elle me claque deux grosses bises. Bref, je suis presque tombé amoureux d’une vieille dame.

Mais ce qui m’a le plus frappé dans ce pays tout proche du Groenland, c’est sa toponymie, qui plus que n’importe quel livre de géographie nous dit tout de l’île. Reykjavik, Bolungarvik, Holmavik, Grindavik, Husavik, etc., les noms des villes se terminant par vik sont nombreux. Il en va de même pour ceux qui se terminent par fjördur :SeydisfjördurVopnafjördur, Siglufjördur, Taknafjördur, Isafjördur, etc.. Or vik signfie « baie » et fjördur, vous l’aurez peut-être compris, « fjord ». Ajoutons à cela que si nous quittons des yeux les côtes pour jeter un coup d’œil sur l’intérieur, nous voyons des Myrdalsjökull, Vatnajökull, Langjökull, etc…  jökull signifiant « glacier ». Une leçon de choses ! Jamais je n’ai vu une toponymie aussi parlante. Mais je me vois dans l’obligation d’ajouter que j’ai rarement eu aussi froid, même si j’ai pu nager dans une eau brûlante directement issue du magma volcanique.

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14 mars 2014 : Blasphèmes 
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Dans ses promesses de campagne Hollande avait indiqué qu’il voulait introduire la laïcité dans l’article 1 de la Constitution, avec cependant un petit bémol : il ne voulait rien changer au Concordat concernant l’Alsace et la Moselle. On ne peut pas avoir tous les courages. Dans ces contrées, donc, non seulement le clergé catholique, luthérien, réformé et israélite est payé par l’Etat (j’ai appris l’an dernier en Moselle qu’un évêque avait le même salaire qu’un inspecteur d’Académie), mais encore la religion est enseignée à l’école. C’est beaucoup, c’est trop, mais ce n’est pas tout. En effet, dans le droit local alsacien et mosellan (oui, ça existe) le blasphème est un délit, c’est inscrit dans la loi Et se tient actuellement au tribunal correctionnel de Strasbourg un procès pour blasphème, justement, contre le journal Charlie hebdo. Bordel de Dieu ! On se croirait au moyen-âge. Amis alsaciens et mosellans, descendez dans la rue et criez votre indignation. Comment ? Vous avez plusieurs possibilités. La version adoucie tout d’abord : morbleu, sacrebleu, tudieu... La version des francophones canadiens : chrisse, tabarnak, ostie. Et enfin la version « normale », saine : merde à Dieu par exemple, mais il y en a bien d’autres et je fais confiance à votre imagination.

Bon, je pars travailler aux Pays-Bas et en Islande. Putain de dieu, il va faire froid. A bientôt.

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12 mars 2014 : Questions  
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La droite française a donc vécu quelques jours destructeurs. D’abord c’est Copé, soupçonné d’avoir volé son parti en laissant certains de ses amis surfacturer leurs prestations à l’UMP. Puis c’est Buisson, l’ex conseiller de l’ex président, qui aurait pendant des années enregistrer des heures et de heures de réunions entre Sarkozy et ses proches. Et enfin c’est Sarkozy lui-même, tellement soupçonné d’avoir reçu de l’argent libyen pour  sa campagne de 2007 que des juges d’instruction l’ont mis sur écoute depuis près d’un an. Bien sûr, la droite contre-attaque, hurle au scandale, à une société non démocratique, exige de savoir si les ministres, le premier d’entre eux et enfin le président étaient au courant et depuis quand et jusqu’où, crient au complot, à la manœuvre à dix jours des élections municipales, etc. etc. C’est de bonne guerre, classique, attendu : déplacer le terrain du débat, ou faire regarder ailleurs, poser question sur question pour ne pas avoir à répondre à celles qu’on leur pose. Et puisque la mode est donc aux questions,  j’en ai pour ma part une à poser, ou plutôt deux.

Ma première question est toute simple, même si la réponse est peut-être difficile à obtenir : comment Sarkozy savait-il qu’il était écouté ? Il le savait, bien sûr, puisqu’il a pris un autre téléphone portable, sous pseudonyme et avec un numéro secret. Donc quelqu’un lui a dit qu’il avait été mis sur écoute, quelqu’un c’est-à-dire soit le juge ayant pris cette décision, ce qui est peu probable, soit les policiers chargés de l’écouter ou l’un de leurs supérieurs, ce qui est plus plausible. Dès lors, naïvement, je m’étonne : comment cette droite éprise de légalité ne proteste-t-elle pas contre la probable trahison d’un policier de rang subalterne ou supérieur ? Entre nous, si j’étais chargé de défendre Sarkozy je répondrais que personne ne l’a prévenu mais qu’il a une grande intuition et que sachant que le pouvoir socialiste bafouait les libertés élémentaires il s’était dit qu’il risquait d’être écouté. Soyons magnanime : pourquoi pas ?

Mais alors apparaît une deuxième question. Admettons que Sarkozy ait deviné ou soupçonné qu’il était écouté. Mais s’il s’est senti obligé d’adopter une technique utilisée par tous les truands, technique que j’ai décrite plus haut (faux nom, numéro secret…), ne serait-ce pas qu’il a des choses à cacher ? D'où une troisième question: que donc a-t-il à cacher? Et toutes ces questions me font penser à une ballade de François Villon, Question au clerc du guichet, également connue sous le nom de Ballade de l’appel, dont l’envoi se termine ainsi : « Etoit-il lors temps de moi taire ? ». Cette dernière question, la droite pourrait peut-être se la poser.


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fleche10 mars 2014: Lectures

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Cette semaine sort ma nouvelle biographie de Georges Moustaki, que j’ai écrite à la fois comme un devoir de mémoire et comme un devoir de fraternité. C’est aux éditions de l’Archipel et vous le trouverez aisément dans toutes les librairies.

En revanche, il vous sera malaisé de trouver une autre publication, que je vous signale pour le principe. En avril 2012 se tenait à l’université de la Manouba, à Tunis, un colloque sur le thème Quand les mots se révoltent. J’y avais fait une conférence, « Le langage au filtre des slogans », portant essentiellement sur les slogans (en arabe) de la « révolution » égyptienne. Les actes du colloque viennent d’être édité en Tunisie, sous le titre Quand les mots se révoltent, chez Sud Editions. Outre mon texte, vous y trouverez des interventions remarques, comme celles de Zilabidine  Ben Aïssa (Révolte ou révolution), de Samir Marzouki  (René Char, « la violence taillée de sa parole) ou d’Afifa Chaouchi-Marzouki (L’oeil du frère  de Rafik ben Salah : violence verbale et mise au pas). Bonnes lectures, si vous parvenez à vous procurer les deux livres.


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fleche9 mars 2014: La place Place

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On parle beaucoup, depuis quelques semaines, de la  place Maïdan, à Kiev, que la presse traduit le plus souvent par « place de l’indépendance », et l’on entend ou lit souvent tout simplement « Maïdan », comme on dit « la Concorde » pour la place de la Concorde, ou « la Bastille » pour la place de la Bastille. Mais il y a un petit problème. Lorsque j’ai pour la première fois entendu ce mot, j’ai immédiatement pensé à l’arabe, du moins à l’arabe égyptien, où « place » se dit midan. Midan, maïdan, les mots sont en effet assez proches, même si ces rapprochements phonétiques sont parfois trompeurs. Notons tout d’abord qu’il n’y a pas que l’ukrainien à appeler la place maïdan : il en va de même en polonais, en arménien, en géorgien, mais le mot ne semble pas d’origine slave. Un peu intrigué, j’ai appelé au secours « ma référence » en matière d’arabe, mon ami Pierre Larcher, qui m’a confirmé que midan voulait bien dire « place », mais uniquement en Egypte. Partout ailleurs midan signifie « hippodrome ». Il y a ainsi à Damas un quartier au sud de la vieille ville qui s’appelle midan, le quartier de l’hippodrome. Un hippodrome étant en général plat et de grandes dimensions, on voit bien comment a pu se produire, en arabe égyptien, ce glissement de sens. Et les pays concernés, Ukraine, Arménie, Géorgie, ayant été en contact avec, voire occupés par, des puissances musulmanes, mongoles ou ottomanes, on voit également comment ce mot a pu être emprunté à l’arabe, sans doute par l’intermédiaire du turc.

