Pour finir
l’année, un peu de lecture. Dans un dossier de
la revue Sciences
Humaines tout d’abord (Les
grands mythes) un papier que j’ai commis
sur le mythe de la tour de Babel. Et, dans le
numéro 70 de la revue Hermès (Le XX° siècle saisi par la communication), un autre papier (Mai
68 au filtre de la chanson. La chanson au
filtre de mai 68).
Et, après
cette autopromotion, passons à autre chose,
mais sans nous éloigner de la lecture. J’ai
toujours aimé la façon dont, en Afrique, on
détournait les sigles français, leur donnant
un sens critique, et j’y ai toujours vu une
sorte de revanche de l’oralité sur l’écriture.
En gros, une culture de l’oralité se voyant
brutalement imposer l’écriture réagissait sur
le mode de l’humour. J’en ai toute une
collection, d’exemples, et je viens d’en
relever un nouveau au Sénégal. A l’université
de Dakar on a, comme en France, imposé le
système dit LMD (licence master doctorat), et
il a été mis en place de façon un peu
improvisée. Les étudiants ont donc débaptisé
et rebaptisé ce sigle, qui est devenu
« Laisse Moi me Débrouiller ». Et
cette relecture me ravit.
Une autre
relecture, à propos de Nicolas Sarkozy qui a
encore frappé dans le domaine des
contrevérités. Donnant une conférence à Séoul,
il a expliqué qu’il avait en 2008 « créé
le G 20 », pour sauver le monde bien sûr.
Mais un simple regard sur Wikipédia nous
montre que le dit G 20 a été créé en septembre
1999, en marge d’une réunion du G7 à
Washington, et à l’initiative du ministre
canadien des Fiances Paul Martin. Un dicton
populaire dit qu’il n’y a pas qu’un âne qui
s’appelle Martin, mais celui-ci ne s’appelait
sûrement pas Sarkozy. Ce gros mensonge
s’explique à la fois par son égo démesuré,
indéniable, mais aussi par ses problèmes de
lecture. Dans G 20, il a sans doute entendu,
et lu, « j’ai
vingt » (vingt sur vingt, bien sûr, lui
qui est toujours si content de lui). Il est
temps qu’il comprenne que G ne se lit ni j’ai ni jet ni geai,
pas plus qu’UMP ne se lit Un
Mouvement Personnel, Union
pour Ma Pomme ou encore Ultime
Manipulation Protectrice.
Brett
Bailey est un artiste, metteur en scène, homme
de théâtre sud-africain connu,reconnu,
plusieurs fois honoré par des prix, dont le
travail est tourné vers la mémoire, celle de
son pays, et en particulier celle de
l’apartheid, qu’il n’ad’ailleurs pas vraiment
connu (il est né en 1967). Sa dernière
intervention, Exhibit
B (ainsi nommée parce qu’il avait déjà
monté, en 2010, Exhibit
A), est une installation de tableaux
vivants évoquant des scènes coloniales
etpostcoloniales. L’idée est de faire défiler
des spectateurs, ou des visiteurs, devant ces
scènes, de les faire réfléchir en leur donnant
à voir. Voirquoi ? Des
« acteurs » qui les regardent comme
des animaux enfermés dans leurs cages
regardent les visiteurs d’un zoo. « Zoo
humain » ?Oui, il y a de ça, et des
associations diverses ont tenté de faire
interdire Exhibit
B. En grattant un peu, on s’est rendu
compte que ce qu’elles reprochaient
essentiellement à Brett Bailey, c’estqu’il est
blanc. La
belle affaire ! Et bien oui, c’est une
affaire : seuls des Noirs, selon ces
Trissotins,auraient le droit de dénoncer les atrocités vécues par
leurs ancêtres.
Il y a
bien sûr là une logique imbécile. Seuls des
Vietnamiens auraient eu le droit demiliter
contre la guerre au Vietnam ? Seuls des
femmes pourraient lutter contre le
machisme ? Faudrait-il exclure des
manifestationsd’intermittents du spectacle les non intermittents venus les
soutenir ? Et seuls des députés homos
auraient dûêtre autorisés à voter la loi sur
le mariage pour tous ?
Mais, au
delà de cette imbécilité qui saute aux yeux,
c’est une forme de racisme quipointe ici, un
racisme à rebours, souvent assumé. Et qui se
manifeste avec une intolérance rappelant celle
de la manif pour tous. Car c’est cela qui
frappe leplus, cette intolérance partagée,
revendiquée et ravageuse.
Allez, je
pars prendre un avion. Ce soir je serai au
Sénégal. Tiens, je demanderai à mesamis,
là-bas, ce qu’ils pensent de cette affaire.
Pendant
mon séjour italien, la presse a révélé tout un
réseau mafieux qui a corrompu la classe
politique romaine. Au centre du système,
Massimo Carminati, ancien terroriste d’extrême
droite qui a copieusement arrosé la mairie de
Rome, en particulier l’ancien maire de droite,
pour obtenir sans appels d’offres des marchés
juteux concernant les transports urbains ou la
ramassage et le traitement des ordures. La
ville toute entière est sous la coupe de ce
clan, mais elle n’est pas la seule. A Venise,
la construction de digues pour protéger la
ville de la montée des eaux a donné lieu au
même type de corruption. Et à Milan, qui doit
recevoir en 2015 l’exposition universelle,
corruptions en tous gentes, encore, pour les
marchés publics. Bref, je ne vais pas vous
donner la liste des noms, des sommes (ou
trouve tout cela dans la presse italienne)
mais vous parler d’écoutes téléphoniques. En
effet Carminati a été écouté par la police,
enfin par la partie non corrompue de la
police, et la Repubblica de
vendredi dernier en a donné des extraits
intéressants.
Dans l’un
de ses coups de fil, Carminati élabore une
théorie du « monde du milieu ».
Extrait : E la teoria del mondo di mezzo
compa’... Ci stanno come di dice... I vivi
sopra e i morti sotto e noi stamo in mezzo...
Un mondo in mezzo dove tutti s’incontrano et
tu doco comme cazzo è possibile ».
Les vivants sont en haut, les morts en dessous
et nous sommes entre les deux, là où tous se
rencontrent. La Repubblica voit
dans cette expression un écho de l’écrivain
Tolkien et de son Middle-earth,
le
monde du milieu. Mais c’est prêter beaucoup de
culture aux truands. En italien le
« milieu » se dit la malavita,
ou la tèppa,
et les membres du « milieu » sont
des teppisti.
Mais Carmonati, en élaborant sa
« théorie », utilise mezzo avec un sens proche de celui qu’il a en
français. Zemmour devrait donc se
rassurer : le rayonnement culturel de la
France est intact.
Mais
l’article de la Repubblica est
en outre plein de détails sur la langue
utilisée par les mafieux, un véritable trésor
pour linguiste. Il faut lire ces extraits (la Repubblica du
5 décembre, page 13) pour percevoir toute la
brutalité d’un langage qui tronque les mots,
n’utilise pas d’adjectifs, va droit au fait,
violemment. J’ai longtemps pensé qu’il n’y
avait pas d’argot en italien parce que les
différents dialectes en tenaient lieu :
la mafia sicilienne parlait sicilien, la mafia
napolitaine napolitain, etc. Mais les
dialectes reculent, et ces écoutes
téléphoniques témoignent peut-être de la
naissance d’un argot. A suivre, donc, pour qui
s’intéresse à ces faits de langue. A propos,
les poésies de François Villon viennent d’être
éditées dans la Pléiade. Avec toutes ses
ballades en jargon, un argot lui aussi
intéressant à étudier. Allez, au travail.
Je n’ai
pas rapporté de Milan que des souvenirs
visuels, j’y ai aussi acheté des livres, et
l’un d’entre eux m’a singulièrement étonné. Il
s’agit d’un ouvrage de Tullio de Mauro, In
Europa son già 103 (en Europe elle sont
déjà 103), dont le sous-titre est plus
explicite : Troppe
lingua per una democrazia ? (trop
de langues pour une démocratie ?). Tullio
de Mauro est un linguiste italien connu pour
ses positions politiques (il fut adjoint au
maire de Rome pour la culture, puis ministre
communiste de l’éducation nationale) et pour
la défense des dialectes italiens et des
langues en général. Je l’ai connu, il y a
longtemps, j’avais dans les années 1970
traduit en français l’un de ses ouvrages (Introduction
à la sémantique) et je l’ai toujours lu
avec plaisir. Et là, pardonnez-moi
l’expression, j’en suis resté sur le cul. Il
s’agit d’un petit livre, à peine 80 pages en
gros caractères, dont le thème est donc une
interrogation sur la politique linguistique
dans l’union européenne. Et sa conclusion est
surprenante. Je vous la livre dans le texte,
pour ne pas le trahir, mais vous comprendrez
sans difficultés :
« Si
vogliamo un’Europa in cui i cittadini,
per riprendere l’idea di Aristotele, parlino
una lingua per discutere insieme ‘che cosa è
giusto e che cosa no, che cosa conviene et che
cosa no’ per la comune polis europea, oggi questa lingua è senza dubbio
l’inglese ».
L’anglais
au secours de la démocratie européenne !
De Mauro a par ailleurs, et c’est la toute fin
de son livre, un curieux argument. Pour une
fois, écrit-il, les Italiens peuvent faire une
proposition tirée de leur histoire
récente : depuis 50 ans ils ont appris
l’italien sans faire disparaître leurs
dialectes Et nous-autres Européens devrions
faire la même chose avec l’anglais (ici je
traduis) : « y mettre toute la riche
variation de cultures, de sens et d’images des
différentes langues, sans les abandonner et
mettre dans nos langues le goût de la
concision et de la limpidité de
l’anglais ». Je vous laisse méditer sur
cette proposition surprenante.
Je
viens de passer deux jours à Milan, où j’ai
donné deux conférences, et j’en ai profité
pour aller voir dans l’église de Santa Maria
delle Grazie, la Cène de Leonardo da Vinci : Une peinture
murale de plus de huit mètres de long,
réalisée entre 1494 et 1498 dans le réfectoire
de ce qui était alors un couvent dominicain.
La salle est immense, vide, et à l’autre bout,
face à la Cène,
une autre peinture dont je n’avais jamais
entendu parler, une Crucifixion de Donato Montorfano, réalisée en 1495, aussi
large mais plus haute, monumentale. Et la
comparaison de ces deux œuvres strictement
contemporaines est passionnante. Commençons
par la Cène.
On y voit au premier plan le Christ entouré de
ses douze apôtres, scène classique. Mais, de
chaque côté, à droite et à gauche, il y a
quatre portes dont la hauteur diminue au fur
et à mesure que l’on s’éloigne du premier
plan, et en prolongeant le haut de ces portes
on obtient deux lignes de fuite convergeant
vers la tête du Christ, qui constitue donc le
point de fuite central. Et ce balbutiement de
la perspective est à la fois touchant et
instructif. Touchant parce qu’on y voit naître
une technique. Instructif parce que cette
technique est mise au service du
pouvoir : le Christ n’est pas seulement
au centre de la table, avec six apôtres à sa
gauche et six à sa droite, il est aussi au
centre de la construction, son principe, comme
la référence suprême.
De
l’autre côté de l’immense salle, la Crucifixion est construite de façon très différente. Trois
croix, bien sûr, celle du Christ et des deux
larrons, avec une foule à leur pied. Mais
l’œuvre s’apparente à un triptyque, chaque
croix se détachant sous une voute différente,
et derrière, comme une immense toile de fond,
le ciel sur lequel s’inscrit l’ensemble :
pas de point de fuite, pas de perspective. Les
deux peintres ont travaillé à la même époque,
dans la même salle, peut-être se sont-ils
croisés, ont-ils observé le travail de
l’autre, je n’en sais rien, mais leur
technique est très différente.
Cela,
bien sûr, se situe dans une histoire. Quarante
ans avant, en 1456, Paolo Uccello peignait ses
trois Bataille
de San Romano. Cherchez-en des
reproductions et vous verrez comment il
contourne le problème de la perspective, en
particulier à l’aide des lances, dressées ou
brisées et à terre. Entre les deux, entre
Uccello et Vinci, Botticelli. Dans le Printemps,
en1477, il peint derrière le groupe de femmes
une sorte de rideau de scène composé par des
orangers pleins de fruits : pas de
problème de perspective. En revanche dans La
Naissance de Vénus, en 1485, il esquisse
sur le côté droit de la toile des promontoires
de plus en plus petit qui suggèrent
l’éloignement, la distance.
Bon,
je vais arrêter de jouer à l’historien d’art,
que je ne suis pas, car ces évocations ne sont
pas dues au hasard. La visite de Santa Maria
delle Grazie tout d’abord a fait remonter en
moi un souvenir inattendu. On entre dans l’ex
réfectoire du couvent par petits groupes, une
dizaine de personnes, et pour un temps limité,
quinze minutes. Le groupe attend devant une
porte en verre, elle s’ouvre, on entre dans un
corridor, la porte se referme derrière nous,
une autre s’ouvre, et l’on accède à la salle.
Or ce système de sas m’a étrangement rappelé
une époque lointaine où j’allais animer des
spectacles en prison : le même système,
une porte ne s’ouvrait jamais devant notre
véhicule chargé de matériel de sonorisation
avant que la précédente se referme derrière
nous, principe de précaution. Mais
on imagine mal que deux peintures murales
puissent s’échapper… Autre souvenir, en 1973
je crois, j’étais en vacances chez Léo Ferré,
qui habitait en Toscane, entre Florence et
Sienne. Un jour, en discutant avec lui, je me
rends compte qu’il n’était jamais allé à la
Galerie des Offices et lui dit qu’il devrait
au moins voir les deux Botticelli dont je
viens de parler. Le lendemain, il va à
Florence, revient le soir et me dit, mais je
suis incapable de suggérer dans l’écriture ses
intonations : « Voilà, j’y suis
allé, j’ai vu les deux tableaux, j’ai pleuré
et je suis revenu ! ». Une moderne variante du célèbre veni
vidi vici que
Jules César, relatant une victoire éclair,
aurait déclaré devant le sénat. Léo pour sa
part était venu, avait vu, avait pleuré, et il
le racontait de façon tout aussi laconique. Tout cela pour dire qu’une petite
visite dans une église milanaise a généré de
bien étranges effets mémoriels.
Deux
élections ont eu lieu ce week-end dans le
milieu politique (et nous verrons que le mot milieu est particulièrement bien choisi). La
première au Front National, où Marine Le Pen a
obtenu un score nord-coréen : 100% des
voix. Mais ce qui frappe le plus c’est que
dans les instances dirigeantes du parti
d’extrême droite on trouve le père,
Jean-Marie, la fille, Marine, la nièce,
Marion, et le compagnon de la fille, Louis
Aliot : une véritable petite entreprise
familiale.
Nicolas
Sarkozy a eu, lui, une élection moins
brillante à l’UMP : un peu plus de 64%
des voix. Et il a immédiatement déclaré :
« Ce vote marque un nouveau départ pour notre famille politique ».
Bien
sûr, ses affidés ont repris l’image : Il faut unir la famille, faire
la
paix dans la famille, etc. Les
communistes s’appellent entre eux camarades et les gaullistes compagnons.
Je ne sais pas si l’UMP est encore gaulliste,
sans doute pas puisque le parti de droite
constitue, aux dires de ses dirigeants, une
famille. Les camarades sont
ceux qui partagent la même chambre, les
compagnons ceux qui partagent le pain, alors
qu’en famille il y a des parents, des frères
et des soeurs. Mais ce mot de famille me fait irrésistiblement penser aux
mafia qui, elles, sont organisées en familles.
Il y en a par exemple cinq aux USA, les
familles Bonanno, Colombo, Genovese, Gambino
et Lucchese. Et il y a en France la famille
UMP, qui devrait nous dit-on changer de nom,
mais qui restera une famille. Or une famille,
dans la mafia, comporte un parrain (on
l’appelle « Don ») autour duquel
gravitent dans une hiérarchie scrupuleuse
différents responsables et deuxièmes ou
troisièmes couteaux : consigliere, sotto
capo, capi et soldati. Vous avez donc toutes
les données en main pour analyser
l’organigramme de l’UMP que la presse vous
révélera bientôt et donner aux différents
responsables un titre. L’un est déjà attribué,
bien sûr : Don Nicolas. Ah !,
j’oubliais : il y a encore un point en
commun aux milieux politiques et
mafieux : les affaires.
La
nouvelle a été présentée à peu près de la même
façon par tous les média :
L’Encyclopaedia Universalis est en dépôt de bilan à cause de la
concurrence de Wikipedia. Le Monde par exemple souligne que du côté d’Universalis il y a
« des articles solides, écrits par des
auteurs reconnus, souvent des
universitaires » et, du côté de
Wikipédia, « une encyclopédie en ligne
riche, de plus en plus fiable, actualisée en
permanence et, surtout, gratuite ». Dit
comme cela, évidemment, deux instruments de
savoir d’égale qualité, mais l’un gratuit et
l’autre non : le match est joué d’avance.