Donc, dans l’expression ukrainienne Maïdan Nézalejnosti, c’est Nézalejnosti qui signifie « indépendance », tandis que maïdan veut dire « place ». Parler de la « place Maïdan » revient donc à parler de la « place Place », ce qui est légèrement redoncant...


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fleche7 mars 2014: Appeler une chatte une chatte

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Mon petit fils était chez moi dimanche dernier et voulait absolument voir un match entre l'Olympique de Marseille et le Paris-Saint-Gremain. N’étant pas spécialement intéressé par le foot je l’avais mis dans une chambre munie d’une télé et j’étais resté dans mon salon à regarder un film. Au bout d’une heure il arrive, l’air énervé, m’explique que c’est la mi-temps, que le score est de zéro-zéro et ajoute : « ces Marseillais, ils ont une chatte comme ça » (il a le mauvais goût d’être supporter du PSG), ajoutant qu’ils auraient dû prendre deux ou trois buts sauvés in extremis.

« Une chatte comme ça » : c’était la première fois que j’entendais cette expression, comprise sans problème pour les raisons que nous allons voir. Il voulait dire, bien sûr, que les Marseillais avaient de la chance. Mais pourquoi « une chatte » ? Il y a longtemps qu’en argot la chance est désignée par des synonymes de l’anus : on a du bol, du cul, du fion, de l’oignon, etc. Ces expressions pleine de poésie remontent à une image à partir de laquelle s’est construite une matrice sémantique pouvant produire à la chaîne des choses comme  quel bol ! manque de cul ! pas de fion !, etc. Mais pourquoi donc l’anus est-il synonyme de la chance. Un fin connaisseur de l’argot, Albert Simonin, avait proposé en 1959 dans son Petit Simonin illustré  cette explication :

« Peut-être s’agit-il, dans des expressions vidées de leur contenu originel par un emploi trop courant, d’une inconsciente allusion aux réussites exemplaires, notoire à une époque, d’adolescents liés à des personnages puissants de la pègre par d’anormales amours de jeunesse ».

En d’autres termes, les jeunes truands montant trop vite dans la hiérarchie devaient leur succès au fait qu’ils couchaient avec un caïd, qu’ils donnaient leur cul (ou leur bol, ou leur fion...) et avaient donc du cul (ou du bol, ou du fion...). On voit clairement le propos homophobe (mais on se préoccupait peu à l’époque du politiquement correct) : celui qui avait trop de chance était « une fiotte » ou « un pédé ». Mais mon petit fils a parlé de chatte et c’est là qu’il y a une nouveauté, du moins pour moi. Il y a longtemps que le chat, la chatte ou la minette désignent le sexe féminin, la vulve, et que ces termes se prêtent à des jeux de mots, des équivoques volontaires. « J’appelle un chat un chat et  Rollet un fripon » écrivait Boileau, et une expression ancienne dit « il entend chat sans qu’on dise minon », pour « il comprend à demi-mot », avec sans doute dans tout cela une référence à la forme du chas de l’aiguille. Mais avoir une chatte comme ça semble témoigner d’un changement de cible : ce ne sont plus les homosexuels qui seraient visés, mais les femmes, soupçonnées lorsqu’elles ont une réussite rapide de coucher. A la veille de la journée de la femme, il fallait que ce machisme juvénile soit souligné, histoire d’appeler une chatte une chatte.

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fleche4 mars   2014 : Un peu de tout, mais surtout Resnais...

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J’écrivais ici il y a quelques jours que plus Jean-François Copé prenait la parole et plus il se ridiculisait, et qu’il fallait l’encourager dans cette voie. Eh bien, il m’a écouté ! Accusé par l’hebdomadaire Le Point  d’avoir favorisé une société amie qui aurait surfacturé ses prestations pour la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy et avoir ainsi contribué au trou abyssal dans les finances de l’UMP, il a imaginé hier une curieuse riposte. Convoquant hier la presse au siège de son parti pour une « déclaration solennelle », ce qui était une façon de ne pas répondre aux questions des journalistes, il s’est lancé dans un discours paranoïaque, parlant d’attaques ignobles, d’inquisition, alors que beaucoup pensaient qu’il allait annoncer sa démission. Surtout, il a annoncé que les comptes de l’UMP seraient mis dans une pièce scellée devant huissier et qu’ils seraient rendus publics lorsque tous les partis et tous les organes de presse pratiqueraient la même transparence. Petit rappel : Copé a voté contre une loi socialiste sur la transparence il y a quelques mois. Résultats, même Le Figaro se moque de lui. Encore ! Encore ! Encore !

Un autre qui a tendance à se ridiculiser chaque fois qu’il parle, c’est Jean-Luc Mélenchon. Désemparé par sa chute prévisible, il tente de faire feu de tous bois pour rester sur le devant de la scène. Il vient ainsi de déclarer, à propos de ce qui se passe en Ukraine, dont tout le monde parle en ce moment :

"Les ports de Crimée sont vitaux pour la sécurité de la Russie, il est absolument prévisible que les Russes ne se laisseront pas faire, ils sont en train de prendre des mesures de protection contre un pouvoir putschiste aventurier, dans lequel les néonazis ont une influence tout à fait détestable"

« Un pouvoir putschiste aventurier » ! Le moins qu’on puisse dire est que Mélenchon, en volant au secours de Poutine, prend une position originale.

Mais ce qui a le plus marqué ce dernier week-end est la mort d’Alain Resnais. En 1959, je vivais encore en Tunisie et ma mère me donnait chaque semaine un peu d’argent de poche qui me permettait d’acheter un paquet de tabac à pipe et une place de cinéma. Il y avait, dans ma petite ville, quatre salles de ciné qui passaient chacune deux films par semaine, et j’avais donc le choix mais j’allais surtout voir des westerns et, parfois, des films égyptiens dans lesquels chantaient Farid el Atrache ou Oum Khalthoum (je sais, il est probable que ces noms ne diront rien à la majorité d’entre vous). Et puis, un dimanche, je suis allé voir Hiroshima mon amour, le premier film de Resnais. J’en suis resté, pardonnez-moi l’expression, sur le cul. Je n’étais pas sûr d’avoir compris, ou plus certainement j’étais sûr de n’avoir rien compris, mais j’étais fasciné, me rendant vaguement compte qu’il pouvait exister autre chose que le cinéma populaire auquel j’étais accoutumé. Ensuite, rentré en France, je n’ai raté aucun de ses films, tout en allant voir dans les cinémas d’art et d’essai ou à la cinémathèque, ses courts métrages qui avaient précédé Hiroshima mon amour, Toute la mémoire du monde, Nuit et brouillard, Guernica, Van Gogh, Les statues meurent aussi et quelques autres encore. Plus récemment, On connaît la chanson m’avait ravi, au point que j’ai consacré à ce film un chapitre dans mon dernier bouquin sur la chanson. Je suis particulièrement incompétent pour parler de cinéma, j’aime ou n’aime pas à l’intuition, mais j’ai toujours adoré les films de Resnais et, dans la dernière partie de son oeuvre, j’ai été particulièrement frappé par son humour, comme si l’on devinait son sourire derrière chaque image. C’est un gamin de 91 ans qui vient de nous quitter.

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Fevrier 2014




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fleche26 février  2014 : Révélateur et échiquier

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L’affaire de l’aéroport de Notre-Dame des Landes fonctionne comme un révélateur, au sens photographique du terme (je sais, ma métaphore est veillotte, à l’heure de la photo numérique plus personne ne sait à quoi servait un révélateur, mais qu’importe...), un révélateur donc qui fait apparaître au moins quatre images différentes.

Le premier ministre d’une part, qui est à l’origine de ce projet contesté mais que toutes les instances démocratiques ont jusqu’ici validé. Cette image est là, quelque part, mais reste en retrait, n’entre pas pour l’instant dans la partie qui se joue sur le terrain.

Le deuxième image est celle de Mélenchon, qui attise les braises, jette de l’huile sur le feu. Lui il est sur le terrain, enfin dans les manifestations, et tient à ce qu’on le sache. Je suppose qu’il se fout de l’écologie comme de sa première diatribe, mais il ne laisse pas passer une occasion d’appuyer là où çà fait mal dans la majorité pour essayer d’attirer à lui les écolos, de faire contrepoids à la gauche du PS.