Le problème est que si Wikipédia est
effectivement en progrès, il est difficile de
la comparer à Universalis pour une raison
toute simple : une encyclopédie
participative, dans laquelle tout le monde
peut intervenir, ne présentera jamais les
garanties scientifiques nécessaires à une
telle entreprise. Qui décide par exemple de la
création d’article ? De leur
longueur ? Qui vérifie leur
impartialité ? Leur véracité ?
Je
vais en prendre deux exemples. Il y a quelques
années j’étais tombé par hasard sur l’article
consacré à Patrick Balkany. On y trouvait
entre autres choses l’indication de ses ennuis
judiciaires, de ses condamnations, mais aussi
le fait qu’une maîtresse l’avait accusé de
l’avoir forcée à lui faire une fellation en
lui mettant un révolver contre la tempe, puis
avait retiré sa plainte. Et une note de bas de
page signalait que tout le passage relatif aux
ennuis judiciaires de Balkany était l’objet de
nombreuses modifications émanant d’ordinateurs
de la mairie de Levallois-Perret, celle dont
il est maire. J’ai consulté ce matin l’article
et cette précision a disparu. Mais ce n’est
pas cela qui me paraît inquiétant, plutôt le
fait qu’on puisse modifier un article à sa
guise. Deuxième exemple, qui me concerne
directement : on m’a signalé un jour
qu’il y avait sur Wikipédia un article sur
moi. Je ne sais absolument pas qui l’a rédigé,
pas un de mes proches en tout cas. Je suis
allé le voir, bien sûr, et j’ai corrigé
quelques erreurs (l’article par exemple me
donnait comme professeur à la Sorbonne alors
que j’étais depuis plusieurs années à
Aix-Marseille) et, de temps en temps, complété
la bibliographie. Une autre fois j’ai
découvert que l’article avait été
considérablement allongé et modifié, avec une
architecture nouvelle qui ne me paraissait pas
pertinente mais à laquelle, bien sûr, je n’ai
pas touché.
Mais,
dans
les deux cas, se manifeste une différence
fondamentale entre Universalis et Wikipédia.
Le fait que quelqu’un puisse intervenir dans
un article le concernant jette un doute sur la
crédibilité scientifique d’une entreprise. En
outre, dans une entreprise éditoriale à
caractère encyclopédique, il devrait y avoir
une réflexion préalable sur les critères de
création d’articles, sur la place à leur
donner. Lorsque nous avons par exemple, avec
Jean-Claude Klein et Chantal Brunswick, fait Cent ans de chanson française, nous avons longuement discuté sur la
liste des entrées et sur leur longueur. Ce
matin encore j’ai comparé trois articles de
Wikipédia : sans compter la bibliographie
celui d’André Martinet compte 16 lignes, celui
d’Emile Benveniste 23 et le mien 57 !
Cela peut flatter mon ego mais me semble tout
à fait disproportionné. Non, on ne peut pas
mettre Universalis et Wikipédia sur le même
plan. Ce qui n’enlève rien à l’utilité de
Wikipédia, mais relativise un peu les choses.
En
fait, le problème posé est celui d’un
changement de paradigme et de culture. Quel
que soit le sérieux des promoteurs de
Wikipédia et leur méticulosité, cette
encyclopédie est le reflet d’une époque qui
semble oublier que la recherche nécessite de
lents travaux, que l’acquisition d’un savoir
passe par de nombreuses lectures. Lorsqu’un
étudiant consulte Internet sur un thème
quelconque et se contente de lire les deux ou
trois premiers articles (c’est semble-t-il la
moyenne) sans avoir les moyens d’en vérifier
la véracité et le sérieux, nous sommes sur une
pente dangereuse. De la même façon que les
tweets de Nadine Morano ne constituent pas une
sourde d’information politologique sérieuse (
au fait, l’article de Wipipédia la concernant
est long de 80 lignes...) les articles de
Wikipédia devraient toujours être utilisé avec
précaution.
Tourisme,
le
mot est en français récent, datant du XIX°
siècle et il désignait à l’époque une activité
britannique : les touristes venaient
d’outre-Manche, il fuyaient leurs brumes pour
aller jouir du soleil méditerranéen.
D’ailleurs ces deux mots, touriste et
tourisme, sont des emprunts à l’anglais (tourism,
tourist) qui venaient eux-mêmes, comme
souvent, du français (tour).
Faire
du tourisme c’est, selon le dictionnaire, « voyager
pour son plaisir », mais,
étymologiquement c’est faire un tour.
Reste
à
savoir quel type de plaisir le touriste
trouve-t-il dans ses tours. Du beau temps, de
la nourriture raffinée, des lieux de culture,
des changements de rythme de vie, l’éventail
est large. Mais l’Anglais, comme chacun sait,
est un pervers et il a donc perverti le
tourisme : on s’est mis à parler de tourisme
sexuel, vers la Thaïlande ou le Maroc,
les Anglais pervers y allant abuser de petits
garçons et de petites filles. Mais, la morale
et les droits de l’homme veillant, des
campagnes internationales dénoncèrent ces
pratiques honteuses et britanniques. Le
"tourisme sexuel" devint alors moins fréquent,
ou moins visible.
La
nature ayant horreur du vide, on vient
cependant d’inventer deux nouvelles formes de
tourisme : le tourisme
mémoriel et le tourisme
social. Le premier a été évoqué dans les
média à propos des cérémonies de commémoration
de la guerre de 14-18. Tous les goûts étant
dans la nature des hordes de touristes se
précipitent, dit-on, à Verdun ou ailleurs,
attirés sans doute par le goût du sang :
le tourisme, je le rappelle, est d’origine
anglaise et tous les Anglais sont des Jack
l’éventreur en puissance, ils aiment le sang.
Mais les Anglais ne s’installaient pas à
demeure sur les rives de la Méditerranée, ils
y passaient l’hiver, trois p’tits tours et
puis s’en allaient, pas plus qu’ils ne
s’installent sur les traces de tranchées.
Alors qu’il existe d’autres populations de
touristes, qui commencent leur itinéraire par
une petite croisière méditerranéenne, de la
Libye vers Lampedusa par exemple, ou à travers
le détroit de Gibraltar. Certains, trouvant
l’eau à leur goût, y restent (je veux dire
qu’ils y laissent leur peau). D’autres
parviennent à rejoindre la terre ferme et
beaucoup d’entre eux, voulant sans doute
découvrir le pays inventeur du tourisme, se
rendent dans la région de Calais en espérant
pouvoir passer en Angleterre. D’autres restent
sur le continent, France, Allemagne, Suède. En
« touristes » donc. Mais se pose
alors, aux yeux de certains Européens, un
problème : : la libre circulation des
personnes dans l’Union Européenne leur
donne-t-elle droit aux prestations sociales
accordées dans le pays qu’elles ont choisi
pour leur « vacances »?. Certains
hommes –et bien sûr certaines femmes-
politiques ont alors inventé une nouvelle
expression : tourisme
social. La langue, avait dit un jour
Roland Barthes, « est fasciste ».
Elle n’est en fait fasciste que dans la bouche
des fascistes. Et lorsqu’elle permet de créer
une formule comme tourisme
social, c’est-à-dire de nommer ainsi des
malheureux qui cherchent de meilleures
conditions de vie, elle est dégueulasse, ou
pour être plus précis est employée par des
gens dégueulasses. Adjectif qui, comme je l’ai
souvent rappelé, vient du verbe dégueuler.
J’ai
la semaine dernière participé à Bruxelles au Forum
mondial
sur l’interprétation, dans les locaux du
Parlement Européen, où j’ai donné une
conférence. Et, je crois pour la première fois
de ma vie, j’ai été traduit simultanément en
23 langues. Les hémicycles de l’UE ont ceci
d’impressionnant que, lorsqu’on se trouve à la
tribune, on voit 24 « aquariums »,
24 cabines de traduction où s’affairent les
interprètes. Métier éreintant (ils se
remplacent toutes les vingt minutes) et métier
nécessaire lorsqu’on veut que chacun puisse
s’exprimer dans sa langue. J’ai longtemps
trouvé cela déraisonnable : six langues à
l’ONU, où siègent près de 190 pays, 24 langues
pour 28 pays en Europe, pour un coût
exorbitant. J’entendais bien sûr les arguments
des défenseurs du système : d’une part,
disent-ils, c’est le prix de la démocratie
linguistique, et d’autre part la traduction et
l’interprétation coûteraient l’équivalent d’un
café par an et par européen. Outre que cet
argument me paraît démagogique le calcul qui
le sous-tend me semble largement approximatif
et sous-évalué. Mais qu’importe. Deux ou trois
choses m’ont fait réfléchir. D’une part, à la
fin de ma conférence, une longue discussion a
eu lieu avec la salle, les questions étant
posées le plus souvent en français et parfois
en anglais. Soudain quelqu’un prend la parole
en allemand, langue que je ne comprend pas, je
n’avais pas de casque et je
lance : « could
you speak English ? ». Je me
rends alors compte, en sentant les réactions
de la salle, que je venais de dire une grosse
bêtise (les habitudes des parlementaires
européens sont justement de parler chacun sa
langue) et, surtout, que j’étais en train
d’alimenter la tendance à la domination de
l’anglais. Bref, on m’a donné un casque et
j’ai écouté l’intervenant germanophone en
traduction française. D’autre part, une autre
remarque m’a paru judicieuse. Olga Cosmidou,
qui est en charge de tout le service de
traduction de l’UE, racontait dans son
intervention de clôture , qu’un jour on lui
avait dit : « le
plurilinguisme
coûte trop cher à l’Europe, il faut arrêter ».
Et elle avait répondu : « Les
élections coûtent encore plus cher.
Qu’est-ce que vous proposez ?».
Argument imparable, qui nous ramène au coût de
la démocratie : elle est onéreuse
(surtout lorsque Sarkozy mène campagne), mais
indispensable. Bref, j’ai changé d’avis sur le
sujet des langues de l’UE. Et maintenant, assez d’autocritique et de palinodie
(mon ego va finir par en souffrir), passons
aux interprètes.
Pendant
les
deux jours du colloque, ils étaient 63 à
officier, 63 interprètes dont on nous avait
distribué le profil, 63 représentant 21
langues premières, c’est-à-dire traduisant
vers 21 langues (l’interprète traduit toujours
vers sa langue). Pour compléter ce tableau
collectif, ajoutons qu’ils pouvaient traduire
à partir de 4 langues en moyenne, c’est-à-dire
qu’ils connaissaient 4 langues en plus de la
leur. De quelles langues traduisent-ils ?
De toutes celles de l’UE, mais en entrant dans
le détails de leur présentation on voyait que
tous pouvaient traduire de l’anglais, que 46
traduisaient aussi du
français,
38 de l’allemand, 26 de l’espagnol et 25 de
l’italien. Pour les autres langues, nous
étions au dessous de 10 interprètes. Et ce
déséquilibre m’intrigue. De quoi témoignent
ces chiffres ? D’abord d’une demande,
bien sûr. S’il y avait de nombreux
parlementaires européens prenant la parole en
maltais ou en gaëlique ou utilisant la traduction vers le maltais ou le
gaëlique, il y aurait beaucoup plus
d’interprètes spécialisés en ces langues. Mais
tout de même il reste une question. Le pays
qui a le plus de députés européens est
l’Allemagne (96 députés). Ceux qui en ont le
moins (6 députés) sont l’Estonie, le
Luxembourg et Malte. Les Estoniens ont autant
de droits linguistiques que les Allemands, OK.
Mais si nous additionnons les députés
Allemands et Autrichiens nous arrivons à 114
germanophones. En additionnant les 73
Britanniques et les 11 Irlandais nous avons 84
anglophones. Quant aux francophones, en
comptant les 74 Français, la moitié des 21
Belges et des 6 Luxembourgeois, nous arrivons
à un peu moins de 90. Pourquoi, malgré ces
chiffres, y avait-il plus d’interprètes à
partir de l’anglais et du français que de
l’allemand ? La pratique des langues
pivots l’explique en partie. Lorsqu’on ne
dispose pas d’un interprète maltais-gaëlique
par exemple, on va traduire du maltais vers
l’anglais ou le français, puis de l’une de ces
deux langues vers le gaëlique. Il reste que le
groupe de tête, les langues dont on traduit le
plus (anglais, français, allemand, espagnol)
correspond aux premières langues de notre
baromètre et constitue une sorte de club privé
des langues ayant le plus de poids.
Tout
ceci repose sur l’analyse du profil de 63
interprètes, échantillon bien limité (l’UE en
utilise plus de 2.000) et mérite d’être
approfondi. Ce sera pour une autre fois.
A la
une de Libération d’hier un titre, à côté des photos de
François Fillion et Jean-Pierre Jouyet : Le bal
des démenteurs. La formule est
plaisante car, même si démenteur n’est pas dans le dictionnaire (ou du
moins n’est pas dans les dictionnaires que je
possède) et que le correcteur orthographique
de mon traitement de texte le refuse, elle a
le double mérite de rappeler une
étymologie (démentir, c’est contredire ce
qu’on considère ou présente comme un mensonge)
et de faire planer dans l’air, de façon
presque subliminale, le mot menteur : on ne peut pas ne pas lire ou entendre le
bal des menteurs. Ce n’est d’ailleurs
pas la première fois que le journal joue sur
ce mot : le 12 mai 2013 Libération traitait déjà Claude Guéant de « cardinal
démenteur », que l’on pouvait bien sûr
entre « cardinal des menteurs ». Et
cela ravive chez moi un vieux souvenir, qui
remonte sans doute au début des années 1970,
un titre à la une du Canard enchaîné proclamant « Michel Debré dément ». Les
hommes politiques passant une bonne
partie de leur temps à démentir des choses le
plus souvent réelles, cela n’avait pas de quoi
étonner. Sauf que ce titre ne renvoyait à
aucun article, qu’il était impossible de
savoir ce que Debré pouvait bien avoir
démenti, et qu’il fallait donc prendre dément non pas comme un verbe mais comme un
adjectif : Michel Debré était présenté
comme fou. Et, pour revenir au titre de Libération d’hier, Le
bal des démenteurs évoque alors non
seulement le bal des menteurs mais aussi celui
des déments
Ouvrant
ce matin mon ordinateur je consulte, comme
tous les jours « les titres d’actu du
matin », un service que L’Obs (ex Nouvel Observateur) sert quotidiennement à ses abonnés, et les deux
premiers titres me sautent aux yeux : L’addition
salée
de Fillon et Jouyet d’une part, et
d’autre part On
a découvert le virus qui rend idiot. Je
crois l’avoir déjà écrit : jalouse de
voir la droite française être qualifiée de
« plus bête du monde » la gauche
s’est mise sur les rangs, candidate au titre
ou visant au minimum la première place ex
aequo. L’histoire de Jouyet n’est qu’un
épisode de plus dans cette compétition, et la
seule question est de savoir de qui sera
constitué le jury :par les
électeurs du Front National ?
Mais
le second titre vient jeter une lumière
nouvelle sur la situation politique. Des
chercheurs américains viennent en effet de
découvrir un virus « susceptible de nous
rendre stupides, ou du moins d’altérer nos
capacités cognitives ». Il s’agit du
chlorovirus ATCV-1 qui se loge paraît-il dans
la gorge mais avait été déjà repéré dans les
algues vertes. Comment ce chlorovirus ATCV-1
a-t-il pu passer des algues vers les gorges
humaines ? Mystère. Mais une enquête
portant sur 92 infectés par ces virus a montré
que 44% des testés ont « moins bien
réussi les tests créés pour mesurer leur
rapidité et la performance de leurs capacités
visuelles » et en outre « ont aussi
obtenu de moins bon résultats aux épreuves
destinés à mesurer leur attention ». Bien
sûr le titre de L’Obs est un peu exagéré : est-ce être
idiot que d’avoir moins de rapidité, moins de
capacité visuelle et moins d’attention
que la moyenne? Sans doute pas, mais cette
découverte ouvre des perspectives explicatives
intéressantes. La baisse des capacités
visuelles et de l’attention pourrait en effet expliquer bien des choses. Que
monsieur Jouyet par exemple n’ait pas vu le
magnétophone que les journalistes du Monde avaient déposé devant lui. Que monsieur
Sarkozy n’ait pas vu que sa campagne
présidentielle coûtait beaucoup trop cher. Que
monsieur Netanyahou et les hommes politiques
israéliens qui l’ont précédé n’aient pas prêté
attention au fait que la Palestine était
d’abord habitée par des Palestiniens. Que
Thomas Thévenoud n’a pas vu dans son courrier
les lettres de l’administration des impôts.