La troisième image, la plus « mystérieuse », est celle des « black blocs », ces casseurs vêtus de noir et cagoulés, que la presse et le ministre de l’intérieur classe dans l’ultra gauche. Eux occupent réellement le terrain, vivent sur ce qu’ils  ont baptisé la ZAD, en modifiant le sens du sigle. Une Zone d’Aménagement Différé est en droit français un morceau de territoire sur laquelle l’administration dispose d’un droit de préemption sur les ventes, elle est devenue ici pour les black blocs une Zone A Défendre. Qui sont-ils ? Je n’en sais rien, une nébuleuse qui s’agrège chaque fois qu’il y a quelque chose à casser, comme à Seattle en 1999, lors du sommet de l’organisation Mondiale du Commerce, ou en 2009 lors du sommet de l’OTAN à Kehl et Strasbourg. En bonne logique, lorsque les derniers recours juridiques seront épuisés, ils devraient être expulsés manu militari, mais il risque d’y avoir du sang, ou disparaître avant l’assaut final.

Et puis, dernière image, les écologistes. En termes de stratégie politique, leur poids est relativement lèger. Ils n’ont guère dépassé les 2% à l’élection présidentielle et on ne les entend pas beaucoup sur les sujets concernant réellement la population, comme les algues vertes, les engrais, la pollution de la nappe phréatique...  Mais ils semblent privilégier des combats qui constituent une ligne rouge, un point d’équilibre, au sein du gouvernement. Car leur problème est là : le gouvernement et l’alliance avec les socialistes. Ils ne doivent pas vraiment les postes qu’ils occupent, députés, sénateurs, ministres, à leur force électorale mais à la mansuétude de cet allié. Et ils veulent à la fois les conserver et trouver une justification à cet acquit : un combat sur une usine nucléaire par ci, un combat sur un aéroport par là. Mais l’écologie ne semble plus être leur priorité : eux qui voulaient faire de la politique autrement sont devenu une caricature de parti politique. L’inénarrable Jean-Vincent Placé a déclaré un jour qu’il aimerait bien être ministre de la défense ( !), oui, de la défense tout court, pas de la défense de l’environnement, et Cécile Duflot semble rêver d’être candidate à la prochaine présidentielle. Non pas pour être élue, bien sûr, mais pour pouvoir ensuite négocier encore des postes.

Notre-Dame des Landes est donc une sorte d’échiquier, le lieu d’une partie qui va être intéressante à observer. Je ne sais pas si cet aéroport sera finalement construit, et je m’en fous un peu. Mais chacun y déplace ses pièces en fonction de sa propre stratégie. Les casseurs veulent casser (ou se faire casser), Mélenchon veut récupérer les Verts (mais il ne pourra les récupérer que s’ils ont perdu la partie et sont éjectés du gouvernement), les Verts veulent exister en faisant croire que l’écologie est leur première préoccupation, et le premier ministre veut rester maître de son pré carré.

La suite au prochain mouvement de pièce.


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fleche23 février  2014 : Une autre! Une autre! Une autre!

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Une autre ! Une autre ! Une autre !.... C’est ainsi que les spectateurs demandent à la fin d’un concert à leur vedette préférée une chanson de plus. Une autre ! Une autre ! Une autre ! a-t-on envie de crier à l’endroit du comique Jean-François Copé. Du pain au chocolat que des méchants musulmans avaient enlevé à un gentil non musulman en période de ramadan, à l’histoire de Tous à poil !, livre jusque là inconnu et qui, grâce à ses diatribes, se vend maintenant comme des petits pains (au chocolat ?), chaque fois qu’il prend la parole, Copé fait rire. C’est à se demander s’il n’a pas raté sa vocation, s’il ne devrait pas aller prendre des leçons chez Dieudonné Mbala Mbala par exemple. Dans le Canard Enchaîné de cette semaine on voit Copé tenant à la main une livre, « Arithmétique élémentaire » et lançant « J’ai trouvé là-dedans le nombre 69 c’est scandaleux ! ». Bien vu : plus il parle plus il se ridiculise. Et l’on a donc envie de crier Une autre ! Une autre ! Une autre !.... Mais il y a, bien sûr, un ennui : on dit en français que le ridicule ne tue plus.

Une autre ! Une autre ! Une autre ! Entendue sur Canal + cette phrase, qui ne semblait pas se vouloir ironique : « Le président algérien Bouteflika est vivant puisqu’il est candidat à sa réélection ».

Une autre ! Une autre ! Une autre !  Entendu dans mon bistrot du matin : « Hollande j’en veux plus, même le fromage ».


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fleche19 février  2014 : Win-win

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Il y a en France un principe politiquement correct qui s’apparente tout à la fois à la stupidité et à politique de l’autruche : les statistiques « ethniques » sont interdites, il n’y a donc pas de données concernant les immigrés et leurs enfants, en particulier pour leur intégration scolaire. Nous savons des choses, par recoupement, par ouï-dire, par expérience directe, mais il nous est difficile de nous appuyer sur des chiffres. Or l’INED a pu mener une vaste étude dont il ressort des choses que nous supposions depuis des années et dont la vérification est fondamentale pour élaborer une politique scolaire. Par exemple que 8% des enfants français dans leur ensemble quittent l’enseignement sans diplôme, alors que ce pourcentage monte à 13% chez les enfants français issus de l’immigration. Ou encore que les enfants d’immigrés du sud-est asiatique sont meilleurs à l’école que la moyenne des enfants français. A la sortie du collège, 44% des élèves pris globalement vont vers des filières générales, mais ce pourcentage monte à 61% pour eux. Or la situation de ces deux groupes est très différente. L’immigration africaine par exemple est essentiellement économique, les gens qui en proviennent sont peu formés, souvent analphabètes, tandis que l’immigration asiatique est sociologiquement et économiquement plus variée. Il en résulte bien sûr que les enfants des deux groupes n’ont pas le même profil, pas les mêmes conditions économiques et, nous l’avons vu, pas les mêmes résultats scolaires. Et c’est là qu’il nous faudrait aller plus loin dans l’analyse. J’ai le sentiment, enfin un peu plus qu’un sentiment, que les enfants d’Asiatiques sont plus à l’aise dans leur culture d’origine que les enfants de Maghrébins ou d’ Africains, et que cela détermine leur parcours scolaire. Un petit « chinois » non seulement parle chinois mais encore apprend le plus souvent à le lire et à l’écrire alors que dans leur majorité les petits « maghrébins » ne lisent pas l’arabe. Mal à l’aise dans leur culture d’origine ils sont mal à l’aise face à la culture du pays d’accueil et valoriser leur langue par exemple favoriserait sans doute leur scolarisation. Il semblerait que le gouvernement songe à enseigner plus le mandarin et l’arabe, ce qui serait enfin une politique intelligente, à condition bien sûr de ne pas limiter cet enseignement aux enfants d’immigrés. Après tout, l’arabe et le chinois ne sont pas de langues de second ordre, et tous les petits français pourraient les étudier avec profit, à côté de l’anglais ou de l’espagnol. Ce serait en quelque sorte une opération gagnant-gagnant, ou win-win, du type « j’apprends ta langue, tu apprends la mienne ».


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fleche18 février  2014 : Radio Zemmour ment, accent beurs et accent de Montebourg...