Que monsieur Copé n’a pas vu que les élections
à la présidence de l’UMP étaient truquées en
sa faveur, etc., etc., je vous laisse
compléter à votre goût la liste des victimes
du chlorovirus ATCV-1. Ils
sont tous idiots mais ce n’est pas de leur
faute, ni celle de leur hérédité, ils sont
victimes d’une épidémie.
Mais
au fait ce mot, idiotie, que signifie-t-il exactement ? Son étymologie est
intéressante. En grec classique ιδιος voulait
dire « particulier »,
« spécifique » et les idiots
potentiels que nous venons de lister sont
effectivement bien particuliers. Et ιδιιωτης ,
qui en découle, signifiait « homme
vulgaire, sot », ce qui semble encore
correspondre à notre échantillonnage. Ah non,
j’oubliais, idiốtês signifiait
aussi « particulier »
au
sens de « pas
magistrat », ou « qui ne participe
pas à la vie politique de la
république ». Il nous faudrait donc
conclure que le chlorovirus ATCV-1 transforme
les hommes politiques atteints de bêtise, dont
je parlais dans mon billet précédent, en
hommes qui ne participent pas à la vie
politique. Et pourtant Jouyet, Sarkozy,
Netanyahou, Thévenoud, Copé et tous ceux que
vous aurez bien voulu ajouter à la liste
participent bien à cette vie politique. Idiots
mais impliqués dans la vie politique. Ce qui
nous montre, ce que les linguistes savaient
d’ailleurs déjà, que l’évolution sémantoque
modifie le sens, l’élargit ou le restreint. De
la même façon que, par exemple, le travail était
un instrument de torture avant de prendre le
sens de labeur,
l’idiot était
extérieur à la politique avant de l’investir
pleinement.
Longtemps
l’argot
a été considéré comme étant essentiellement la
langue du milieu, des truands, un jargon
professionnel en quelque sorte. En gros, il
s’agissait de formes cryptiques, permettant de
garder le secret, de ne pas être compris des
personnes extérieures au groupe, des gogos et
des flics pour les truands, ou des clients
pour les bouchers, qui utilisaient le
louchebem. La thèse était simple et commode mais fausse. Ou plutôt, elle est
devenu fausse, depuis que le grand banditisme
porte cravate, fréquente les cabinets
ministériels et parle le langage de l’ENA,
celui des banquiers ou encore le
luxembourgeois. Car il y a aujourd'hui un
milieu new look, socialement plus présentable
mais pas fréquentable pour autant.
Deux
journalistes
du Monde,
Gérard Davet et Fabrice Lhomme, viennent de
sortir un livre, Sarkozy s’est tuer, analysant la dizaine d’affaires dans lesquelles
est impliqué l’ex chef de l’état et concluant
en gros qu’il est difficile pour eux de savoir
s’il est coupable mais qu’à tout le moins il
navigue dans un « milieu » rempli
des coupables, il est entouré de gens à
différents degrés compromis. Car il y a un
« milieu » politique français, ou si
l’on préfère il y a des délinquants dans le
milieu politique, qu’ils s’appellent Cahuzac,
Balkany ou peut-être Sarkozy, et ils ne
parlent pas argot, ils se contentent le plus
souvent d’être grossiers. J’ajouterais qu’en
outre ils ne brillent pas par leur
intelligence : Cahuzac s’est fait pincer
bêtement, Balkany ne va pas échapper à la
justice (sa femme est déjà coincée) et les
deux journalistes du Monde racontent une anecdote prouvant la
bêtise de Sarkozy. Rappelons les faits. L’ex
président communiquait avec son avocat grâce à
un téléphone enregistré sous un faux nom, Paul
Bismuth. Déjà, il peut sembler étrange qu’un
homme de ce statut utilise un procédé de
truands, mais qu’importe. Ce qui est
intéressant est de savoir comment les
enquêteurs l’ont découvert. Et c’est là
qu’intervient la bêtise. L’homme et son avocat
étaient écoutés sur leurs lignes légales et un
jour est interceptée une communication entre
Sarkozy et son ancienne femme, Cecilia, dans
laquelle il lui promet de la rappeler. Mais il
ne le fait pas. Tiens donc ! On va donc
voir du côté des fadettes de la dame et l’on
se rend compte qu’il l’a bien rappelée, mais
avec un autre téléphone, celui qui est
enregistré sous le nom de Bismuth. Voilà
comment on se fait pincer bêtement, à cause
d’une erreur de débutant. Comme quoi on peut
ne pas être loin du milieu sans être vraiment
professionnel.
D’autres
professionnels
qui frôlent la bêtise sont les pilotes d’Air
France. Vous vous souvenez de leur grève de
nantis qui a fait perdre quelques centaines de
millions à leur compagnie sans leur rapporter
grand chose. Or voici qu’ils se tournent
contre Air France à propos du non paiement de
leurs journées de grève. Si j’ai bien compris
leur revendication, voici comment on peut
l’expliquer. Si un pilote fait par exemple un
vol Paris-Pékin, ou Paris-Rio, ou Paris New
York, il ne va pas revenir quelques heures
plus tard sur le même avion qui fera le vol en
sens inverse: il a un ou deux jours de repos
dans un hôtel luxueux à Pékin, à New York, ou
à Rio de Janeiro, avant de reprendre les
commandes d’un avion en sens inverse. Mais
s’il est en grève, que le vol Paris-Rio par
exemple ne quitte pas l’aéroport de Roissy et
donc qu’il n’y a pas en retour de vol
Rio-Paris, combien de jours le pilote a-t-il
fait grève ? En d’autres termes, va-t-on
retenir sur son salaire seulement les heures
de vol qu’il aurait dû accomplir ou également
le jour de repos entre les deux vols ? Et
vous avez compris qu’ils réclament qu’on leur
paie leurs jours de repos entre des vols
qu’ils n’ont pas effectués. Cela s’appelle,
bien sûr, de la cupidité. Mais aussi de la
bêtise : quand on est aussi impopulaire,
on devrait faire profil bas. Bien sûr je
n'irais pas jusqu'à assimiler les pilotes
d'Air France au milieu new look qui apparaît
dans la politique, mais tout ce beau monde a
au moins en commun le goût de l'argent.
C’est
comme
Thomas Thévenoud, député PS de Saône-et-Loire,
obligé de démissionner neuf jours après avoir
été nommé secrétaire d’état parce qu’il était
en délicatesse avec le fisc, qui plaide la
« phobie administrative » et revient
sans vergogne à l’assemblée nationale pour
pouvoir toucher son salaire. Décidément, si
les truands ont bien changé sociologiquement,
s’ils ne parlent plus argot, ils ont également
changé sur un autre point : il y avait,
dans le milieu, une forme de morale. Tiens,
comment dit-on morale en luxembourgeois ?
Ce
qui s’est passé en Tunisie est remarquable, de
différents points de vue. Tout d’abord c’est à
ma connaissance la première fois dans un pays
arabe que deux forces politiques nettement
antagonistes, sur des positions tranchées,
s’affrontent démocratiquement. C’est aussi la
première fois dans un pays musulman qu’une coalisation politique
affirmant vouloir séparer la religion de la
politique se manifeste ouvertement et, en
outre, l’emporte. En eux-mêmes, ces deux
événements constituent une véritable
révolution. Bien sûr, les choses sont un peu
plus complexes. Le parti victorieux avec 85
sièges de députés, Nida Tounès (« appel à
la Tunisie), est rarement qualifié de
« laïque », plutôt de
«séculier ». Laïcité est en effet
considéré comme synonyme d’athéisme, ce qui
est en pays musulman insupportable : il
reste du chemin à faire. En outre les
islamistes d’En Nahda (69 sièges) ont évité la
déroute totale en présentant un visage
« light » : barbes plus
discrètes et professions de foi
« démocratiques ». Les barbus sont
soudain devenu partisans de l’égalité entre
l’homme et la femme et affichent un respect
pour le premier président de la république,
feu Habib Bourguiba, qu’ils vouaient jusqu’ici
aux gémonies. Cela s’appelle de la démagogie,
mais ça marche. Bon, il reste à élire un
président, à composer un gouvernement, les
choses ne seront pas simples, mais ne boudons
pas notre plaisir : le peuple tunisien a
réussi à inverser la vapeur. Pourvu que ça
dure : le peuple est versatile.
Au
moment où j’écris ces lignes l’ex président du
Burkina Faso, Blaise Compaoré, a été poussé
vers la sortie alors qu’il voulait changer la
constitution pour pouvoir se faire élire une
ixième fois, après 27 ans de pouvoir. Et,
toujours au moment où j’écris, il y a dans ce
pays deux présidents auto-proclamés, deux
militaires, bien sûr. La foule, nous disent
les média, fête le départ de Compaoré. Il y a
trois mois je me trouvais à Ouagadougou et la
foule l’acclamait : la foule est
versatile…
Dans
le colloque auquel j’étais invité, une
personne présente une communication sur les
problèmes de l’enseignement de la traduction
en Arabie saoudite. A l’écouter, on a
l‘impression que seules les filles ont des
problèmes : « elles ont des
difficultés… », « le travail
personnel donne l‘occasion à l’étudiante
de… », « les étudiantes ont choisi
un ouvrage… ». Et les étudiants, ils
n’ont pas de problèmes ? Sans doute, mais
il faut savoir que l’enseignement supérieur,
chez les Saoudiens, n’est pas mixte. Il y a
donc des universités pour filles, avec des
profs femmes, et des universités pour garçons,
avec des profs hommes. Et d’ailleurs, parlant
de l’avenir professionnel des étudiantes en
traduction, on nous précise :
« elles ont des débouchés dans les
banques féminines ». Non seulement les femmes sont
cantonnées dans des universités féminines,
mais encore elles disposent de banques
féminines. Elles n’ont pas à se plaindre, les
femmes, en Arabie saoudite. Mais méfions-nous
tout de même : les femmes sont
versatiles. Certaines, rares il est vrai, ont
commencé à braver la loi en conduisant des
voitures, ce qui leur est formellement
interdit. On sait comment ça commence, en
prenant le volant, on ne sait jamais comment
ça finit. Bien que, parfois, la loi puisse
elle aussi être versatile. Mais dans le cas en
question, cela risque de prendre du temps.
Revenons,
pour
terminer, à la Tunisie. Aujourd’hui, en
rentrant en France, je lis dans Libération un
entrefilet racontant qu’arrivant à Tunis
vendredi soir Bernard-Henri Levy avait été
accueilli par des huées à l’aéroport, des gens
hurlant « BHL dégage », des gens
« de la mouvance de la presse
nationaliste » selon Libé et
« d’exilés kadhafistes » selon Levy.
Je me doutais qu’a peine arrivé en France il
emploierait ses réseaux pour diffuser une
version qui l’arrangeait. En fait il a été
accueilli par des tunisiens de gauche, alertés
non pas par les passagers de l’avion, malgré
ce que dit Libé,
mais sans doute par une « taupe » de
la compagnie d’aviation puisque les
manifestants étaient à l’aéroport avant son
arrivée. Enquête faite, il aurait été invité
par un homme d’affaire libyen, qui a payé son
billet depuis la Tunisie et lui avait réservé
six nuits dans un luxueux hôtel de Gammarth. A
l’aéroport, il a pu être exfiltré, mais
d’autres manifestants l’attendaient à l’hôtel.
Deux analyses couraient les rues, la première
voulant qu’il était venu s’immiscer dans la
campagne présidentielle à l’appel du président
sortant Marzouki, la seconde qu’il venait
comploter avec des Libyens. La seconde est
sans doute la plus proche de la vérité. Ce
type se prend pour Malraux ou pour Sartre ou
les deux à la fois, et comme il n’en a pas le
talent littéraire, il tente de les mimer en
jouant le rôle de l’intellectuel politique
intervenant sur tous les fronts. A-t-il oublié
ce qu’écrivait Marx, que lorsque l’histoire se
répète, c’est sur le mode de la farce ?
Et il est vrai que, de nos jours, le ridicule
ne tue plus. Souvenez-vous de ses pitreries en
ex-Yougoslavie, puis en Ukraine. Il imaginait
débarquer au Maghreb en tête pensante de
l’avenir de la Libye ? Ce qui est sûr,
c’est que la presse francophone tunisienne l’a
assassiné (« Il s’invite à nos
élections... et c’est un DEGAGE » dans Le
Temps, « Une visite qui sent le
souffre, Dégage BHL » dans La Presse). Ce qui est sûr aussi, c’est que dès le lendemain, la
Tunisie a poliment demandé à Levy de rentrer
chez lui, ce qu’il a fait bien vote. Ces
Arabes n’ont décidément aucune reconnaissance.
Le sauveur de la Bosnie, de l’Ukraine, de la
Libye débarque chez eux, et ils le virent. Ils
sont versatiles, ces Arabes !
L’association
Péta
(pour une éthique dans le traitement des
animaux) mène actuellement une campagne contre
la compagnie Air France, qu’elle accuse de
convoyer des singes utilisés pour des
expériences de laboratoire. En effet, déclare
Péta, “en
envoyant des milliers de singes aux
laboratoires, Air France se rend tout aussi
coupable des mutilations et du meurtre de ces
animaux intelligents et sociaux que les
expérimentateurs qui utilisent leurs foreuses,
scalpels et seringues ». Noble
combat ! Si noble, d’ailleurs, que la
créa trice de parfums et styliste de mode Lolita
Lempicka l’a rejoint et, qu’invitée
aujourd’hui à la « nouvelle
édition » de Canal + elle a, dans un
discours enflammé, suggéré de boycotter cette
compagnie.
Chaque
fois
que j’entends parler de ce type de campagne je
me demande pourquoi les gens qui les mènent ne
s’engagent pas en même temps, solennellement, à refuser, en cas de maladie, d’être
soignés avec des médicaments testés sur des
animaux. Mais voulant tout de même être mieux
informé, j’ai tapé sur Google « Lolita
Lempicka Air France ». Faites comme moi
et vous tomberez non pas sur la relation de ce
juste combat mais sur un certain nombre de
publicités pour la boutique Air France, qui
vend sur tous ses vols les parfums Lempicka.
Tiens donc ! Lolita Lempicka ne
devrait-elle pas, en toute logique, interdire
à cette méchante compagnie de diffuser ses
produits ? Cela donnerait un peu plus de
poids à ses protestations... Mais il est
parfois des éthiques à dimensions variables.
Plus
sérieusement,
trois scrutins importants se sont déroulés
dimanche dernier. En Ukraine, le corps
électoral a donné une véritable baffe à
Poutine. Au Brésil, Dilma Rousseff a été
réélue, au ras des fesses mais réélue quand
même, à la présidence de la république. Et en
Tunisie les islamistes d’En Nahda ont été
distancés par les listes
« laïques ». Il faut dire que
lorsqu’ils étaient au pouvoir les islamistes
ont eu des positions à dimensions variables
face aux terroristes, aux problèmes
économiques, à la démocratie, et que le double
jeu finit toujours par se payer.
Justement, je pars demain en Tunisie, pour un colloque, mais bien content d’aller voir de plus près ce qui se passe dans mon pays natal. Je vous en parlerai peut-être la semaine prochaine.
Le
19 novembre 1964, le numéro 1 du Nouvel
Observateur s’ouvrait sur un long
entretien avec Jean-Paul Sartre, sous le titre L’Alibi,
dans lequel le philosophe analysait la
situation politique de la France, le rapport
de la jeunesse à la politique et à l’autorité,
son propre refus de recevoir le prix Nobel de
littérature, bref, un joli coup
journalistique. Cette semaine, le même
hebdomadaire, sous un titre nouveau, L’Obs et une maquette renouvelée, titre sur Manuel
Valls qui proclame à la une « Il
faut en finir avec la gauche passéiste ».
Cinquante ans séparent ces deux numéros,
cinquante ans de journalisme, bien sûr, mais
aussi de vie politique française. Si vous
trouvez un exemplaire du premier, amusez-vous
à faire la comparaison. Du changement ?
Peut-être pas tant que cela. Sartre n’était
pas encore radicalisé, comme lorsqu’il prendra
la défense du journal maoïste La
Cause du peuple, et je ne suis pas sûr
qu’il aurait désavoué les propos de Valls.
Un
qui ne change pas, c’est Alain Badiou.
Accroché il y a quelques jours dans Libération par Laurent Joffrin qui, rendant compte de son
livre d’entretiens avec Marcel Gauchet, le
traitait de « dinosaure maoïste »,
Badiou répond ce matin dans une longue
tribune. Il se livre d’abord à une incroyable
et obscène comptabilité. La révolution
culturelle chinoise a fait des morts ?
Oui, mais les deux guerres mondiales, pourtant
menées par des démocraties, en ont fait
beaucoup plus, explique notre philosophe,
avant de se livrer à une tentative de
réhabilitation de ce mouvement lancé par Mao
Dze Dong. Je vous en donne deux extraits. Pour
Badiou, la révolution culturelle chinoise a
été:
« La
plus mémorable mobilisation démocratique que
le monde ait jamais connue, puisqu’elle
allait jusqu’au droit conféré aux
organisations de masse d’entrer dans tous
les bâtiments officiels et d’y examiner les
papiers et archives d’état ».