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J’ai eu, pendant toute une semaine, des problèmes informatiques qui viennent tout juste d’être réglés (merci Michel). Pendant ce laps de temps, bien sûr, le monde a continué de tourner, et en regardant mes notes je me rends compte que bien des évènements n’ont vécu que l’espace d’une journée. Si nous exceptons les jeux olympiques d’hiver, dont on nous rebat les oreilles, il me reste cependant deux choses sur lesquelles je voudrais revenir. Et tout d’abord Eric Zemmour. Je ne sais pas s’il a une carte de presse, mais il intervient dans plusieurs media, presse papier ou audio-visuelle, et on pourrait attendre de lui qu’il vérifie ses sources, comme tout journaliste ou assimilé. Or il en est loin. A la télévision, il y a une bonne dizaine de jours, il a lancé une bombe. On fait passer dans les écoles, déclarait-il, un questionnaire demandant aux enfants quelles sont leurs préférences sexuelles, s’ils préfèrent le sexe anal, buccal, vaginal, etc. Et il ajoutait : « J’ai les preuves ! ». Ses preuves ? Ce questionnaire se trouve sur un site de l’éducation nationale, Ligne azur. Du coup le site en question est attaqué par des hackers de tous genres, obligé de fermer, du moins momentanément. Parvenus à ce point, les parents d’élèves peuvent légitimement s’inquiéter. Comment peut-on poser de telles questions à nos chères têtes blondes ? L’ennui est que Zemmour a tout faux. Ligne azur  est en effet un dispositif  de soutien aux jeunes se posant des questions sur leur identité sexuelle, aux victimes du sida et de l’hépatite, par le biais d’une permanence téléphonique et d’un site internet, le tout soutenu par l’éducation national. Mais Ligne azur n’a aucun rapport avec l’école et le contenu de l’enseignement, et il est facile de le vérifier : il suffit d’aller voir. L’ennui est que Zemmour manque de sérieux, ou d’honnêteté, et qu’il a sans doute trouvé cette « information » sur le site d’Egalité et réconciliation. Qu’est-ce ? Une association politique fondée par Alain Soral, le maître à penser de Dieudonné, qui est successivement passé par le parti communiste et par le front national avant de prendre son envol, tout seul. Un texte publié sur le site ligne azur a donc été interprété de façon mensongère par le site égalité et réconciliation sur lequel Zemmour a trouvé son « information ». Ca, c’est du journalisme. Reprenant un mensonge, Zemmour sait-il qu’il ment ? Sans doute. Ou alors, le mensonge qu’il reprend servant son idéologie, il n’a pas pris la peine de vérifier, ce qui revient au même. Pendant la dernière guerre mondiale, sur radio Londres, dans une émission destinée à la France, Pierre Dac chantait chaque jour, sur l’air de La Cucaracha, « Radio Paris ment, radio Paris ment, radio Paris est allemand ». Ici c’est « radio Soral » qui ment, mensonge repris par « radio Zemmour » qui ment donc à son tour, et il faudrait dorénavant, chaque fois que Zemmour prend la parole, entonner en choeur : « Radio Zemmour ment, radio Zemmour ment ». Ou, plus simplement, changer de chaîne.

Autre chose, qui n’a rien à voir. J’ai déjà fait allusion à une liste de diffusion de sociolinguistes francophones sur laquelle je n’interviens plus mais que je lis. Régulièrement on s’y jette sur un évènement pour s’en gausser ou s’en offusquer. Le dernier en date est une intervention d’Alain Finkielkraut qui, invité par l’UMP, a déploré que « nombre de beurs ont un accent qui n’est plus français. Ils sont nés en France, pourquoi ont-ils un accent, pourquoi leurs enfants ont-ils un accent ? » Et mes confrères de s’irriter, de s’élever contre cette déclaration.  Je n’ai pas l’intention de tirer sur une ambulance. Tout d’abord ce pauvre Finkielkraut devrait éviter les caméras car sa gestuelle, ses tics et ses mimiques le desservent et ridiculisent son propos. Mais qu’importe, puisque son propos est souvent ridicule avant même d’être télévisé. Mais en l’occurrence j’ai le sentiment qu’il n’est pas jugé pour ce qu’il dit mais tout simplement parce que c’est lui qui le dit. Dès qu’il l’ouvre la bouche, et, encore une fois, je trouve qu’il ferait parfois mieux de se taire, dès qu’il ouvre la bouche donc on se rit de lui, on considère qu’il a tort. Or qu’a-t-il dit ? Qu’il y avait un accent beur, et qu’il était étrange que des enfants nés en France aient un tel accent, ajoutant que ses parents avaient un très fort accent alors que lui, né en France, ne l’avait pas. Une partie de sa question, « pourquoi ont-ils un accent ? » est ridicule aux oreilles du linguistes, puisque nous avons tous un accent, parisien comme marseillais, corses ou strasbourgeois. Léo Ferré, dans sa Préface, avait cette formule : « n’oubliez jamais que ce qu’il y a d’encombrant dans la morale, c’est que c’est toujours la morale des autres ». De la même façon, lorsqu’on parle d’accent, c’est toujours de l’accent des autres. Finkielkraut, quoiqu’il en pense, a un accent, comme vous et moi. Mais ces accents sont soit régionaux (accent basque, parisien, marseillais...) soit sociaux (accent « snob », « populaire »...). Or ce que pointe Finkielkraut, sans le percevoir, c’est ce qui pourrait bien être un accent communautaire. La question n’est pas en effet « pourquoi ont-ils un accent ? », puisque, je l’ai dit, nous en avons tous un, mais « pourquoi ont-ils cet accent ? ». Pour être plus précis, et pour élargir le débat : le français que parlent un certain nombre de jeunes, caractérisé non seulement par un accent mais aussi par une syntaxe et un lexique, a-t-il un avenir, va-t-il être transmis ? Les gens qui le parlent sont-ils « bilingues », peuvent-ils parler d’une autre façon si la situation l’exige ? N’est-il qu’un mode d’affichage ou préfigure-t-il une fracture linguistique ? Toutes ces questions, que je livre ici en vrac, me paraissent être de la plus grande importance, et il est ridicule de les évacuer parce que Finkielkraut en a parlé...

Allez, pour finir, évoquons un autre « accent, celui du ministre Montebourg qui, régulièrement, parle de la presse people en prononçant quelque chose comme péaupleu. Peut-il considère-t-il la langue française comme une entreprise, qu’en tant que ministre du redressement productif il aurait la charge de sauvegarder.  Mais alors il devrait se radicaliser en parlant par exemple de fouteuballe ou de parkinje, ou plutôt se rapprocher de gens compétents en politique linguistique. Non, pas moi, Arnaud, je n’ai pas le temps...

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fleche5 février  2014 : Libertés...

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J’ai reçu en réaction à mon billet d’hier le suivant d’Absuger :

« Il est sûr que le gros des bataillons des Manifs pour tous est fourni par les "cathos" (il n'y a qu'à voir leurs têtes!). Ces gens se présentent comme défenseurs des libertés, ce qui est cocasse puisqu'ils manifestent contre des libertés. Et puis  l'église catholique ne s'est pas particulièrement illustrée dans le passé, pour son attachement aux libertés : Inquisition, guerres de religion, franquisme et bien d'autres.  Mais ces gens tantôt par mauvaise foi, tantôt dans leur béatitude n'y voient rien de scandaleux ».

Je voudrais en profiter pour poursuivre la réflexion sur la notion de libertés. Je suis en effet frappé par une chose toute simple :  du divorce au mariage pour tous en passant par l’IVG ou la contraception les mesures que j’évoquais hier n’ont privé  personne mais, au contraire, ont donné à certains des droits qu’ils n’avaient pas sans pour autant en enlever aux autres. Pourquoi, dès lors, s’y opposer ? La liberté n’a rien à faire ici. Il s’agit simplement de vouloir interdire ce qu’une religion n’accepte pas au nom de principes idéologiques que l’on cherche donc à imposer à tous : le contraire de la liberté, en somme, mais plutôt un embryon de totalitarisme. Et ceci n’est pas spécialement propre aux catholiques, même s’ils se sont particulièrement illustrés en la matière. Lorsqu’en Mauritanie par exemple il est impossible de trouver de l’alcool, une religion impose à des étrangers un précepte de l’islam qui ne les concerne pas. Allons plus loin : pourquoi d’ailleurs vouloir l’imposer également aux habitants du pays ? L’idée qu’un ressortissant d’un pays musulman doive nécessairement être musulman est également totalitaire. Et la Tunisie vient sur ce point, en supprimant le crime d’apostasie, d’ouvrir une énorme brèche. Quoi qu’il en soit, le gouvernement, en cédant à ces ennemis des libertés, vient de donner un triste exemple d’absence de courage politique dans un pays supposé laïque et qui a en outre porté des socialistes au pouvoir. On me dira tout ce qu’on voudra sur la paix sociale, la concorde, la volonté de ne heurter personne, il se trouve que nous sommes beaucoup à être heurtés par cette reculade.