Et
il ajoute :
« Cette
révolution qui porte l’avenir, qui est ce à
partir de quoi doivent se formuler les
principes de la nouvelle séquence du
communisme, a échoue au regard des ambitions
qui étaient les siennes ».
Je
ne sais pas si la passion de Badiou pour cette
période politique l’a poussé jusqu’à aller y
voir de plus près, sur place. J’ai pour ma
part des amis, à peine plus âgés que moi, des
universitaires , qui en ont subi directement
les effets, et je dois dire que leur point de
vue est assez différent, c’est le moins qu’on
puisse dire.
Allez,
passons
à quelque chose de plus drôle. On vient de
publier en trois CD l’intégrale des chansons
du père Duval. Je sais, il s’agit d’un temps
que les moins de soixante ans ne peuvent pas
connaître. Le ciel est rouge, Rue des
longues haires, Le
seigneur reviendra, Qu’est-ce
que j’ai dans ma p’tite tête étaient, au
milieu des années 1950, des titres dont
l’auteur et interprète, Aimé Duval, était une
jésuite, missionnaire en milieu ouvrier, qui
avait l’oreille de la jeunesse catholique. Son
énorme succès ouvrit la voie à quelque
imitateurs, le père Bernard, le père Cocagnac,
et surtout à un autre énorme succès, celui de
sœur
Sourire, une dominicaine inoubliable
interprète de Dominique.
A l’époque, cette chanson nous faisait bien
rire, car il fallait vivre en pays arabophone
pour percevoir l’involontaire ambiguïté du
refrain, « Dominique nique
nique... ». Quoiqu’il en soit, le père
Duval comme sœur
Sourire
ont mal fini, tous les deux alcooliques, elle
défroquées, je ne sais pas pour lui, et tous
les deux ruinés. Les royalties de leurs
millions de disques vendus ont en effet
atterri dans les caisses des jésuites, pour
l’un, des dominicaines, pour l’autre.
Moralité : les cathos chantent, et puis
ils trinquent.
Ecouter
aujourd’hui
le père Duval ou sœur
Sourire relève d’un étrange passéisme. Mais ce
passéisme est-il plus grave que celui de
Badiou ?
Me
voici donc rentré d’un colloque qui avait lieu
à Ouarzazate, dans le désert marocain, un
colloque dont les organisateurs étaient bien
embêtés : plus de la moitié des
participants s’étaient désistés après
l’annonce de la décapitation d’un otage
français en Algérie. Ces annulations
impliquaient, bien sûr, une réorganisation
totale du programme, mais surtout posaient
quelques problèmes vis-à-vis de l’hôtel dans
lequel les chambres avaient été réservées. En
toute chose il y a cependant matière à
rire : parmi la soixantaine d’absents,
soit la moitié des inscrits, les premiers à
s’être désistés étaient les cinq ou six Corses
attendus, et les Marocains, qui ont sans doute
mauvais esprit, insinuaient que, pourtant, ils
devaient être habitués aux bombes et autres
petits inconvénients de la vie quotidienne.
Pour être tout à fait honnête, je dois dire
que j’ai moi-même annulé ma participation à un
autre colloque, en Algérie celui-là. Oui, je
connais la parabole de la paille et de la
poutre, mais je connais aussi la différence
entre le Maroc et l’Algérie.
Venons-en
donc
au colloque, du moins à quelques petits
évènements qui l’ont marqué. Les trois langues
de travail étaient l’anglais, l’arabe et le
français, et les interventions étaient aux
deux tiers en français, au tiers en arabe, une
seule étant en anglais. Une linguiste
marocaine présente donc, en français, un
travail sur la darija,
l’arabe populaire marocain, devant un public
composé essentiellement de locuteurs de
l’arabe et/ou du berbère et du français, et de
quelques locuteurs de l’arabe et de l’anglais.
Elle vient de commencer son intervention en
expliquant, à propos de la place des langues
dans la constitution marocaine, qui considère
l’arabe comme la langue officielle et l’amazighe (le
berbère) comme une langue officielle, que la darija était en même temps « incluse
dans et exclue par le mot arabe dans la constitution »,
et
s’arrête parce que dans la salle un linguiste
venu d’un pays du Machrak proteste, expliquant
qu’il ne comprend pas le français. Elle propose alors de se traduire elle-même en darija,
en arabe marocain, donc. Et l’autre réplique
en arabe, montrant par là qu’il a compris le
français : « non,
en fusha », c’est-à-dire en arabe
« classique ». Quelques minutes plus
tard il quittera d’ailleurs la salle,
illustrant merveilleusement le fait que:
« la
darija est en même temps incluse dans et
exclue par le mot arabe ».
Le
lendemain,
après une conférence en français sur les
rapports entre religion et religiosité dans le
roman arabe, un remarquable travail fondé sur
l’analyse de plus de 130 romans récents, le
même machrakin prend la parole en arabe, sur
un ton d’inquisiteur, pour exiger du
conférencier qu’il dise comment il se
positionnait par rapport au contenu de ces
romans. S’ensuit une violente altercation, en
arabe, l’un expliquant qu’il présente un
travail scientifique, qu’il analyse des textes
et n’a pas à exprimer sa position personnelle,
l’autre persistant à exiger qu’il dise ce
qu’il pense, voulant en fait qu’il dénonce la
façon humoristique de parler de la religion
dans certains de ces romans.
Il
y a dans tout cela une véritable leçon de
chose. J’avais présenté une conférence
inaugurale en français, m’arrêtant toutes les
dix minutes pour qu’on résume en arabe mes
propos, et personne n’y avait trouvé à redire.
Mais les deux incidents que je viens de
relater concernent un tabou (la religion) et
un refus (l’arabe réellement parlé, qu’il soit
marocain ou libanais ou ce que l’on veut).
Surtout, pour un observateur extérieur, il
était évident que le machrakin avait
parfaitement compris la conférence sur les
romans, alors que la veille il exigeait une
traduction en « fusha ». Si tout
cela avait était filmé, nous aurions un
magnifique document à présenter dans des
séminaires sur la sociolinguistique des pays
arabes, ou sur l’idéologie, ou sur la mauvaise
foi...
Il y a eu, lors d’un récent match éliminatoire de l’Euro 2016 entre la
Serbie et l’Albanie, un petit scandale :
un drone a survolé le terrain de foot, tirant
derrière lui un drapeau albanais. Le terrain a
été envahi par des supporters serbes qui se
sont copieusement bastonnés avec les joueurs
albanais, le match a été interrompu, reporté,
et l’UEFA doit décider de la suite à donner à
cette affaire. Mais le problème n’est pas
seulement sportif. En effet, le drapeau en
cause était celui de la « Grande
Albanie ». Le drapeau albanais est
constitué de deux aigles noirs sur fond rouge,
alors que sur celui de la « Grande
Albanie » les
deux
aigles sont sur une carte rouge qui englobe les communautés
albanophones d’Albanie, du Kosovo, du
Monténégro, de Macédoine, de Grèce et de
Serbie. C’est-à-dire qu’il ne s’agit de
l’Albanie politique mais d’une Albanie
« ethnique », ou
« linguistique », revendiquant des
morceaux de territoires des différents pays
voisins, dont la Serbie, ce qui explique la
fureur du public : le match avait en
effet lieu à Belgrade, capitale de la Serbie.
L’incident pose à ceux qui s’intéressent aux politiques linguistiques une
question complexe: une unité linguistique
suffit-elle à constituer une nation ? Et
nous allons voir apparaître, beaucoup plus
concrètement, la même question au Levant. Sur
le terrain, face aux fous de Dieu du
soi-disant état islamique, les seuls réels
combattants sont les peshmergas, c’est-à-dire
des combattants kurdes. Vue de loin, disons de
chez nous, il s’agit d’une minorité vivant en
Turquie ou en Iran. En fait ils sont 45
millions, à cheval sur quatre pays, la Syrie,
la Turquie, l’Irak et l’Iran, constituant un
vaste ensemble continu, et ils ont déjà un
début de reconnaissance en Iran (une province
du Kurdistan) et en Irak (une province
autonome du Kurdistan). Je ne connais pas
assez la situation pour savoir s’ils se
comprennent tous entre eux, mais je suppose
qu’ils doivent avoir un bon degré
d’intercompréhension, tout comme les
Albanais. Quoiqu’il en soit, le problème de la
création d’un Kurdistan unifié ne peut que se
poser à moyen terme, et il met déjà le pouvoir
turc en rage.
Et je repose ma question :
une unité linguistique suffit-elle à
constituer une nation ? Cette question va
au delà des revendications comme celles de la
Catalogne, puisque celle-ci constitue déjà une
région reconnue. Elle implique une mise en
cause des frontières. En d’autres termes les
gens par exemple qui parlent hausa au Niger et
au Nigéria doivent-ils être
regroupés pour former un nouveau pays? La
France doit-elle revendiquer les zones
francophones de Suisse et de Belgique ?
La Catalogne doit-elle s’étendre au Nord
jusqu’à Perpignan, au Sud jusqu’à Valence et à
l’Est jusqu’aux Baléares ? Bref il y a à
travers le monde une bonne centaine de
situations de ce type et notre sympathie
spontanée envers les Kurdes et leur éventuel
futur pays devrait être tempéré par la vague
de nationalismes qui pourraient percer un peu
partout. Nous savons que les frontières
politiques et les frontières linguistiques ne
coïncident que rarement, et ce n’est pas très
grave, mais le problème se complique
lorsqu’interviennent des considérations
nationalistes ou ethniques.
Bon, rassurez-vous si du moins vous étiez inquiets), cela ne m’empêche pas
de dormir. D’ailleurs je pars pour un colloque
au Maroc, retour en fin de semaine prochaine.
A bientôt.
La seule fois où j’ai vu Guy Bedos prendre un bide, un vrai, c’était devant
un tribunal. Nous étions tous les deux témoins
(à décharge) de Roger Knobelspiess, j’étais
passé avant Guy et je l’ai vu, à l’appel de
son nom, courir vers le président du tribunal
en criant « c’est pas moi, j’y étais
pas ». Mais il fut arrêté dans son élan
par le juge qui, froidement, déclina :
« Nom, prénom, âge et qualité ». Le
bide, donc, du moins aux yeux des magistrats,
tandis que dans la salle les partisans de
Knobelspiess et les amateurs de Bedos
rigolaient.
Il se passe un peu la même chose, actuellement, dans les meetings de Sarkozy. Régulièrement il évoque les affaires, s’estime victime d’un acharnement juridique, et lance quelque chose comme : « je suis aujourd’hui à (la ville dans laquelle il se trouve), il y a eu une agression, mais ce n’est pas moi, j’ai un alibi, j’étais avec lui (montrant son voisin, en général le maire) ». La salle rit, applaudit, les juges ne sont pas là mais pourraient décliner, froidement, « nom, prénom, âge et qualité ». Car s’il fait un tabac devant son public, Sarkozy fait un bide, tous les sondages le montrent, dans l’opinion publique. Je ne sais bien entendu pas s’il finira par échapper aux différentes casseroles qu’il traîne derrière lui, nous verrons bien. Le problème n’est d’ailleurs pas de savoir s’il est coupable ou innocent (on ne prête qu’aux riches et il doit bien être coupable de quelque chose) mais s’ii réussira à passer à travers les mailles des nombreux filets qui l’entourent. Cela me fait penser à ce qu’on appelle en italien la mattanra, en français la madrague, une technique de pêche pratiquée depuis longtemps en Méditerranée qui consiste à piéger les thons rouges dans un labyrinthe de filets pour les amener dans la « chambre de la mort », les poissons étant alors sur un filet que l’on tend pour les amener à la surface de l’eau où on les massacre à coups de gourdins. Sarkozy se trouve donc dans ce labyrinthe de filets. Il y a longtemps que je pense raconter un jour la vie politique française sous forme de fable, chaque personnage étant un animal. Gattaz par exemple, le patron des patrons, serait bien évidemment un crapaud, il en a la posture physique. Et Sarkozy pourrait être un thon rouge. Mais ce poisson là me fait en même temps irrésistiblement penser à Berlusconi. Lui aussi traîne ou a traîné de nombreuses casseroles. Lui aussi a accusé les juges. Lui aussi a tenté de magouiller pour s’en tirer. Reste à savoir si le français finira comme l’italien, éjecté de la vie politique, piégé dans la madrague.
La Société Protectrice des Animaux, la SPA donc, vient de lancer une
publicité originale. Commençons par le
début : je vous décris l’affiche. Deux
hommes se regardent, se sourient
amoureusement, et l’un d’eux, du côté gauche
de l’affiche, tient
dans ses bras un gros chat. Au dessus de la
photo, un titre : A la SPA tout le monde peut adopter. On voit que ces deux éléments
peuvent fonctionner séparément, avec des
effets de sens différents. La photo est
simplement une photo, qui toute seule pourrait
représenter un vétérinaire rendant un animal
guéri à son propriétaire ou n’importe quoi
d’autre. Le titre seul, A
la SPA tout le monde peut adopter, est
une information, ou une invitation :
venez adopter les animaux abandonnés et
recueillis par la SPA. C’est le rapport entre
les deux qui fait du sens supplémentaire. A
l’heure où, en France, on débat sur le point
de savoir si les couples homosexuels doivent
pouvoir adopter, la SPA joue
(habilement ?) sur l’actualité :
clin d’œil aux
homos et, en même temps, appel à adopter des
animaux.
Cela, c’est le B.A. BA de la sémiologie, une analyse simpliste, presque
évidente, de la construction du sens. Mais il
est peut-être possible d’aller plus loin,
d’interroger le choix des personnages par
exemple (on pourrait imaginer une
enquête : les homosexuels ne
reconnaissent-ils dans ce couple, aiment-ils
l’image qu’on leur renvoie
d’eux-mêmes ?). Et pourquoi un
chat ? Je sais que les rhinocéros ou les
alligators ne sont pas très fréquents à la
SPA, mais on pourrait imaginer un chien, un
hamster ou un canari à la place du chat. Et
d’ailleurs, est-ce un chat ou une
chatte ? Indécidable, du moins à mes
yeux.
Mais je viens de me rendre compte qu’en écrivant ce quyi précède
j’introduisais une autre direction
interprétative, un possible autre niveau
sémantique. Et si c’était une chatte ? Allez, je m’égare. Aujourd’hui des milliers de réacs vont défiler pour
tenter d’imposer leur conception de la
famille, comme s’il n’y en avait qu’une, ou
comme si seule la leur était acceptable. Je ne
sais pas si l’affiche de la SPA se trouvera
sur le trajet de leur manifestation. Et si
c’est le cas, je ne sais pas s’ils la
comprendront. Le problème, avec la sémiologie,
c’est qu’on a parfois l’impression d’enfoncer
des portes ouvertes, de prendre les gens pour
des imbéciles en leur expliquant des choses
évidentes, alors que souvent les gens ne
voient pas le sens qui s’affiche sous leurs
yeux.
Cela fait pratiquement trente ans que je vais régulièrement en Chine et à
Hong Kong. En 1985, alors que j’enseignais
quelques mois à Canton, on commençait à
entendre parler de la formule de Deng Xiao
Ping pour décrire l’avenir du territoire
britannique et de ses relations avec la Chine,
« un seul pays, deux systèmes ».
Mais la rétrocession semblait lointaine. Les
quelques enseignants étrangers du campus se
rendaient parfois à Hong Kong, pour faire des
courses, respirer comme un air d’Europe et
lire la presse libre qui n’arrivait pas en
Chine. Depuis lors, chaque fois que je vais
dans cette partie de l’Asie, en Chine, au
Japon, en Corée ou à Taïwan, je me débrouille
pour passer quelques jours dans l’île, à
l’aller ou au retour. Et chaque fois je me dis
que Hong Kong n’a pas changé. On sait, bien
sûr, que s’y trouvent environ dix milles soldats
de l’armée rouge, mais on ne les voit pas, on
n’a pas besoin de visa (contrairement aux
Chinois), les commerces sont les mêmes, les
touristes aussi, à une différence près. Les
Chinois du continent viennent, de plus en plus
nombreux, visiter cette vitrine du
capitalisme, et le moins qu’on puisse dire est
qu’ils ne sont pas très bien vus. Les
Hongkongais les trouvent balourds, vulgaires,
mal élevés. Et il est vrai qu’en passant du
continent à l’île, de Shanghai ou Pékin à
Hong-Kong, on change d’univers. De langue
d’abord, le mandarin n’étant pas très parlé à
HK, mais surtout d’ambiance générale et de
culture politique. D’un côté des media
muselés, une censure généralisée, de l’autre
une ambiance encore britannique et des
habitudes de liberté. Pour ne prendre qu’un
exemple très contemporain, les media de Hong
Kong parlent de la répression sauvage qui se
passe dans le Xinjiang, mais les seuls Chinois
continentaux au courant des manifestations à
Hong Kong sont ceux qui s’y trouvent en
touristes. J’ai d’ailleurs raconté ici que
début juin, lors du vingt-cinquième
anniversaire de Tian An Men, la presse
chinoise ne parlait de rien, en particulier
pas des manifestations à Hong Kong, et que
l’accès à Internet était coupé.