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fleche4 février 2014: Mollesses

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Divorce, vote des femmes, contraception, IVG, abolition de la peine de mort, PACS et plus récemment mariage pour tous : chaque fois que de grandes décisions sociétales ont été prises, une partie de la société, et parfois une majorité, y était opposée. Je n’en rappellerai qu’un exemple : Juste avant l’élection présidentielle de 1981, qui vit la victoire de François Mitterrand, ce dernier avait annoncé qu’il demanderait au parlement l’abolition de la peine de mort alors qu’un sondage venait de montrer que les Français étaient majoritairement pour son maintien. Mais personne aujourd’hui n’envisage de revenir sur le divorce, le droit de vote des femmes, la contraception, l’IVG, l’abolition de la peine de mort, le PACS, et l’on peut penser qu’il en ira de même pour le mariage pour tous. Et pourtant, ils continuent, et lorsqu’il n’y a pas de décision réelle à laquelle s’opposer, ils en inventent, la dernière trouvaille étant une pseudo familiphobie du gouvernement ou de la gauche. Ils ? Un magma de catholiques traditionnalistes affolés par l’évolution de la société, de militants d’extrême droite toujours prêts à en découdre et de politiciens cherchant à tirer profit de ce qui peut rassembler ces réactionnaires, même s’il s’agit de mensonges, comme cette histoire de théorie du genre dont je parlais dans mon précédent billet. Dimanche dernier donc, à Paris et à Lyon, ils ont défilé contre la familiphobie à l’appel de l’association « la Manif pour tous », qu’il faudrait renommer « la manip pour tous ». Car il y a évidemment une manipulation derrière tout cela. Une petite précision éclairera les choses. La présidente de « la Manif pour tous », Ludovine de la Rochère (ne me demandez pas s’il s’agit d’un pseudo ou si elle porte vraiment ce nom ridicule, je n’en sais rien) est chargée de communication de la Fondation Jérôme-Lejeune après avoir été celle de la Conférence des évêques de France. Les évêques, vous connaissez. Quant à la Fondation Jérôme-Lejeune, il s’agit d’un groupe pro-vie, anti-IVG,  qui porte le nom d’un généticien mort il y a vingt, considéré comme le découvreur de l’anomalie génétique à l’origine de la trisomie 21 (certains disent qu’il s’est approprié les travaux de son laboratoire, ou qu’il s’agit d’une découverte collective), et qui par ailleurs était membre de l’Opus Dei. Au moins, nous savons à qui nous avons affaire.

Tout ce beau monde a donc défilé dimanche. Encore une fois, ils s’opposaient à quelque chose de virtuel, virtuel puisqu’il avait été dit que ces mesures ne figureraient pas dans la loi sur la famille que préparait le gouvernement, la PMA (procréation médicalement assistée) et la GPA (Gestation Pour Autrui). Il est facile de voir chez les organisateurs de ce groupe la recherche d’une revanche sur la loi du « mariage pour tous », d’où d’ailleurs l’appellation « manif pour tous ».  Mais chez ceux qui les suivent ? Ceux qui avalent ce qu’on leur dit sur la familiphobie  supposée de la gauche ? J’y vois pour ma part une mollesse du côté cérébral. Bien. Madame Dominique Bertinotti, ministre de la famille, préparait donc une loi dont certaines mesures, concernant par exemple le statut des beaux-parents dans les famille recomposées, était évidemment nécessaires. Mais voilà, ils continuent à manifester, ils pourraient encore descendre dans la rue. Que pensez-vous qu’il arriva ? Ce ne fut pas le serpent qui creva, comme l'écrivait Voltaire, mais la loi Bertinotti qui fut repoussée à plus tard, sine die peut-être. Face aux cervelles molles des susdits ils, cette décision de retirer cette loi a été prise, vous excuserez ma crudité, par des couilles molles. Mollesse contre mollesse.

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Janvier 2014


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fleche30 janvier 2014: Rumeur

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Je parlais hier de bigarrure, et les évènements semblent venir à la rescousse de mes analyses. Un rumeur est en effet apparue, selon laquelle l’école primaire  française serait en train de détruire toutes les bases de la morale. On y donnerait aux enfants des leçons de masturbation, on leur expliquerait qu’on ne naît pas garçon ou fille mais qu’on le devient, on y ferait l’apologie de l’homosexualité, on leur expliquerait qu’il est possible de changer de sexe, on distribuerait des peluches en forme de sexe, on habillerait les garçons en filles et réciproquement, etc., bref il n’y aurait plus d’éducation nationale mais une vaste réincarnation de Sodome et Gomorrhe ou de Capoue... Et tout cela reposerait sur la généralisation de l’enseignement de la « théorie des genres ». Pour répondre à ces horreurs, une campagne menée dans certaines villes demande aux parents, par le canal bien sûr de face book ou de SMS, de ne pas envoyer leurs enfants à l’école un jour par mois. Mesure qui semble bien irresponsable car il suffirait à ces méchants instituteurs de diffuser leurs horreurs la veille ou le lendemain du jour susdit. Mais qu’importe. A l’origine de ces billevesées, une certaine Farida Belghoul, qui se répand sur les ondes pour diffuser son message. Issue de la marche pour l’égalité et contre le racisme, dite des beurs, en 1983, elle a rejoint Alain Soral, le maître à penser de Dieudonné, et explique que la « théories des genres » est en train de pervertir notre belle jeunesse. Comme pour toutes les rumeurs, cela ne repose sur rien de concret ou de réel. Le ministère de l’éducation nationale a simplement décidé d’expérimenter dans 600 classes en France, après consultation des parents, la transmission aux enfants « des valeurs d’égalité et de respect entre filles et garçons ». Les « gender studies », comme les « post colonial studies » ou les « gay and lesbian studies » font –ou ont fait- certes bien des ravages dans la pensée universitaire américaine, mais nous sommes à cent lieues de cela. D’où vient cette histoire? De la mobilisation médiatique, une fois de plus, d’une bigarrure réactionnaire regroupant catholiques intégristes et islamistes. Mais certains hommes politiques leur font écho. Ainsi Jean-François Copé, le « patron » mal élu de l’UMP, toujours à la recherche d’un combat douteux, a déclaré mardi être « choqué par la théorie du genre » (il faudrait lui demander ce qu’est selon lui cette théorie) et « comprendre l’inquiétude des familles ». Se rendant compte qu’il s’avançait sur un terrain mouvant et qu’il avait affaire à des fous, il s’est dédit mercredi matin, condamnant l’appel au boycott de l’école, mais nous sommes accoutumés à ses retournements de veste. Et le député UMP Patrick Ollier affirme à l’Assemblée que la « théorie du genre » est bien enseignée à l’école...

Bref, nous sommes en pleine hystérie. Mais qu’y a-t-il derrière tout cela? Un complot de cette droite qui, depuis la dernière élection présidentielle, considère que la gauche est illégitime ? Une manipulation islamiste ? Une conjuration de curés et d’imams qui communient dans l’homophobie ? Tout cela sans doute, et d’autres choses encore. A l’origine d’une rumeur il y a toujours un mélange de mensonges, de mauvaise foi, de délire, de lieux communs, bref un brouet dont il est difficile de distinguer les différents ingrédients. Mais une rumeur peut ne pas prendre, et elle a pris. De quoi ont peur ces parents qui n’envoient pas leurs enfants à l’école ? J’ai entendu à la radio des interviewes de certains d’entre eux, des propos incohérents mêlés de références religieuses : « un garçon ce n’est pas comme une fille », « Dieu a créé l’homme et la femme », Craignent-ils que la supériorité de l’homme soit mise en question ? Ou utilisent-ils n’importe quel prétexte pour déverser leurs insatisfactions diverses ?

Pendant ce temps chez moi, enfin presque chez moi, dans mon pays natal, la Tunisie, la nouvelle constitution vient d’affirmer l’égalité des droits entre hommes et femmes, vise la parité, rejette la charia, établit la liberté de conscience... Bientôt, vous allez voir, l’éducation nationale tunisienne va enseigner la « théorie du genre ». Mais que fait la police ? Ce n’est pas Ben Ali qui aurait permis ces horreurs !