Et cela me mène à une comparaison fréquente dans la presse française entre
Hong Kong aujourd’hui et Tian An Men il y a 25
ans, alors que beaucoup de choses les
séparent. Il y a 25 ans les Chinois de Tian An
Men réclamaient quelque chose qu’ils n’avaient
pas : la liberté et la démocratie.
Aujourd’hui à Hong Kong les manifestants
veulent conserver quelque chose qu’ils ont
depuis longtemps : la liberté et la
démocratie. Et cela fait une sacrée
différence. Du coup, le pouvoir chinois n’a
qu’une crainte : que les Hongkongais
donnent des idées aux Chinois continentaux et
n’alarment aussi les Taïwanais. C’est pourquoi
il faut suivre avec soin ce que va faire le
pouvoir. A suivre...
Sortie aujourd’hui en livre de poche (Flammarion, collection Champs) « dans toutes les bonnes librairies » comme on dit de la biographie de Roland Barthes que j’avais publiée en 1991. J’y ai ajouté une longue préface mais n’ai pas modifié le texte. Ceux qui l’ont déjà lu peuvent donc garder leur argent pour s’acheter des bonbons. Pour les autres, précipitez-vous. Neuf euros, c’est donné.
Je reçois en réaction à mon dernier billet le message suivant :
« Dans votre précédent billet, vous traitiez de la dérive de notre
vocabulaire, dérive qui m’insupporte tout
comme vous. Pourquoi alors, dans votre billet
consacré à la grève des pilotes d’Air France,
recourir au terme étrange de « low
cost », tellement passé dans le
langage que, lorsque certains emploient
l’expression « bas-coût », ils se
sentent obligés de l’expliquer en la faisant
suivre de son équivalent anglais. Il est vrai
que, certaines fois, le coté plus compact de
l’anglais peut le faire sembler mieux adapté
qu’une traduction française. Mais ici, on ne
voit pas ce qui peut le faire préférer au
français ».
Oui,
effectivement, j’aurais pu écrire
« bas-coût », mêle si mon correcteur
orthographique le souligne en rouge, ou
« tarif réduit », comme je pourrais
écrire « vol nolisé » et non pas
« vol charter ». Sauf que dans ce
cas la plupart d’entre vous se précipiterait
sans doute sur un dictionnaire pour chercher
le sens de « nolisé ». D’ailleurs,
mon correspondant explique lui-même que
« low cost » est tellement passé
dans le langage que, etc., etc. En fait dans
mon précédent billet, celui du 25 septembre,
j’écrivais justement que mon problème n’était
pas de me battre mot à mot, pas à pas, contre
les emprunts à l’anglais ou les anglicismes,
mais de m’interroger sur la signification
globale de ce phénomène, "lorsque se met
subrepticement en place une sorte de lexique
alternatif qui semble témoigner d’une pensée
alternative". Quoi qu'il en
soit, le débat est ouvert.
A Air
France, la grève des nantis se poursuit. Et
l’on semble oublier qu’au tout début, la
revendication principale des pilotes était
d’accélérer leur plan de carrière, de
faciliter l’accès au grade de commandant de
bord. Puis ils ont élargi leur propos, voulant
visiblement la peau du projet de filiale
« low cost », Transavia. Et la
direction ayant largement reculé, ils
s’acharnent. Au treizième jour de grève
l’image de la compagnie est dégradée, les
pertes financières énormes et à terme l’avenir
d’Air France menacé. Tout cela n’est pas très
gai, les pilotes semblent irresponsables,
aveuglés par leurs intérêts corporatistes,
mais il y a heureusement quelques raisons de
rire. Hier soir, invité au Grand Journal de
Canal +, Olivier Besancenot, l’ex porte-parole
du Nouveau Parti Anticapitaliste, a exprimé
son soutien aux grévistes. Les rires et les
quolibets du plateau l’ont un temps
déstabilisé, mais il a de la répartie et s’est
vite repris. N’empêche, on a l’impression que
dès qu’un syndicat, fut-il corporatiste, est
en jeu, dès qu’une grève, fut-elle égoïste, se
déclenche, le NPA frétille et croit percevoir
les prémices du grand soir. S’ils attendent
les pilotes d’Air France pour faire la
révolution, le capitalisme a encore de beaux
jours devant lui.
De la même
façon que le retour de Sarkozy donne de l’air
au gouvernement, les media oubliant l’un pour
parler de l’autre, la grève des pilotes fait
oublier le reste. Par exemple les élections
partielles au Sénat qui auront lieu demain.
Mais en aurait-on vraiment parlé sans cette
grève ? Il semblerait que tout le monde
se soucie du Sénat comme de sa première
chemise, ou de son premier vol en avion. A
quoi sert-il ? De point de vue
législatif, je veux dire du point de vue du
vote des lois, à pas grand chose sinon à le
ralentir. Ralentir,
c’est le bon verbe. Souvenons-nous de la fable
de La Fontaine, Le
lièvre et la tortue, dans laquelle le
lièvre gambade, laissant la tortue aller
« son train de sénateur ». Bien sûr,
à la fin, la tortue l’emporte. Mais c’est
oublier que sénat vient du latin senex,
« vieux », et que les vieux
finissent par disparaître...
Alors, pour
mettre un peu de sel dans l’actualité, une
petite question : qui selon vous
disparaîtra en premier ? Le sénat ou Air
France ?
Pierre
Marcelle,
chroniqueur à Libération depuis 25 ans, semble être sur le départ
et a entrepris, chaque vendredi de revisiter
l’histoire du journal. Le 19 septembre il
retrace une évolution insidieuse du journal à
travers les mots et se souvient de
« lorsque nous ne nous découvrîmes plus
que quelques un-e-s à nous offusquer de la
banalisation d’expressions telles que être
en capacité, d’anglicisme du tonneau de performer,
de challenger,
de cliver ou d’impacter (comme verbes !), de tics de langage sollicitant l’ADN de tout et de
n’importe quoi, au point de rendre nécessaire
un changement
de logiciel, tout ce charabia qu’une
novlangue d’inspiration affairiste inspirait,
il était trop tard. Trop tard pour se rendre
compte que, depuis des années et sans que
nulle bible ne l’imposât, il y avait bien plus
qu’une mode dans le remplacement somme toute
paisible, dans l’espace public, de patrons par chefs
d’entreprise, d’usagers (des services publics démantelés) par clients,
de cotisations par charges,
de prix
du travail par coût
du travail. Il n’y avait pas eu de
guerre des mots. Il n’y avait eu que
l’inexorable marche en avant d’une autre
grammaire, d’une autre syntaxe, d’un autre
lexique, dans un air du temps auquel on ne
résistait guère ».
Le
soir même, dans l’émission C dans l’air,
j’entendais deux invités répéter plusieurs
fois, à propos du retour annoncé de Sarkozy,
« step by step ». Pourquoi pas
« par étapes » ? Puis sur Canal
+ la ministre de la santé parlait d’un
« personnel dédié » à propos d’une
française atteinte par le virus Ebola.
Pourquoi pas « spécialisé » ?
Ou, dans d’autres contextes,
« consacré » ? Ne parlons pas
de l’invasion depuis deux ou trois ans de
« juste » mis à toutes les sauces.
Ces anglicismes à la pelle m’intéressent
depuis des années en tant que linguiste et
m’énervent en tant que citoyen ou, tout
simplement (et non pas « juste ») en
tant que francophone. Mais tenter de lutter
contre eux me fait penser à la médecine
symptomatique, celle qui ne guérit pas mais
lutte contre les manifestations de la
maladie : faire baisser la fièvre ne
guérit pas d’Ebola. L’intérêt de l’approche de
Pierre Marcelle c’est qu’il ne proteste pas
contre les anglicismes au nom de la défense de
la langue, mais qu’il s’interroge sur leur
sens sociologique, ou plus encore, sur leur
sens politique. De quoi sont-ils le
signe ? Nous savons depuis longtemps que
les langues passent leur temps à s’emprunter
mutuellement des mots, que cela est dans la
nature des choses, des contacts, des
rencontres, en bref de l’histoire. Mais
lorsque se met subrepticement en place une
sorte de lexique alternatif qui semble
témoigner d’une pensée alternative, nous
sommes confrontés à un autre phénomène sur
lequel il faudrait réfléchir.
Venons-en
à
un mot qui n’est pas un anglicisme, loin s’en
faut, mais que nous entendons sans cesse
depuis quelques mois : les frondeurs.
Au sens premier du terme, un frondeur est
celui qui lance des pierres avec une fronde,
comme un mitrailleur est celui qui tire avec
une mitraillette. Dans ma prime adolescence, à
treize ou quatorze ans, j’ai passé un an en
pension dans une petite ville de Tunisie. La
cour du collège était entourée de hauts murs
derrières lesquels émergeaient des réverbères
et, le soir, nous faisions des concours. Armés
de nos tire-boulettes (que nous appelions si
je me souviens bien des tawat en arabe tunisien) nous visions les lampes des
réverbères et le gagnant était bien sûr le
premier qui réussissait à en casser une. Nous
étions donc, au sens propre du terme, des
frondeurs. Le terme a cependant pris d’autres
sens. D’abord un sens politique, désignant
ceux qui critiquent le pouvoir établi.
Souvenez-vous, c’était au milieu du 17ème siècle, et le Parlement, puis les Princes, se
dressèrent contre le pouvoir royal et tout
cela finira mal pour les frondeurs :
victoire de Louis XIV et de Mazarin, exil du
prince de Condé (d’ailleurs condamné à mort).
Ensuite un sens plus large, désignant ceux qui
critiquent les idées toutes faites. Restent
donc nos modernes « frondeurs »,
mélange improbable de gens aux horizons
politiques divers, Aubryste, Strauss-Kahniens
ou rien du tout, mais qui ont en commun leur
ambition (peser sur les choix du gouvernement)
et leur pusillanimité (ils n’osent pas voter
contre, pensant sans doute à leur avenir, à
leur future investiture). Pusillanimes ou
ambitieux, coincés parce que sans perspectives
politiques, ils confondent l’Assemblée
Nationale avec une assemblée générale de
l’UNEFou un congrès des Verts, jouent à se
faire peur mais ne font guère de bien au
gouvernement et constituent une sorte de
prince de Condé collectif. Reste à avoir s’ils
finiront comme lui. Mais revenons à mon
activité de frondeur, lorsque j’étais
pensionnaire. Un jour, nous nous sommes rendus
compte que, chaque fois que nous parvenions à
détruire un certain réverbère, un de nos
copains tunisiens n’avait pas fait ses
devoirs. Il habitait juste à côté du collège,
n’avait pas l’électricité chez lui et
travaillait à la lumière de ce réverbère. Par
solidarité, nous avons arrêté nos
caillassages. C’était juste une petite histoire, en
passant.
20
septembre, je suis invité au salon de la
biographie, à Chaville, où 80 écrivains
viennent signer leurs livres. Par curiosité,
je regarde à qui sont consacrées ces
biographies qui nous réunissent. Dans le
désordre (ou plutôt dans l’ordre alphabétique
des auteurs) il y a des gens aussi différents
que Frank Sinatra, Marie-Madeleine,
Modigliani, La Fontaine, Barrès, Olympe de
Gouge, Colette, Rameau, Berlioz, Léo Ferré,
Georges Moustaki, Coco Chanel, Zénobie,
Alexandre Dumas, Bernanos, Georges Sand,
Churchill, Dreyfus, Bonaparte, Montgomery,
Apollinaire, Pu Yi, Jean Renoir, Madame de
Staël, Marguerite Duras, Gorbatchev, Diane de
Poitiers, Pierre Herbart, Ninon de Lenclos,
Isodora Ducan et quelques autres. Un beau
capharnaüm. Et je me demandais ce qui pouvait
bien pousser des gens à acheter des
biographies. Car, dans ce salon réservé
justement aux biographies, il y avait foule.
J’ai même vu des clients partir avec une
dizaines de livres. Remarquez, vous pourriez
vous demander ce qui peut bien pousser des
gens à écrire des biographies. En guise de
début de réponse, juste un détail : il y
avait au salon de Chaville six
livres consacrés à Jean Jaurès, qui comme
chacun sait est mort en 1914, il y a un
siècle. Alors, si vous avez des velléités, un
petit conseil. D’abord, évaluez le temps qu’il
vous faudrait pour écrire une bio. Disons
trois ans. Donc vous pourriez sortir en 2017.
Maintenant, cherchez qui est mort en 1917.
Vous n’aurez pas de mal : rien que dans
les tranchées de Craonne ou du chemin des
Dames il doit y en avoir un demi-million. Dans
cet ensemble, cherchez quelqu’un de célèbre et
hop, vous tenez votre thème. Au travail !
Au fait, en 2017 il y aura une élection
présidentielle, suivie d’élections
législatives, ce n’est peut-être pas une bonne
année pour une biographie. Alors choisissez
une autre année, 2018 par exemple, ah non, on
commémorera la fin de la Première guerre
mondiale… Bon, écrivez donc de la poésie.
21
septembre
au soir, sur A2, j’ai l’impression d’être face
à une bande d’actualité d’il y a cinq ou six
ans. Je me frotte les yeux, mais oui, c’est
bien lui, Nicolas Sarkozy. Il veut revenir,
président de l’UMP d’abord, avant de viser
plus haut, il va revenir, il revient. Pour
quelle politique ? Ca, il n’en a rien
dit. Simplement il nous a expliqué qu’il le
doit, qu’il se doit au pays, « avec toute
l’expérience que j’ai accumulée », entre
Bonaparte, homme présidentiel, et Jeanne
d’Arc, qui entendait des voix lui ordonnant de
courir au secours de la France.
Comme
le Beaujolais, le Sarkozy nouveau serait
arrivé ? Pas vraiment, car il n’a rien de
nouveau :
Il
est toujours méprisant, expliquant qu’il aura
besoin de Fillon et Juppé et, surtout, disant
plusieurs fois au journaliste Delahousse
« soyez précis » ou lui assenant
« est-ce que vous êtes drogué à
l’actualité ou est-ce que vous avez perdu
toute mémoire ? »
Il
est toujours aussi réaliste sur lui-même:
« Je suis courtois et plutôt bien
élevé »
Il
est toujours aussi vantard : « J’ai
été battu de si peu »
Il
est toujours aussi prétentieux :
« Est-ce que vous me prêtez deux neurones
d’intelligence », formule répétée deux
fois, ou encore, à propos de Patrick Buisson,
« personne n’a jamais lobotomisé mon
cerveau »
Il
parle toujours aussi bien le français :
« Qu’est-ce qui va nous donner la
garantie que vous tiendrez ce que vous
dîtes ».
Il
est toujours un peu malade, mais cette fois-ci
il souffre d’amnésie : 74 millions de
dettes de l’UMP, quels 74 millions ? Ou
encore, parlant du « mur des cons »
du syndicat de la magistrature, il s’excuse de
prononcer un tel mot. A-t-il oublié le
« casse-toi pauvre con » ?
Bref,
il s’agissait bien d’une vieille bande
d’actualité. Nous vivons une époque
formidable : en allumant la télévision
nous rajeunissons de six ans.
C’est
vrai, cette
époque est formidable. Regardez Serge Moatti,
juif, fils de déporté, qui sort un livre dans
lequel il explique tout le bien qu’il pense de
Jean-Marie le Pen. Et Jérôme Kerviel, ce
trader dont la folie à coûté 4 ou 5 milliards,
caricature du système de la finance
spéculative, invité par Jean-Luc Mélenchon à
la fête du journal communiste l’Humanité.
Sans oublier la grève des pilotes d’Air
France, qui sont payés entre 13.000 et
15.000 euros par mois : une grève de
nantis, de riches. Et Aquilino Morelle, l’ex
conseiller de Hollande, se disant victime
d’une épuration ethnique (je sais, il a
démenti, et d’ailleurs il est toujours
vivant). Epuration
ethnique ! Frondeurs ! Je suis courtois et plutôt bien élevé ! Ce qui caractérise
finalement cette époque formidable dans
laquelle nous vivons, c’est que les mots ne
pèsent pas lourd, ou ne coûtent pas cher.
Ce site a
été en maintenance pendant quelques jours et
le voilà donc de retour. Petite
nouveauté : vous trouverez, sous le
baromètre des langues du monde, un baromètre
des langues africaines, résultat d’un gros
boulot. Dans le premier baromètre nous
prenions en compte les 563 langues du monde
ayant plus de 500.000 locuteurs . Nous
avons cette fois pris en compte toutes les
langues d’Afrique, c’est-à-dire 1979.
L’ergonomie est la même : tous les
facteurs ont, par défaut, la valeur 1, mais à
l’aide de curseurs vous pouvez modifier cette
valeur et effectuer ainsi votre propre
classement. Bonne visite.
Pour ma part je serai de retour en milieu de semaine prochaine.
Depuis
qu’elle a été nommée ministre de l’éducation
nationale, Najat Vallaud-Belkacem est la cible
d’attaques haineuses qui puent le racisme et
la mauvaise foi. Le dernier exemple est une
fausse lettre à en-tête du ministère et
portant sa signature demandant aux maires
d’organiser, dans le cadre des activités
périscolaires, des cours d’arabe. Tu veux de
l’info, en vlà !
Deux
journaux français, dont le métier est
d’informer, L’opinion et Valeurs
actuelles, ont publié un sondage selon lequel si
Sarkozy était candidat à l’élection
présidentiel il serait avec 30% des voix
devant Marine Le Pen (23%) et Français
Hollande (16%) et l’emporterait au second
tour. Cette enquête était présenté comme
réalisée par l’institut IPSOS à la demande de
l’UMP. Seulement l’IPSOS a déclaré n’avoir
jamais fait cette enquête et l’UMP a déclaré
ne l’avoir jamais commandée. Tu veux de
l’info, en vlà !
Enfin
Christian Estrosi, le maire de Nice, invité
sur les ondes de BFM Politique à dire ce qu’il
pensait de Sarkozy, répond que ce dernier
« est le mieux placé pour faire sa propre
autopsie ». Le journaliste :
« Nicolas Sarkozy doit faire son
autopsie ? ». Estrosi :
« Mais je fais la mienne ! Je dois
faire la mienne ! Nous devons tous faire
la nôtre ! » On lui a sans doute
expliqué ensuite qu’il fallait dire
« autocritique ». Alors,
lapsus ? Cela y ressemble fort, et il est
bien amusant. Mais si ce n’était pas un
lapsus ? Si c’était simplement de l’info.
Tu veux de l’info, en vlà !
Lorsque
j’ai vu pour la première fois Valérie
Trierweiler je me suis dit que, décidément,
Hollande choisissait bien mal ses compagnes.
Je n’avais jamais supporté Ségolène Royal, sa
mise en scène médiatique d’un de ses
accouchements, sa « foldinguerie »
pendant sa campagne présidentielle, j’avais
voté pour elle par défaut mais, et je vous
accorde que c’est bien subjectif, cette femme
m’irritait à la fois politiquement et
humainement. Et j’ai eu la même pénible
impression en voyant les premiers pas de la
nouvelle « première dame », le
sentiment d’un mélange de méchanceté,
d’arrivisme et de volonté de puissance. Lorsqu’en
juin 2012 elle avait publiquement soutenu par
un tweet le dissident du PS qui, à La
Rochelle, s’opposait à Ségolène Royal, j’ai
pensé que le président nouvellement élu ferait
bien de se débarrasser au plus vite de sa
seconde compagne. Je sais que certains verront
dans ces mots un preuve de machisme, mais
qu’importe. A mes yeux, Dominique Strauss-Kahn
avait été pour le moins déraisonnable après
ses problèmes post-Sofitel de s’embarquer dans
une aventure avec Marcela Iacub qui,
visiblement, l’avait manipulé pour écrire Belle
et Bête, et François Hollande avait été
déraisonnable de passer l’éponge sur cette
histoire de tweet.
Bref, vous
avez compris de quoi je parle, du livre qui
vient de sortir, de la comédie de boulevard
donnée par une femme jalouse, une femme
blessée mais suffisamment calculatrice pour
écrire en cachette, en prenant avec la
complicité de son éditeur des précautions
d’agent secret, ordinateur non relié à
Internet, manuscrit enfermé dans un coffre
fort, impression en Allemagne, sous un faux
titre, un texte ravageur dont elle savait très
bien la tempête qu’il allait déclencher et
pour lequel, dit-on, elle a touché une avance
de 100.000 euros. En février 2013, découvrant
dans Paris
Match un reportage photographique sur
elle et Hollande réalisé à son insu, madame
Trierweiler l’avait traité de « journal
de merde », mais cela ne l’a pas
empêchée, encore une fois dans le plus grand
secret, d’organiser avec ce « journal de
merde » la sortie d’un numéro spécial sur
son livre. Comment qualifier
l’opération ? Saloperie, agression,
traitrise, violence, « livre de
merde », bombe, brûlot ? Qu’importe.
Tout cela ne grandit pas la politique mais,
surtout, cela ne grandit pas les auteurs de
livres comme ceux de Iacub ou de Trierweiler.
Et du coup Ségolène Royal m’en paraît presque
sympathique : elle, au moins, n’a jamais
débiné publiquement son ancien compagnon.
Mais, au
delà de ces pratiques de poubelles, de ces
viols non plus de la vie privée mais de la vie
intime, de ces mensonges peut-être, de ces
injustices sûrement, la parution du livre de
Trierweiler pose un autre problème qui, je
crois, est plus grave. Qu’elle ait voulu se
venger en tentant de détruire un homme et, au
bout du compte, sa politique, cela relève de
la psychiatrie. Qu’elle favorise tout à la
fois le poujadisme, madame Le Pen, le
populisme et la méfiance des Français envers
les politiques, c’est son problème. Mais que
des dizaines de milliers, peut-être des
centaines de milliers de personnes se soient
précipitées, le jour de sa parution, pour
acheter ce livre relève de ce que j’appellerai
une psychiatrie sociale et révèle un profond
malaise dans notre société. Les Français ne
votent guère, ne s’intéressent pas à la
politique ou la dénigrent, mais se jettent,
voraces, sur ce genre d’ouvrage. Et ce
syndrome du trou de la serrure est inquiétant.
On imagine les consommateurs en demander
toujours plus (oui, les consommateurs, et
non pas les lecteurs, car il ne s’agit ni de
lecture ni de littérature mais bien de
consommation). Il bande ? Il se
masturbe ? Tous les jours ? Elle le
suce ? Ses slips sont propres ? Ses
règles sont régulières ? Elle baise
bien ?
Ce que montre le livre de Trierweiler, au delà de la personnalité malsaine de son auteur, c’est qu’il y a des gens pour l’acheter, des gens qui peuvent se poser ce genre de questions, des gens qui préfèrent le trou de la serrure à un peu de réflexion politique. Un révélateur.
Arnaud
Montebourg, après avoir été viré, a d’abord
déclaré en privé qu’il allait ouvrir une
galerie de peinture (en fait il citait ce que
Chirac avait dit à Giscard) puis, en
public : « Je
vais prendre exemple sur Cincinnatus, qui préféra
quitter le pouvoir pour retourner à ses champs et à ses charrues ».
Je ne connais pas les compétences de
Montebourg en matière d’histoire, mais
Cincinnatus est dans l’histoire romaine une
sorte de mythe dont on ne sait pas grand
chose. Allégorie de l’homme politique
désintéressé il aurait en 458 avant J-C sauvé
Rome en 16 jours avant de retourner sur ses
terres « nu et labourant » selon un
ouvrage attribué, sans doute à tort, à
Aurelius Victor, Liber de viris
illustribus. Après avoir porté une
marinière « made in France », notre
ancien ministre va-t-il se mettre, dans le
plus simple appareil, aux travaux
champêtres ? Ce serait plaisant,
non ? Je l’imagine déjà poussant une
balle de foin.
En fait
je cherchais une transition. Il y a, en effet,
balles et balles. Au
Sénégal un étudiant, Bassirou Faye, a été tué
par la police sur le campus de l’université de
Dakar lors
d’une manifestation : les étudiants
réclamaient le paiement de leurs bourses,
qu’ils n’avaient pas touchées depuis octobre
2013. On leur a répondu par des balles, mais
pas celles qu’ils attendaient. Ne reculant
devant aucun sacrifice, le président de la
République, Macky Sall, a décidé d’offrir à la
famille du défunt un billet pour la Mecque.
Dieu est grand !
Je n’imaginais pas samedi, en écrivant mon
précédent billet, que le bal des egos allait
s’accélérer au point de déclencher un
changement de gouvernement. Et, une fois
encore, l’observation distanciée des
évènements est pleine d’enseignements. Prenons
Montebourg. Dès lundi soir il annonçait qu’il
« reprenait sa liberté »,
c’est-à-dire qu’il tentait de nous faire
croire qu’il avait démissionné, alors qu’il
avait proprement été viré. Il a joué, une fois
de plus, avec le feu mais cette fois le jeu
lui a échappé. Le Canard
enchaîné, faisant allusion à la sortie
de Montebourg proposant d’envoyer à Hollande
une « bouteille de la cuvée du
redressement », titre aujourd’hui qu’il a
« trop forcé sur la bouteille ». La
formule est amusante, mais une métaphore
échiquéenne est sans doute plus parlante.
Aux échecs, le cavalier est une pièce fantasque,
qui dispose de possibilités variées et qui
peut souvent surprendre. En effet, il se
déplace en L, passant d’une case noire à une
case blanche, ou inversement, il peut menacer
deux pièces à la fois et surtout il peut sauter par dessus d’autres
pièces : il est rarement enfermé, coincé.
Posez un cavalier sur une case noire au centre
de l’échiquier : il peut théoriquement se
déplacer vers huit cases blanches différentes,
et cette liberté circulaire donne presque le
tournis. Mais, en fin de partie, un cavalier
seul ne peut pas mater le roi adverse, il lui
faut au moins une autre pièce. Et tout ceci
définit parfaitement Arnaud Montebourg.
Fantasque comme le cavalier, pouvant souvent
surprendre, il trouve ses limites lorsqu’il
est isolé. Il s’est trouvé, après ses
rodomontades de Frangy, coincé sans même s’en
apercevoir, entraînant dans sa chute Hamon,
ex-ministre de l’éducation nationale. Seule
Aurélie Filippetti a réellement démissionné,
les deux autres, répétons-le, ont été virés.
Le nouveau gouvernement est de ce point de vue
une leçon de choses. Peu de changements, sauf
à la culture, à l’éducation nationale et bien
sûr à l’économie, le départ des trois
titulaires de ces postes était la fonction
principale du changement de gouvernement.
Certains me diront que Montebourg, par ses
provocations irréfléchies, s’apparenterait
plutôt à un fou. Cette pièce se déplace en
biais (c’est la fameuse « diagonale du
fou ») et permet de contrôler deux axes.
De ce point de vue, c’est plutôt Placé qui lui
correspondrait, un œil sur la diagonale verte, un autre sur la diagonale
socialiste, attendant un poste de ministre, il
se verrait bien l’égal des éléphants du PS.
Justement, le fou était, dans les anciens jeux
d’échecs, un éléphant, et il se dit en arabe al
fil, c’est-à-dire, justement,
l’éléphant.
Quoiqu’il en soit, je vous disais qu’un cavalier seul ne suffisait pas à mettre en échec le roi adverse. Associé à un autre cavalier, il ne peut obtenir qu’une partie nulle. Associé à un fou, il est presque aussi impuissant : il lui faut une quarantaine de coups, en jouant très finement. Mais ce qui manque à Montebourg, c’est peut-être la finesse...
En
cette fin de vacances, alors que malgré
l’Ukraine et le Proche-Orient la presse manque
de sujets à se mettre sous la dent, le monde
politique s’agite et nous donne à voir un
fabuleux bal des ego. Cecile Duflot, à la
veille des journées d’été des écolos, sort un
ouvrage, De
l’intérieur :
Voyage au pays de la désillusion, dans
lequel elle tire à vue sur François Hollande.
Il s’agit, bien sûr, de se positionner en vue
de l’élection présidentielle de 2017, de
prendre les devants afin d’apparaître comme
incontournable. Mais elle a en face d’elle
d’autres Verts qui lui reprochent d’avoir fait
une erreur stratégique en quittant le
gouvernement : Jean-Vincent Placé (qui
rêve d’être ministre), Denis Baupin ou
François de Rugy. Ils ont eu une belle formule
pour qualifier le comportement de
Duflot : le
syndrome de Peter Pan, c’est-à-dire le
refus de grandir, de voir les choses en
adulte.
D’autres
se voient déjà grands, comme Bruno Lemaire ou
Arnaud Montebourg. Lemaire a annoncé qu’il se
portera candidat à la présidence de l’UMP
contre Sarkozy. Et Montebourg pour sa part
aligne les couacs en critiquant le
gouvernement auquel il appartient. Sa dernière
sortie appelle à faire passer au second plan
la réduction dogmatique des déficits et à
changer de politique économique. Immédiatement
Emmanuelle Cosse (le clone de Duflot) et Placé
applaudissent, et l’on peut se demander si
Montebourg ne cherche pas des alliés de ce
côté là. Bref, Duflot, Lemaire, Montebourg ou
Placé, tous se rêvent plus importants qu’ils
ne le sont aujourd’hui, tous visent une place
centrale sur l’échiquier politique. Et cela me
fait irrésistiblement penser à la fable de La
Fontaine, la
grenouille qui veut se faire aussi grosse
que le bœuf. Vous vous souvenez de la
fin ? Ne cherchez pas, je vous la
donne :
"La chétive pécore
s'enfla si bien qu'elle
creva.
Le monde est plein de gens qui ne sont
pas plus sages :
Tout bourgeois veut bâtir
comme les grands seigneurs,
Tout petit prince
a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir
des pages ». Fermez le ban !
Burkina
Faso L’influence
des « métropoles » sur les anciennes
colonies n’est pas toujours négatives et peut
même être parfois réjouissante.Ainsi, dans la
plupart des pays africains francophones on
trouve un journal satirique, une sorte de
version locale du Canard
enchaîné. Au Burkina Faso il s’appelle Journal
du
jeudi, hebdromadaire satirique burkinabé,
et hebdromadaire est déjà une belle trouvaille. Dans sa
dernière livraison (7-13 août), un dessin
montre un « bailleur de
fonds »occidental tenant dans les mains
deux dossier et disant : « Je
pense à un projet de réhabilitation de votre
marine (NB : Faut-il le
préciser ? Le Burkina Faso n’a aucun
accès à la mer) et
à un autre de prévention des tempêtes de
neige » et, face à lui, un
bureaucrate africain tend la main vers les
dossiers en répondant « Envoyez
seulement ». Mais la chose dont
tout le monde parle aujourd’hui au Burkina, la
chose qui apparaît danstoutes les
conversations, est ailleurs. Le président de
la république en exercice, Blaise Compaoré, au
pouvoir depuis 1987, arrive en 2015 au terme
deson ixième mandat (je n’arrive pas à m’y
retrouver entre coups d’état, élections plus
ou moins truquées, élections plus ou moins
convenables…) etn’est, théoriquement, pas
rééligible. Partira, partira pas ?
Va-t-il organiser un référendum pour changer
la constitution ? Ou bien fairepasser une
loi lui permettant de se représenter ? Le Journal
du jeudi, hebdromadaire satirique burkinabé (oui, je sais, j’ai déjà cité ce titre dans sa
totalité, mais c’est pur lui faire de
lapublicité) s’en donne à cœur joie. Un dessin
met en scène Compaoré face à un Ouattara,
président ivoirien : Pourquoi,
Ado, tu peux rebeloter en 2015 et pas
moi ? Réponse de Ouattara : Toi,
c’est pas rebeloter, c’est rererererebeloter.
Ou encore un dessin sur lequel Compaore,
devant une affiche où l’on lit des dates
(1987,1991, 1998, 2005, 2010) : Comme
il n’y a pas rétroactivité, on n’a qu’à
rebaptiser le Burkina Haute Volta et j’aurai
droit à 2 mandats encore. Il demeure que
l’opinion publique ne semble pas hostile à ce
qui pourraitpourtant s’apparenter à un coup
d’état constitutionnel. Ainsi des amis dont
les positions démocratiques ne sont pas
contestables me disent que Compaoré
s’estamélioré avec l’âge, que cela ne les
choquerait pas s’il restait… Allez comprendre.
Algérie Dans Le Monde
diplomatique du mois d’août maintenant,
un long article intitulé Sexe,
jeunes et politique en Algérie. Quelques
extraits, pour vous inciter à le lire : «Il
a 23 ans et comme la plupart des jeunes de
son âge que nous avons rencontrés
etinterrogés sur la sexualité, il parle de
religion dès les cinq premières minutes
d’entretien. Ce qui le préoccupe tout
particulièrement, c’est le calculentre hassanate (les
bons points récoltés au cours de la vie
grâce aux bonnes actions effectuées) et syiate (les mauvais points). De la différence entre
les deux dépendra son accès au paradis. Je
prie à la mosquée cinq fois par jour. Parce
qu’à la mosquée ça te rapporte vingt-sept fois
plus dehassanate qu’à la maison. (….)
Coucher avec une femme avant de se marier
est pour lui
« complètementimpensable », car
criminel aux yeux de Dieu. Par contre, il se
masturbe « tous les jours ».