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fleche29 janvier 2014: Bigarrure réactionnaire, ou l'odeur d'une certaine France

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Dimanche dernier, à Paris, nous avons assisté à une bigarrure réactionnaire, un mélange d’éléments disparates mais rassemblés par un trait commun, la haine. Il y avait là des royalistes, des catholiques intégristes, des admirateurs de Dieudonné, des islamophobes, des antisémites, des anti-avortement et j’en passe, une sorte d’inventaire à la Prévert, une cohabitation d’oxymores,  et le plus simple pour se faire une idée de la manifestation est de consulter cette liste de slogans que je récolte dans Libération : « Non à l’islamisation de la France, Mort aux sionistes, Francs-maçons : pédophiles, Journalistes : collabos, Nous sommes tous des enfants d’hétéros, Hollande on t’encule », etc. Nous pourrions nous en tenir là : cette image de la France, d’une certaine France, est abjecte et donne envie de vomir.

Mais, au delà de ces éructations de bas étage qui, comme tous les rots, sentent mauvais, j’ai été frappé par la façon dont la presse a rendu compte des affrontements qui ont eu lieu après la manif : la police a dû contenir les assauts d’ultras ou de membres de l’ultra droite. Pourquoi ultra ? Et quelle différence entre l’ultra droite et l’extrême droite ? Pour le dictionnaire Robert, ultra comme substantif signifie « personne qui pousse à l’extrême une opinion, spécialement une opinion politique ». Et, en composition, « qui exprime l’excès, l’exagération », le dictionnaire donnant comme exemple ultrachic et ultramoderne. Allons un peu plus loin et consultons le dictionnaire Gaffiot : en latin ultra signifiait « de l’autre côté, au delà ». L’ultra droite signifierait donc celle qui est « au delà » de la droite. Et l’extrême droite alors ? Si ultra signifie « qui pousse à l’extrême une opinion », c’est la même chose, élémentaire mon cher Watson ! Marine Le Pen n’aime pas qu’on qualifie son parti d’« extrême droite » et menace même de poursuivre en justice ceux qui s’y risqueraient. Nous allons donc dire que le Front National représente l’ultra droite : cela lui plaît plus ? Quoi qu’il en soit, ultras ou extrêmes, ces trublions cathos ou athées, nazillons ou royalistes, anti juifs ou anti arabes, anti homos ou homos (et oui, certains veulent enculer Hollande), cette bigarrure disais-je, me fait penser à Maurice Chevalier  qui chantait « ça sent si bon la France ». Pouah !

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fleche26 janvier 2014: De B à Do

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Je viens de lire le dernier livre d’Agnès Desarthe, Comment j’ai appris à lire, roman, ou plutôt récit autobiographique. Elle y raconte (même si ce n’est pas le centre du livre), que devant traduire une roman de Cynthia Ozick, Foreign Bodies, elle en fait d’abord une première lecture et découvre dans le texte une sorte de continuité musicale, comme un bourdon, une note tenue. L’héroïne s’appelle Beatrice (prononcez biiitris), que l’on appelle par le diminutif de Bea (prononcez bii). Et elle raconte qu’une sorte de bourdonnement est associé à son nom, comme le bourdonnement d’une abeille (en anglais bee), lui glissant à l’oreille la formule célèbre de Shakespeare, to be or not to be. Citons ici Desarthe :

« Les premiers mot de la célèbre tirade d’Hamlet se trouvent ainsi déguisés, par la magie de l’homonymie, en To Bea or not to Bea, mélange d’Etre ou ne pas être et d’Etre Bea et ne pas être Bea ».

Comment traduire cette correspondance phonique, Beatrice, Bea, be, to be, se demande Desarthe tout en continuant sa lecture. L’héroïne fut mariée il y a longtemps avec un musicien de talent, qui se rêvai grand compositeur et a fini à Hollywood, musicien de studio. Et, depuis leur séparation, il a laissé chez elle un grand piano qui encombre son deux pièces. Vingt ans après, ils se rencontrent à nouveau, chez lui, l’entrevue est orageuse et, de rage, Béatrice abat ses mains sur le clavier, produisant de façon hasardeuse un accord à partir duquel l’ex mari va composer une symphonie en Si mineur qu’il lui dédie de façon ironique. Il faut ici savoir que les notes de la gamme (Do, Ré, Mi, Fa, etc...) sont nommées dans les pays anglo-saxons par des lettres, de A à G, A étant le la et G le sol. L’oeuvre en si mineur se dit donc en anglais B minor, comme une façon de minoriser Beatrice. La traductrice cherche une façon de traduire, s’arrête sur la note Do, et déroule alors sa pelote. L’héroïne pourrait s’appeler Dominique, avec Do comme diminutif, le bourdonnement de l’abeille, bee, pourrait devenir la comptine dodo, l’enfant do, etc. Il lui faut cependant demander à l’auteur son avis. On ne change pas comme cela le prénom d’un personnage principale. Et Cynthia Ozick lui donne son accord, suggérant cependant un prénom plus américain que Dominique : Doris.

Vous aurez compris que cet épisode des affres d’une traductrice ravit le linguiste que je suis. Je vous invite, bien sûr, à lire ce livre, qui narre l’entrée difficile dans la lecture d’une petite fille, et peut-être, si vous êtes désoeuvrés, à chercher d’autres traductions possibles du texte de départ. Partez de Ré (Raymonde ?), Mi (Michèle ?), Fa (Fabienne ?), etc., et faîtes travailler vos petites cellules grises.

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fleche22 janvier 2014: Leçon de vocabulaire

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Se déroule en ce moment en Paris un procès que la presse a baptisé « procès Zahia », une affaire de prostitution dans laquelle sont impliqués bien sûr des prostituées, des tenanciers de bars, un proxénète et deux joueurs de football célèbres, accusés d’avoir eu des relations tarifées avec une prostituées mineure, Zahia. Cette Zahia est en elle-même tout un poème. Une sorte de poupée Barbie aux cheveux décolorées dont le look ne va pas du tout avec son prénom et qui, profitant de cette célébrité, s’est lancée dans la haute-couture. On devine en voyant ses photos qu’elle fait la fortune des coiffeurs et des vendeurs de botox, mais elle est absente du prétoire, comme les deux sportifs, Ribery et Benzema. Mais ce qui me retient aujourd’hui est l’interrogatoire des deux frères tenanciers, accusés de proxénétisme, et d'un de leurs complices. L’un deux, Elie Faraht, explique que « ce sont les policiers qui ont parlé de filles en petite vertu, alors j’ai dit comme eux. Je ne parlais pas de prostituées ». Voulant sans doute, ce qui est fort louable, enrichir son vocabulaire, le président du tribunal l’interroge :

-« Qu’est-ce que c’est que des filles de petites vertu ? »

La réponse de Faraht est d’une aveuglante clarté :

-« C’est des filles qui sortent la nuit. En général on met des petites vertus pour sortir le soir ».

Un autre accusé, Abou, jure qu’il ne connaît pas de prostituées, uniquement des « star-fuckeuses ». Ici encore, voulant se cultiver, le président l’interroge : « Les star-fuckeuses, c’est quoi ? ». Et la réponse est encore lumineuse :

-« Des filles si éblouies par les gens célèbres qu’elles sont prêtes à coucher ».

Qu’est-ce que ça leur rapporte, demande  le juge.

-« C’est à mettre sur un CV, ça permet de dire aux copines : j’ai couché avec Brad Pitt ».

Et comme le président cite une fille qui l’accuse, Abou réplique :

-« Non, elle c’est une michetonneuse. Contrairement à la star-fuckeuse qui recherche la notoriété , elle va coucher avec un homme qui a beaucoup d’agent et va lui payer un sac Vuitton. Est-ce qu’une personne peut être poursuivie pour avoir offert un sac Vuitton, monsieur le président? »

"Et quelle différence, pour vous, avec une prostituée ?" demande le président. "Aucun rapport », répond Abou. Proxénète, lui ? Pas du tout. Toujours fasciné par ces détails sémantiques, le président lui demande ce qu’est un proxénète. "Pour moi un proxénète est une personne qui fait des profits d'une autre personne, parfois à son insu ou par force, et récupère un pourcentage du rapport sexuel avec la personne. Enfin, vous m'avez compris". Le président lui rappelle, alors, que c'est aussi une personne qui "aide à la prostitution ". Abou, étonné, dit qu'il ne le "savait pas".