« Je sais que c’est haram (interdit),
maisc’est la pression. Et au moins, avec la
masturbation, tu reçois moins de syiate que
si tu te fais caresser par une fille ». Vous êtes prévenus ! Mais lisez la
suite de l’article, c’est édifiant.
Turquie Dans Libération je prends quelques citations de Recep
Tayyip Erdogan, ex premier ministre et
désormais président de la république :
« L’heure
de la fin de la vieille Turquie et de ses
politiques partisanes a sonné »,
« nous
voulons forger une jeunesse religieuse et
moderne (…), une jeunesse qui revendique sa
religion, son langage, sa sagesse, sa
chasteté etses rancunes ».
Lorsqu’Erdogan était premier ministre,
avez-vous entendu parler du président de la
république turque ? Non, bien sûr, c’était le premier ministre qui se trouvait sur le
devant de la scène. Maintenant qu’Erdogan est
président de la république, vousen entendrez
parler : si vous voulez avoir une idée de
ce qui va se passer, relisez l’histoire de la
Russie depuis que Poutine a été
successivementprésident de la république, puis
premier ministre puis à nouveau président de
la république… L’actualité terroriste en Iraq
et en Syrie a remis dans lalumière l’idée de
califat, mais c’est peut-être en Turquie
qu’elle va bientôt s’incarner. Alors je vous
propose la recette d’un cocktail. Mettez dans
unshaker la longévité politique de Compaoré et
de Poutine, ajoutez-y un zeste de hassanate et
de syiate, un peu de chasteté et beaucoup de
démagogie, secouez etvous aurez un savoureux
cocktail, que nous baptiserons, pour éviter un
anglicisme, la queue de coq Erdogan.
Je viens de passer une semaine à Chypre, à me reposer (beaucoup) et à travailler (un peu) sur l’arabe Chypriote. Sont en effet arrivés à Chypre autour du XII° siècle des Maronites arabophones, venant de ce qui est aujourd’hui la Syrie et le Liban, qui ont vécu pendant huit siècles dans quatre villages de la partie nord de l’île. Puis, après l’occupation d’une partie de Chypre par l’armée turque, ils se sont repliés vers Nicosie, Larnaka et Limassol. Sur les 5 ou 6.000 maronites chypriotes , moins de mille parlent aujourd’hui cette projection de l’arabe levantin qui présente la particularité d’avoir évolué sans rapport avec la religion musulmane et sans la pression normative de l’arabe standard. En gros, à la diglossie classique entre arabe « dialectal » et arabe « classique » s’est substituée une diglossie grec/arabe qui a modifié bien sûr la langue. Si je vous parle de cela, c’est que je suis en train de préparer un livre sur l’histoire linguistique de la Méditerranée, que je travaille en ce moment sur l’expansion de l’arabe, et que le cas de Chypre, comme d’ailleurs celui de Malte (où un arabe maghrébin celui-ci et italianisé est devenu langue nationale) constituent une véritable leçon de choses. Nous sommes tellement environnés par l’idéologie arabo-musulmane que nous avons parfois du mal à regarder les choses en face, à dire que le roi est nu ou, si vous préférez que les Tunisiens parlent tunisien, les Egyptiens parlent égyptien, et qu’il s’agit là de langues différentes, ou peut-être de langues en voie d’émergence. Et le maltais, largement majoritaire à Malte, comme l’arabe chypriote, largement minoritaire à Chypre, lui, nous donnent justement à voir l’évolution « normale » de langues arabes dans des environnements plurilingues. Bref, il y a là un sujet passionnant, dont je vous reparlerai. Pour l’instant je change de devoirs de vacances et pars travailler une semaine au Burkina Faso.
On
a beaucoup cité le lapsus de Hollande dans son
intervention télévisée du 14 juillet,
lorsqu’il a dit que Sarkozy était prisonnier innocent. Comme souvent, en mettant le
projecteur sur un fait, on passe à côté d’un
autre fait, parfois plus important car, en
insistant sur ce point, les commentateurs ont
raté le principal. Voici sa phrase
complète :
« Chacun
doit être certain qu’il est prisonnier...
euh présumé innocent avant d’avoir été
condamné »
« Avant
d’avoir
été condamné » : pour aller jusqu’au
bout de la présumée innocence, il aurait fallu
dire «avant d’avoir été jugé », car un
accusé peut être innocenté, ou obtenir un non
lieu, et Hollande indiquait nettement
qu’à ses yeux Sarkozy serait condamné, car,
débarrassée de son lapsus apparent sa phrase
en affichait un autre, beaucoup plus
intéressant : « Chacun
doit être certain qu’il est présumé innocent
avant d’avoir été condamné ». En
fait, Hollande semble se spécialiser dans les
lapsus en tous genres, et le dernier en date
est la nomination de Jacques Toubon au poste
de défenseurs des droits. Pourquoi donc est-il
allé chercher cette vieille savate
chiraquienne qui a montré comment il traitait
le droit. Un exemple ? Tenez, en novembre
1996 l’adjoint du procureur de l’Essonne
ouvrait une information judiciaire contre
Xavière Tiberi. Catastrophe ! Le couple
Tiberi est en effet à Jacques Chirac ce que
les couple Balkany est à Nicolas
Sarkozy : des délinquants déjà condamnés
mais à défendre à tout prix. Toubon, qui était
alors ministre de la justice, se mit en quête
du procureur en titre, Laurent Davenas. Où
était-il, Davenas ? Davenas était au
Népal, où il préparait si je me souviens bien
l’ascension de l’Himalaya. Ni une ni deux,
Toubon contacte l’ambassade de France et fait
envoyer un hélicoptère pour récupérer le
procureur afin qu’il vienne étouffer l’affaire
et mettre fin à cette scandaleuse mise en
examen de Xavière Tibéri. Toubon était déjà
spécialisé dans la défense des droits...de la
droite. On
se demande ce qui s’est passé dans la tête de
Hollande.
Bon,
terminons
quand même avec le sourire. Comme vous le
savez, on s’interroge sur des contrats signés
par AREVA lorsqu’Anne Lauvergeon en était la patronne, et certains
soupçonnent son mari d’avoir trempé dans
l’affaire. Or le mari s’appelle, ça ne
s’invente pas, Olivier Fric.
Depuis
une quarantaine d’années que je parcours l‘Afrique, à chacune de nos
retrouvailles avec des amis, après avoir pris
des nouvelles de la famille, puis de la
politique, nous en venons régulièrement à
parler de la corruption, des détournements de
fonds, bref des maux de l’Afrique. Mais les
temps changent. On parle certes en ce moment à
Abidjan de fraude aux examens (pour le BEPC),
mais c’est bien peu de choses. Parler de
politique en Afrique de l’Ouest c’est
aujourd’hui parler de l’irresponsabilité de la
France et de la Grande-Bretagne, ou de Sarkozy
et Blair, bref de l’intervention en Libye qui
a mis sur le marché des centaines de millions
d’armes dont une bonne partie se retrouvent
dans les mains de groupes islamistes. Et
parler de corruption, de détournement de
fonds, nous amenait immédiatement à parler de
la France, de l’UMP, de Sarkozy, des billets
d’avion de madame Copé, de l’achat par AREVA
de mines d’uranium dans
des conditions étranges et d’autres petites
choses croustillantes encore. Oui, les temps
changent et le Nord n’a guère de leçons de
moralité politique à donner.
Ceci
dit, j’étais en Côte d’Ivoire pour parler de
politique linguistique devant un aéropage, les
ministres de l’éducation nationale des pays de
la Francophonie. Comme toujours, en fin de
réunion, le retard accumulé fait que ceux qui
parlent en dernier voient leur temps de parole
raccourci. J’ai donc dû me contenter de dix
minutes (mais il y a longtemps que je sais
qu’un texte donné à un ministre ne doit pas
excéder une page...). Cependant, je n’ai pas
pu m’empêcher de faire un petit calcul. Deux
jours avant, lors de la cérémonie d’ouverture,
nous avons eu droit à une dizaine
d’interventions officielles. Chacune
commençait de la même façon, par une sorte de
litanie « Monsieur
le ministre d’état Machin représentant son
excellence le premier ministre, monsieur le
ministre Truc, madame le ministre Chose,
mesdames et messieurs les ministres
représentant les pays membres, monsieur
l’Administrateur de la Francophonie,
monsieur le secrétaire général de la
CONFEMEN, madame la représentante de
l’UNESCO, mesdames et messieurs les
ambassadeurs, messieurs les chefs
traditionnels, messieurs les représentants
des cultes, honorables invités en vos rangs,
grades et qualités, mesdames et
messieurs »… Dit avec la
componction et la gravité qui s’imposent, cela
prend une bonne minute. Répété dix fois, dix
minutes. Mais quand on aime, on ne compte pas.
Dans
l’avion, à l’aller et au retour, j’ai lu le
dernier livre d’ Erik Orsenna, Mali,
ô Mali, et j’y ai trouvé ce délicieux
passage, que je vous livre :
« -En
tout
cas, ne contagionne pas nos filles.
Cette
fois Mme Bâ sursauta.
«-Ce
mot n’est pas français !
-Nous
non plus, nous ne sommes pas
français ! »
Cela
m’a rappelé un colloque, il y a trois ans je
crois, en honneur à Alain Rey, dans lequel un
journaliste de France Inter, qui animait une
séance, avait parlé de l’accent
« charmant » d’un Québécois qui
intervenait. Lequel lui avait répliqué :
« Il faut être deux pour avoir un
accent ». Eh oui. Pour la corruption
comme pour les accents, un certain relativisme
s’impose.
Le Turc en Italie, opéra bouffe de Rossini,
programmé au festival d’Aix-en-Provence, n’ a
décidément pas de chance. La première en avait
été annulée samedi pour cause de grève des
intermittents du spectacle et hier la
« seconde première », prévue dans la
cour de l’archevêché, a dû être déplacée vers
le grand théâtre de Provence pour cause de
conditions climatiques un peu humides. Après
les intermittents, le temps.
Déplacer
un spectacle comprenant une cinquantaine de
musiciens, une vingtaine de choristes, sept
interprètes plus les techniciens que l’on
imagine, sans parler des décors,
intransportables et de l’absence de fosse pour
l’orchestre, cela tient de la gageure. Nous
eûmes donc droit à ce que les organisateurs
appellent d’une formule pudique une version
« semi-scénique », une grande scène
entièrement occupée par l’orchestre, un peu à
l’étroit mais pour une fois à la vue de tous,
côté jardin une série de chaises le long du
mur pour les choristes, qui se lèvent et se
regroupent pour chanter puis retournent
s’asseoir, et côté cour un passage permettant
aux interprètes d’accéder à l’espace disponible entre
l’orchestre et le bord de la scène, une bande
de moins de deux mètres de large. Les
interprètes portaient les costumes prévus mais
il n’y avait aucun décor. Enfin, pas tout à
fait : il y avait dans cet espace long et
étroit huit chaises paillées un peu
vieillotte, dont je ne sais pas si elles sont
dans la mise en scène complète, et sur
lesquelles les chanteurs s’asseyaient parfois.
Voilà, le décor si je puis dire est en place,
cela commence comme il se doit par un prélude
interprété par une quarantaine d’instruments à
cordes, éblouissants, et c’est parti pour le
spectacle. L’orchestre excellent, la direction
musicales pleine d’humour. En particulier, sur
des passages proches du récitatif, l’orchestre
s’arrêtait pour laisser place à un
accompagnement minimaliste au clavier, me
semble-t-il improvisé,
par exemple le jaillissement soudain de quelques
mesures de Mozart (La
Marche turque), ou quelques accords,
quelques arpèges impressionnistes, soulignant
ou suggérant les mouvements ou l’action en
train de se faire. Trois heures après, le
triomphe, plusieurs rappels, tout le monde
enchanté, par la qualité du spectacle,
indéniable, par la prouesse technique aussi,
peut-être.
Je
l’étais
aussi, enchanté, ébloui, mais pour des raisons
un peu particulières. Je ne suis pas fanatique
d’opéra, j’ai toujours trouvé ridicule ces
décors, ces gestes, ces vocalises, ces
morceaux de textes répétés cinq ou dix fois,
bref je m’y ennuie parfois et je préfère
l’écouter sur disque, de façon flottante
dirait un psychanalyste. Or, par la force des
choses, La
force du destin aurait
dit
Verdi, une grande partie de ce qui m’ennuie ou
me semble ridicule avait disparu. Un opéra dégraissé, réduit à l’os presque,
débarrassé de ses oripeaux, en partie
peut-être par la volonté initiale du metteur
en scène (costumes d’une étonnantes sobriété
et modernité par exemple) mais surtout à cause
des intempéries, de la délocalisation vers un
lieu à priori incapable d’accueillir un
orpéra, qui avaient dégagé les décors et les
mouvements de scène. Je ne sais pas ce que
devait être, et sera dans les jours qui
viennent, Le
Turc en Italie tel que prévu par le
metteur en scène j’essaierai de me renseigner,
mais j’ai eu l’impression que cette mise en
scène dénudée, ramenée presque à la partition
et à quelques gestes, quelques mimiques,
constituait une sorte de révolution, qui rime
ici avec simplification. Une sorte d’opéra du
pauvre, sacrément efficace. Bon, tout ceci
dit, je pars demain travailler quelques jours
en Côte d’Ivoire. A la semaine prochaine.
Je suis à la recherche d'un livre épuisé et introuvable sur Internet, sauf à des prix prohibitifs. Il s'agit d'un Que Sais-Je? d'Alain Guillerm publié en 1995, La marine dans l'antiquité. Si l'un de mes lecteurs l'avait et pouvait me le prêter, cela me rendrait bien service pour des travaux que je suis en train de mener sur l'histoire linguistique de la Méditeranée. Merci par avance.
J’ai
assisté hier soir à une rencontre, organisée
par les Déconnomistes à la faculté des lettres
d’Aix-en-Provence, rencontre avec Pierre
Carles, le réalisateur de Pas
vu pas pris, La
sociologie est un sport de combat ou
encore Hollande,
DSK, etc., qui présentait son prochain
film, ou du moins la première moitié de son
prochain film, le reste n’étant pas encore
financé. Il s’agit d’une sorte de portrait de
Rafael Correa, le président de l’Equateur, qui
a décidé de ne pas rembourser la dette du
pays, qui a gentiment mis le FMI à la porte
et, en tout cas, n’écoute pas ses
« conseils » et dont on dit que le
pays n’a que 4% de chômeurs et ne connaît plus
de tensions sociales, bref, l’idée était de
présenter l’Equateur comme un autre modèle, ou
un contre-modèle, économique. Pourquoi pas,
peut-être, il faut voir, attendre, mais il faut tout de même rappeler
que le pays a du pétrole, beaucoup de pétrole,
et que cela facilite les choses. Portrait de
Rafael Correa donc, à propos de sa visite à
Paris, en novembre 2013.
Le
président Correa a été reçu par Hollande, a
fait une conférence à la Sorbonne, est passé
longuement sur TV 5 (diffusée dans l’ensemble
du monde), le Figaro a
parlé de lui, bref il a eu une couverture
médiatique honorable, sans plus. Mais, pour
Carles, « les grands media français ont
boudé » son séjour, « aucune radio
ni chaîne de télévision hexagonale n’a évoqué
le ‘miracle’ équatorien ». A partir de là
se déroule un discours cinématographique et un
discours tout court qui m’a mis mal à l’aise. J’avais sans cesse le sentiment que
le film, par sa rhétorique, desservait
ses intentions. Je m’explique. La plus grande
partie du document, dont on attendait qu’il
présente l’expérience équatorienne, s’attardait sur des
entretiens avec des journalistes (Yves Calvi,
Christophe Barbier, Thomas Legrand, Elizabeth
Quin, Frédéric Taddeï, etc.) dont la plupart
fait plutôt bien son métier, auxquels on
reprochait de ne pas avoir rendu compte de la
visite de Correa. Et, pour faire bonne mesure,
on reprochait à Yvan Levaï de ne pas citer Le
Monde diplomatique (qui lui, bien sûr,
a ouvert ses colonnes au président équatorien)
dans sa revue de presse sur France Inter. Le
tout sur un ton que j’ai trouvé soit
inquisiteur (pourquoi ne l’avez-vous pas
invité ?) soit dogmatique (vous passez à
côté d’une expérience importante, vous auriez
dû l’inviter). Une véritable chasse à l’homme, avec un montage un
peu partial, qui mettait systématiquement les
journalistes à leur désavantage.