Abou aura donc appris ce qu’est un proxénète, le président aura considérablement enrichi son vocabulaire et vous-même, je suppose, aurez rempli votre carnet de vocabulaire avec les définitions de petite vertu, michetonneuse, star-fuckteuse. Vous aurez aussi appris, messieurs, que si vous voulez faire plaisir à une dame, vous pouvez lui offrir une petite vertu  pour sortir le soir (je ne sais quelle maison de couture vous conseiller, demandez à Zahia), mais que si vous voulez lui offrir un sac Vuitton, mieux vaut ne pas le dire à un président de tribunal. Et vous, mesdames, vous saurez désormais que vous pouvez mettre dans votre CV le nom des gens célèbres avec lesquels vous avez couché.

Mais enfin, quoi, vous n’avez rien appris à l’école ! Qu’est-ce qu’on dit à tonton Calvet ? Merci tonton !

Post Scriptum. Craignant d’être accusé de sexisme, je propose aux lecteurs ou lectrices sourcilleux ou sourcilleuses la reformulation suivante de deux de mes phrases :

« Vous aurez aussi appris, mesdames, que si vous voulez faire plaisir à un homme, vous pouvez lui offrir une petite vertu  pour sortir le soir, mais que si vous voulez lui offrir un sac Vuitton, mieux vaut ne pas le dire à un président de tribunal. Et vous, messieurs, vous saurez désormais que vous pouvez mettre dans votre CV le nom des gens célèbres avec lesquels vous avez couché.

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fleche20 janvier 2014:  Corcovado

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Souvenez-vous, c’était il y a à peine trois semaines. Michael Schumacher était victime d’une chute de ski à Méribel, transporté dans un hôpital qui fut immédiatement encerclé par la presse internationale. Et, pendant près d’une semaine, tous les flashes radios, tous les bulletins télés, tous les moyens d’informations donnaient des nouvelles de l’ancien champion automobile. Puis ce fut au tour de Serge Dassault. Non, lui ce n’était pas un accident de ski mais un vote miraculeux (et à bulletins secrets) au cours duquel des sénateurs félons ou fêlés ou corrompus refusèrent de lever son immunité parlementaire. Et puis bien sûr, le match Valls-Dieudonné, on ne parlait que de ça, y compris lorsque le pseudo comique fit mine d’arrêter le combat. Et depuis une semaine les affaires de coeur du président de la république française occupent le devant de la scène. Lorsque les « affaires » abondent, on se rend compte que, dans les media, l’une chasse l’autre, et que chacune perd soudain de son importance lorsque pointe la suivante. Schumacher-Dassault-Dieudonné-Hollande : qui sera le suivant. Face à ce déferlement d’évènements que je commente pourtant parfois, je songe à la formule japonaise qui dit en gros « avant de parler, demande-toi si la parole est meilleure que le silence ». Et j’ai par exemple choisi de me taire face à l’ « affaire » Hollande-Gayet. Mais il est des situations dans lesquelles le silence n’est pas acceptable. A Rio-de-Janeiro, au cours d’un malheureux orage, la foudre a frappé le Christ du Corcovado, qui domine la ville. Il y a perdu l’index de la main droite et une partie du pouce. Douloureuse et insoutenable infirmité qui doit l’handicaper dans différentes activités quotidiennes et parfois solitaires. Il faut, d’urgence, rendre au christ du Corcovado tous ses moyens. Mobilisez-vous, parlez-en entre vous, que diable !      

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fleche10 janvier 2014:  Complexité et roueries sémantiques

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Commençons par le plus simple, ou le moins compliqué : le bureau du sénat a voté contre la levée de l’immunité parlementaire de Serge Dassault. Et comme la gauche est majoritaire dans ce bureau, tout le monde se demande qui a pu voter contre cette levée et pourquoi. Qui, je n’en sais rien, bien sûr. Pourquoi, la réponse est plus facile. En fait les sénateurs donnent depuis longtemps une piètre image de la politique, songeant plus à la défense de leurs intérêts et de leur impunité qu’au bien du pays. Car le scandale n’est pas que deux sénateurs de gauche aient voté pour la droite contre un quelconque retour d’ascenseur ou en échange de quelconques prébendes. Le scandale est que la décision de lever l’immunité parlementaire de Serge Dassault n’ait pas été prise à l’unanimité. Car il n’a rien à craindre, Dassault, puisqu'il affirme être innocent et il peut donc répondre aux questions de la police et des juges le coeur léger. En l’en empêchant, les sénateurs laissent planer un doute. Aurait-il peur de quelque chose ? Serait-il coupable ? Décidément, comme je le suggérais hier, le monde politique est rempli d’ânes dont la rouerie ne parvient pas à cacher la bêtise.

Et maintenant le sujet complexe de la semaine : l’affaire Dieudonné. Dieudonné, c’est un prénom, et il s’appelle Dieudonné Mbala Mbala. Tout d’abord une petite chose qui m’énerve depuis longtemps. Les journalistes français de radio et de télé n’ont jamais compris ce que sont les prénasalisées, ces consonnes précédées d’un m ou d’un n. Ils s’entêtent à prononcer « èmebala », double erreur parce que d’une part il s’appelle Mbala Mbala et non pas « èmebala èmebala » et que d’autre part il n’y a aucune raison de l’aimer, ce « èmebala » ou Mbala là. Bon, tout ceci dit, lorsque le ministre de l’intérieur a exprimé l’intention d’interdire les spectacles de Dieudonné Mbala Mbala (Vous vous êtes entrainés ? Vous arrivez à prononcer ?) j’ai d’abord eu une réaction négative. On ne lutte pas contre des idées, si nauséabondes soient-elles, par la censure mais par des idées. Et puis je me suis dit que, sur le plan politique, Manuel Valls avait peut-être vu juste. Pendant plusieurs jours la presse n’a parlé que de Dieudonné, et beaucoup insinuaient que Valls était son meilleur attaché de presse. Mais, peu à peu, le système Dieudonné a été disséqué, son racisme, ses roueries, ses petites ou ses grosses manipulations financières, et son public ne peut plus feindre de l’ignorer. De ce point de vue, et sous bénéfice d’inventaire bien sûr, il y a sans doute là une victoire politique de Valls, même si le dossier juridique est fragile.

Reste le plus délicat. J’ai parlé des roueries de Dieudonné, et l’une d’entre elles consiste à dire qu’il n’est pas antisémite mais antisioniste. Ce qu’il dit ne serait donc pas un délit mais l’expression d’une opinion. Cette ruse sémantique n’est pas nouvelle, et elle est depuis longtemps utilisée, usée jusqu’à la corde, par ceux qu’elle vise. Je me suis toujours demandé pourquoi la LICRA s’appelait la LICRA : Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme. Cette tautologie, ou cette redondance, m’a interdit d’adhérer à cette organisation car je considère que l’antisémitisme est un racisme comme les autres. Et cette appellation tautologique donne des arguments à ces imbéciles qui disent qu’en tant que Noirs ou qu’Arabes ils ne sont pas traités ou défendus de la même façon que les Juifs. Le racisme est évidemment à combattre, à condamner, qu’ils soit anti noirs, anti homos, anti juifs, anti musulmans, anti n’importe quoi. Mais différencier le racisme de l’antisémitisme est déjà une forme de racisme et traiter d’antisémites ceux qui critiquent la politique de l’Etat israélien est une fourberie. N’ayant pas de temps à perdre dans ces querelles byzantines je me refuse pour ma part, alors que je condamne le colonialisme israélien, à utiliser le mot antisionisme. Je critique la politique d’un Etat, voilà tout, en espérant qu’un jour son peuple y verra plus clair et votera différemment.

J’avais parlé de complexité, vous voyez ce que je voulais dire. Quoiqu’il en soit, les idées immondes dont Dieudonné n’est qu’un révélateur sont en train de ronger la France. Dans le sud-est du pays, où j’habite, le Front National fait environ 20% des voix aux différentes élections. Chaque fois que je suis dans un lieu public, je me dis qu’en comptant jusqu’à cinq les gens qui m’entourent, et en recommençant, j’ai statistiquement toutes les chances de tomber chaque fois sur un électeur du FN. Et ça fait froid dans le dos. Si l’affaire Dieudonné pouvait réveiller un peu les consciences...

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fleche9 janvier 2014:  Les ânes à La Force?

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Maryse Joissains Masini, maire UMP d’Aix-en-Provence, pourrait avoir quelques ennuis avec la justice : elle a récemment été entendue par la police à propos de promotions un peu étranges de personnels de la mairie qui lui sont proches. Elle parle bien sûr  de « tentatives de déstabilisation » et, au sortir de sa garde à vue, déclare que ce n’était pas par hasard si elle n’avait pas été mise en examen, feignant d’ignorer que seul un juge pourrait la mettre en examen alors qu’elle venait d’être interrogée par la police, et que garde à vue et mise en examen ce n’est pas tout à fait la même chose. Mais qu’importe. Les élections municipales s’approchent et ladite Maryse Joissains Masini a ouvert une permanence, à l’extrémité du Cours Mirabeau, où l’on voit s’afficher son slogan de campagne : La-force-pour-Aix. La force pour Aix, ou La Force pour Aix ? Vous saisissez la nuance ? Non ? Alors, petit cours d’histoire. Au 16ème siècle, rue Saint-Antoine à Paris, fut construit par le chancelier René de Birague un hôtel particulier qui passa entre plusieurs mains pour finir entre celles du duc de La Force qui lui donna son nom,  l’Hôtel de La Force. Acheté ensuite par l’Etat, l’hôtel fut entre 1780 et 1845 une prison de la ville de Paris, ou plutôt deux, La Grande Force pour les hommes et la Petite pour les femmes. « La force pour Aix », lorsqu’on sait les ennuis de son maire, constitue donc un slogan légèrement ambigu mais réjouissant. Maryse Joissains Masini veut-elle mener, à sa suite, la ville en prison ? En tant qu’habitant d’Aix-en-Provence je ne peux bien sûr que m’insurger contre ce projet

A propos, et cela n’a bien entendu rien à voir, enfin presque rien, un mouvement d’opinion se dessine pour interdire les animaux dans les cirques. La décision a déjà été prise en Belgique et une pétition circule en France. Plus d’animaux dans les cirques ! Il n’y resteraient donc que les clowns et les acrobates. Loin de moi l’idée de mettre en doute l’importance de ce combat, mais je crois qu’il en est d’autres, plus urgents. Par exemple, et les défenseurs des animaux n’y trouveraient rien à redire, interdire les ânes en politique. Il n’y resteraient alors que les clowns et les acrobates...

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fleche3 janvier 2014 :  Quelques jours à Istanbul...

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Le quartier de Sultanahmet, dans lequel je loge,  est d’une quiétude absolue. En partie piétonnier, avec une densité rare de merveilles architecturales (Saint Sophie, Mosquée bleue, Topkapi…), il est en outre presque vide en ce début d’hiver. Dans cet espace clos on a l’impression de se mouvoir dans une surdité absolue au monde extérieur, en particulier au  monde politique. Sitôt sorti de cette réserve à touristes, en descendant vers la gare qui recevait jadis l’Orient-Express, on retrouve la vraie vie stambouliote, le désordre de la circulation, les cris, les bousculades et les petits commerces. Sur le pont de Galata, indifférents à tout cela, les pêcheurs sont alignés, épaule contre épaule, guettant la moindre vibration dans leur ligne. Un peu plus loin, un peu plus haut, place Taksim, les cars de police sont soigneusement alignés à côté d’une rangée de fleuriste. En face, devant un centre culturel dont certaines vitres ont été brisées, c’est l’armée qui monte la garde. Ici les nuits sont agitées, manifestants réclamant la démission du premier ministre, police répondant à coups de canons à eau et de gaz lacrymogènes. Voilà donc pour le cadre général.

Derrière cet instantané, en arrière plan, se déroule une lutte subtile entre deux tendances islamistes naguère alliées, une véritable guerre fratricide qui pourrait renforcer soit l’opposition laïque soit un islamisme plus rigoureux. D’un côté le premier ministre Recep Erdogan, patron du Parti de la Justice et du Développement (AKP), qui rêvait de devenir un modèle d’islam au pouvoir pour l’Egypte ou la Tunisie, qui rêve maintenant de devenir président de la république et se comporte de plus en plus comme un autocrate, tentant en particulier de museler la justice. De l’autre le prédicateur Fethullah Gülen, installé aux USA, qui finance sa confrérie essentiellement grâce à des établissements scolaires privés qu’Erdogan veut supprimer. Du coup Gülen a dénoncé à la justice un certain nombre de comportements illégaux (corruption, blanchiment d’argent…), ce qui a mené à la mise en cause de familles de ministre (y compris le fils aîné d’Erdogan), à des démissions, bref à un beau désordre. Un intellectuel, visiblement partisan de Gülen, m’explique que ses écoles sont souvent presque gratuites, qu’il pratique le zakat (tout musulman doit reverser 2,5% de ses revenus aux pauvres), qu’il est honnête. Il ajoute qu’Erdogan est fini, que la corruption en Turquie ne doit pas dépasser certaines limites (« jusqu’à un million pour une personne, ça va, au delà c’est trop »), et en profite pour me demander des nouvelles de Sarkozy et de « la vieille dame de L’Oréal » dont il a oublié le nom : comme en me tendant un miroir il me rappelle que la France connaît le même genre de problèmes. Il aurait pu citer Guéant, Woerth, Cahuzac… Eh oui, la corruption, ce n’est pas seulement chez les autres…

Quoi qu’il en soit Erdogan a profité de cette ambiance de règlement de comptes pour tenter de mettre la justice et la police au pas, tenter de faire croire aussi que ce n’est pas son parti qui est en danger mais la patrie, affirmant d’une part qu’il est « blanc comme le lait », évoquant d’autre part un complot ourdi à l’étranger, au choix par les Américains, Israël ou l’Union Européenne... Bref, selon lui, circulez, il n’y a rien à voir… Lorsqu’on revient dans la réserve aux touristes de Sultanahmet il n’y a non plus rien à voir. Les marchés financiers sont nerveux, tout comme la police, la livre égyptienne baisse, tout comme la bourse d’Istanbul, mais il n’y a rien à voir. Deux mondes se côtoient sans interférences.

Il y a cependant, au musée archéologique, un sarcophage dont la description pourrait bien avoir valeur de fable. On y lit deux textes, dans deux graphies différentes.  Le premier, le plus ancien, explique en hiéroglyphes que s’y trouvait la momie d’un général égyptien, Penephtah (600-525), et que la malédiction s’abattra sur ceux qui oseraient le déranger. Mais le général n’a pas été tranquille bien longtemps car l’autre inscription, en alphabet phénicien, explique aux violeurs de tombes potentiels que le sarcophage est celui de Tabnit, roi de Sidon, qu’on n’y trouvera ni or ni argent et que celui qui oserait y toucher n’aurait aucun repos. Nous avons donc là, outre la trace de deux écritures très différentes, l’une  pictographique et l’autre alphabétique, la preuve qu’il y avait déjà des squatters, au Liban, il y a plus de 25 siècles : un roi phénicien squattant le sarcophage d’un général égyptien, ce n’est pas banal. Bien sûr, le roi Tabnit ne connaissait pas Brassens, mais en voyant la façon dont il avait sans ménagement pris la place de ce pauvre Penephtah j’ai pensé à ce passage de la Complainte pour être enterré en plage de Sète : « Mon caveau de famille, hélas ! n'est pas tout neuf,
Vulgairement parlant, il est plein comme un œuf,
Et d'ici que quelqu'un n'en sorte,
Il risque de se faire tard et je ne peux,
Dire à ces braves gens : poussez-vous donc un peu,
Place aux jeunes en quelque sorte ». C’est exactement ce qu’a fait Tabnit, il a dit à Penephtah « pousse-toi donc, place au jeune ».  Le sarcophage se trouvant aujourd’hui en Turquie, c’est là qu’intervient la fable : qui dira à Erdogan de se pousser un peu pour prendre sa place?

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