En
outre,
les réactions de la salle, acquise par avance,
étaient presque caricaturales. Tout le monde
riait au même moment, de la même chose, le
plus souvent lorsqu’on voyait sur l’écran une
sorte de peluche, un âne (traduisez : ces
journalistes sont des ânes), avec le sentiment
rassurant d’être entre soi, d’être sûr d’être
d’accord avec ses voisins, bref d’être bien au
chaud chez soi. Et j’ai eu soudain le pénible
sentiment que ce public se comportait comme
n’importe quel public convaincu d’avance, UMP
défendant par principe Sarkozy, FN jouissant aux sorties racistes de Le
Pen, PS, ou du moins une partie du PS, se
regroupant autour de Hollande, Parti de Gauche
se pâmant devant les rodomontades Mélenchon,
bref tout ce que vous voudrez. Révérence gardée, je me suis remémoré
deux vers de Brassens, « le pluriel ne vaut rien à l’homme et sitôt qu’on/ est plus de quatre on
est une bande de cons »... Les
Déconnomistes veulent, disent-ils, déconstruire
la pensée unique, programme auquel on ne peut
qu’adhérer, mais j’avais l’impression d’être
en pleine pensée unique.
Il
y
avait ensuite le film d’un réalisateur dont je
n’ai pas capté le nom, qu’il m’en excuse, un
dialogue entre l’auteur et un pseudo
sémiologue en gros sabots analysant deux
publicités pour tenter de montrer que le
système capitaliste, le jeu sur les
liquidités, se retrouvait dans le
pousse-à-consommer qu’on tente de nous faire
avaler. Du sous Bourdieu, pauvre Bourdieu. Je
suis parti avant la fin, un peu désespéré,
peut-être la discussion a-t-elle été
intéressante, je n’en sais rien. Mais j’étais
affligé par la pauvreté théorique de tout
cela. Allez, la pensée de gauche a encore du
chemin à faire...
Au
fait,
ça n’a rien à voir, mais les choses sont bien
organisées : l’équipe française de foot
se fait jeter du mondial la veille du début du
tour de France. Les passionnés du sport en
canapé n’auront pas à zapper.
Rasé
de près, chemise blanche, cravate et costume
sombre, il a repris le look de l’emploi.
Depuis des mois en effet, même dans ses
conférences mondaines, il portait une barbe de
quelques jours, à la Gainsbourg. Un signe ou
plutôt un indice : le voilà redevenu
présidentiable. D’où mon conseil aux
journalistes : surveillez le look de
Sarkozy, notez bien s’il laisse repousser sa
barbe et, le jour où il la rasera à nouveau,
préparez-vous, il se passera bientôt quelque
chose.
En
face de lui Jean-Pierre Elkabbach, qui fidèle
à lui-même pose les questions comme un larbin
présente les plats, lui demandant si
« les chefs d’accusation étaient préparés
à l’avance », et Gilles Bouleau, le
présentateur habituel du journal de TF1. Mais
ce dernier semblait jouer à contre-emploi,
rappelant l’histoire des petits pois,
mentionnant les comptes truqués de la campagne
présidentielle, résumant ce qu’il y avait dans
les écoutes téléphoniques, au point que
Sarkozy le trouve « agressif », tout
cela après un sujet précédant l’interview,
présentant les réactions de la gauche et de la
droite, le commentaire précisant que l’UMP
était « prudente »,
« lassée ». Et l’on se demandait si
ce n’était pas TF1 qui était lassée par
Sarkozy et prudente, si la chaîne de droite
n’était pas en train de changer non pas de
bord politique mais de poulain. A suivre...
Mais
venons-en
au fond, en commençant par quelques citations.
Sarkozy a prononcé une fois le syntagme
« manipulation politique » et, deux
fois, « instrumentalisation
politique », la première fois de façon
prudente (« instrumentalisation politique d’une
partie de la justice ») et la
seconde de façon plus large
(« instrumentalisation politique de
la justice »). Le ton est donné, il
déclare deux fois qu’il a été
« humilié », parle de lui avec
hauteur, se présentant comme ancien président
de la république, ancien chef de l’état, alors
que citant trois fois l’actuel chef de l’état
il parlera chaque fois simplement de
« Monsieur Hollande ». Quant aux
deux juges, elles sont « les deux
dames » qui l’ont mis en examen. A tort,
bien sûr, puisqu’il est innocent, victime d’un
complot. « Les 17 millions c’est une
folie », il n’a jamais essayé de
corrompre qui que ce soit, on s’acharne sur
lui, d’ailleurs « Monsieur Cahuzac n’a
pas fait une seconde de garde à vue » (en
fait il oublie que Cahuzac avait demandé à
être reçu par les juges), bref il joue au
gosse qui va se plaindre, dans le genre
« M’sieur, il a pas fait ses
devoirs », on bien « M’sieur
pourquoi il a pas été puni, lui ? ». Bref,
on aura compris que la contre-attaque de
Sarkozy, certes vigoureuse, est difficilement
crédible, ou du moins qu’on se demande qui
peut bien le croire. Peut-être est-il
innocent, ou partiellement innocent, le n’en
sais rien, mais parler de
« vilénies », de
« manipulations politiques », de
« justice instrumentalisée », bref
se présenter comme la victime d’un complot,
tout cela est un peu gros. Cerise sur le
gâteau, Patrick Balkany, dont la femme a
récemment avoué qu’ils avaient volé le fisc
pendant dix ans, a trouvé la prestation de son
ami « remarquable de justesse ».
Alors, si Balkany le dit...
Ouf !
Ce
matin en ouvrant la radio j’ai eu la bonne
surprise de ne pas entendre parler de
football. Il faut dire que lundi soir le
journal télévisé commençait par un tour de
France de treize minutes, montre en main, nous
montrant des débiles des deux sexes, maquillés
si l’on peut dire aux trois couleurs
nationales, hurlant, éructant : la
vulgarité totale ! Et puis on passait à
Estrosi, aussi intelligent qu’un supporter de
foot, qui interdisait les drapeaux dans les
rues de Nice (ça, c’était en prévision du
match Algérie-Allemagne) et l’on parlait
enfin, un peu, de politique. Ce matin, donc,
rien de tout cela. Ce n’est pas, hélas, que
les media se sont dégoûtés du foot, non :
tout simplement Sarkozy avait été mis en
examen. Merci Sarkozy !
Cette
mise en examen a permis au Canard
enchaîné de ce matin ce magnifique
titre in extremis (le journal boucle mardi
soir et la nouvelle est tombée cette
nuit) : Les
bleus en quarts de finale et Sarko en car de
police ! Elle nous a surtout
permis d’observer les réactions de la droite.
Laissons de côté l’inénarrable Morano,
toujours dans le même rôle de mégère fidèle à
son maître. Les autres se partagent en
deux : les prudents, courageux mais pas
téméraires, qui ne se bousculent pas pour le
défendre et attendent en espérant secrètement
être enfin débarrassés de l’individu,
et ceux, moins nombreux, qui crient à une
machination élaborée par ces crapules de juges
et un cabinet noir de l’Elysée. Rien
d’inattendu, sauf que le pauvre ex-président
semble avoir de moins en moins de soutiens. Il
a donc cinq ou six dossiers aux fesses. Pour
certains d’entre eux (affaire Tapie, sondage
de l’Elysée), il est couvert par son immunité
présidentielle. Pour celle de Karachi, il a
obtenu un non-lieu. Restent l’éventuel
financement de sa campagne de 2007 par
Khadafi, le scandale Bygmalion et enfin les
chefs d’accusation pour lesquels il vient
d’être mis en examen : trafic
d’influence, corruption active, recel de
violation du secret professionnel. Excusez du
peu ! Bien sûr, la présomption
d’innocence est la règle et il nous font
attendre que la justice fasse son travail.
Mais j’avoue qu’un ancien président de la
république qui communique avec son avocat à
l’aide de téléphones achetés sous de faux
noms, cela fait un peu mafieux. Certains dans
la presse comparent Sarkozy à Berlusconi, ce
qui n’est pas tout à fait exact :
Berlusconi a fait fortune dans les affaires,
Sarkozy ne fait que collectionner les
affaires. J’avoue aussi qu’un ancien président
qui fait exploser ses comptes de campagnes,
s’en tire par un incompréhensible système de
fausses factures et prétend ne pas avoir été
au courant, cela est étrange. Ou il ment, mais
nous savions déjà qu’il était menteur, ou il
dit la vérité et nous pouvons nous demander si
quelqu’un qui ne se rend pas compte des sommes
qu’il dépense est capable de gérer un pays
(mais nous avons déjà vu comment il a géré la
France). Alors, présomption d’innocence ou
pas, on peut se demander ce qu’il y a dans la
tête des électeurs de droite, comment ils
peuvent continuer à défendre un parti et un
ex-président mafieux. Non, je ne suis pas
partisan ni partial, je me pose sérieusement
la question, je ne comprends pas. La droite
d’aujourd’hui n’a pas d’idées politiques,
c’est le drame de l’UMP, mais elle a le culte
du chef et elle le pousse jusqu’à l’absurde.
Tiens, en passant, ces deux assertions, plus
que toutes les analyses, nous montrent que
droite et extrême-droite, UMP et FN, n’ont
guère de différences : pas d’idées
politiques et culte du chef. Enfin nous
verrons ce qu’il en sortira. Vendredi les
media parleront à nouveau de foot. Mais
j’avoue que j’aime bien le titre du Canard. Si
la France perd, il pourra titrer les
bleus et Sarko au trou.
J’ai
d’abord cru que c’était une blague, puis j’ai
vérifié : pas de doute. En Bolivie, le
gouvernement a décidé de décoloniser le temps.
Décoloniser le temps, qu’es aco ? C’est
bien simple : la Bolivie est située dans
l’hémisphère Sud, la perception du soleil
qu’on y a n’est donc pas la même que dans
l’hémisphère Nord, et si les montres tournent
de gauche à droite c’est un fait colonial
imposé par des peuples venus du Nord. Donc,
l’horloge qui se trouve sur la façade du Parlement a été modifiée. Les
chiffres tout d’abord ne sont plus romain mais
arabes, et ils ne sont plus disposés de la
même façon. Les 6 et le 12 n’ont pas bougé
mais, à la gauche du 12 on trouve le 1, puis
le 2, etc. et à sa droite le 11 puis le 10, le
9, etc. Et, bien sûr, les aiguilles tournent
dans « l’autre » sens, de la droite
vers la gauche. J’ai écrit qu’elles tournaient
dans « l’autre » sens, j’aurais pu
écrire qu’elles tournaient « à
l’envers » mais cela serait passé à côté
de ce que veulent signifier les Boliviens, ou
du moins certains d’entre eux. Il s’agit en
effet de se réapproprier une identité
différente, sudiste, de changer les
mentalités, de montrer qu’on n’est pas obligé
d’accepter une vision imposée par d’autres.
C’est ce qu’on appelle une pensée
révolutionnaire, qui s’appuie en même temps
sur un argument fort : au Sud de
l’équateur les cadrans solaires fonctionnent à
l’inverse de ceux du Nord, ou encore, comme on
voudra, ils fonctionnent au Nord à l’inverse
du Sud. Il faut saluer hautement cette
initiative, tout en soulignant qu’elle ne va
pas assez loin. Comment accepter par exemple
que le système des feux de circulation oblige
les automobilistes à s’arrêter au rouge,
couleur de la révolution, et à passer au
vert ? Ne faudrait-il pas inverser le
système ? Et pourquoi les féministes ne
se sont-elles pas élevées contre le machisme
qui fait que les chemises d’hommes se
boutonnent en mettant le côté gauche sur le
droit alors que pour les chemisiers féminins
c’est l’inverse ? N’est-il pas urgent
d’inverser cette pratique? Ou encore d’imposer
une solution égalitaire qui consisterait à
interdire le système de boutonnage et à le
remplacer par une fermeture éclair ? Bref le
gouvernement d’Evo Morales est en train de
bouleverser notre vision du monde, façonnée
par la domination impérialiste du Nord sur le
Sud. Et tiens, ces notions de Nord et de Sud,
ne faut-il pas les modifier ? En turc les
point cardinaux correspondaient à des
couleurs, le Nord était dit kara « noir » (d’où la mer noire,
en fait « du nord ») et le sud ak « blanc ». Adoptons ce système et le
noir dominera le blanc. Mais il y a sûrement
d’autres injustices du même genre à réparer.
Je vous fais confiance pour les débusquer. La
révolution passe par beaucoup de semblables
détails.
Chaque
année, à la fin du mois de juin, les media se
jettent sur les perles du baccalauréat. Il
s’agissait au début de courts articles de
presse, ou de succinctes chroniques radio,
mais aujourd’hui Internet regorge de sites
entièrement consacrés à ce thème fondamental,
et l’on peut y faire son marché. Une fois
n’est pas coutume, je vous en propose une
petite sélection et, puisque je vous parlais
récemment de la Chine, voici quatre assertions
fondamentales pour bien comprendre ce pays.
Un
Français a dit un jour : « Laissez
dormir la Chine, car si la Chine se
réveille, après elle ne sera pas
contente »
Mao a été inspiré par son successeur
« On dit que la Chine est une
République Populaire car elle est très
connue dans le monde entier
Au départ, c'est Christophe Colomb qui a
découvert la Chine, juste avant de découvrir
les indiens. On pense que Vasco de Gama y
est peut être passé, mais on a aucune
certitude
N’allez pas croire pour autant que
nos jeunes intellectuels manquent de méthode.
Voici par exemple la présentation d’un plan
rigoureux : Dans
une première partie nous verrons les
avantages. Dans une deuxième partie nous
verrons les désinconvénients.
Et les références abondent: Comme
disait l’autre, je pense donc je suis,
ou encore, Comme
référence, il y a un philosophe dont le nom
m'échappe, mais cela ne m'empêche pas de le
citer : Je pense donc je suis.
Ce qui n’empêche pas les candidats d’être
parfaitement au courant des progrès
techniques : L'Europe
est
devenue géographiquement étendue, avec
notamment six fusées horaires.
Les candidats ne sont d’ailleurs
pas en reste dans le domaine littéraire : Victor Hugo est un écrivain et un poète du 19ème siècle. On lui doit
notamment Notre Dame de Paris ou encore Les
Minables, à quoi j’ajouterai Ce
poème comprend beaucoup de comparaisons et
d'amphores.
Mais j’avoue que c’est dans le
domaine de la réflexion philosophique que j’ai
trouvé le plus de plaisir : Pour
se connaître, il font se faire s'enfoncer
profondément en soi et s'interroger sur ce
qu'on veux, certes, mais Choisir
c'est comme avoir une épée de Da Moclès sur
sa tête. Et surtout, ultime
conseil : Pour
vivre dans la joie et l’allée graisse, il
faut faire des sacrifices.
Cette allée
graisse là me met en joie, et j’y
ajouterais volontiers l’allée
gorille, célébrant un genre littéraire,
l’allée
gassion, rappelant le vrai nom de famille
d’Edith Piaf, tout cela convergeant
bien sûr vers la célèbre allée
à
toire, dans laquelle vivent tous les
amoureux du hasard.
Je
n’en ai ni le temps ni le goût, mais je
conseillerais volontiers à de jeunes
linguistes en formation ou en quête de sujet
de thèse de travailler sur la langue des
commentateurs sportifs. Après la victoire en
football de la France sur la Suisse, le délire
nationaliste s’est ainsi incarné dans une
série de formules dont je ne vous donne qu’un
échantillon, recueilli au hasard de mes
lectures : La France asphyxie la Suisse, les bleus
atomisent la Suisse, la
France fait sauter la banque, les français ont
troué le gruyère, à Bahia
on mange des petits suisses... A part cela, la
Suisse est un pays ami. Et dire qu’après cela
il nous faudra supporter le tour de
France !
Pour
drôle, ou tout aussi navrant, le sénateur vert
Jean-François Placé a sévèrement taclé Michèle
Sabban, vice-présidente PS du conseil régional
d’Ile de France, dont on vient d’apprendre
qu’elle occupe dans le 13ème arrondissement de Paris un appartement
confortable dans une HLM.. Sabban avait en
effet il y a quelques mois taclé Placé qui
devait une confortable ardoise de
contraventions non payées au volant d’une
voiture de fonction du même conseil régional.
C’est beau, les amis ! Et cela m’a
remémoré une histoire que j’avais totalement
oubliée. En 2006, alors que nous venions de
sortir avec Jean Véronis un premier livre sur
le discours politique dans la campagne
présidentielle, j’avais été invité dans une
émission sur la toute jeune chaîne D8, avec
deux personnes dont j’ignorais jusqu’au nom.
Dans le studio, avant d’aller sur le plateau,
ces personnes, une femme et un homme,
m’avaient semblé copains comme cochons,
s’embrassant, se tutoyant. Puis, à l’antenne,
elles étaient passé au « vous » et
avaient commencé à s’empailler politiquement.
Il s’agissait de François Sabban, justement,
et de l’UMP Roger Karoutchi, qui était lui
aussi membre du conseil régional et qui devait
plus tard devenir ministre de Sarkozy. C’est
beau les amis, non ?
Allez, aujourd’hui, je vais vous embêter
un peu avec mes obsessions de linguiste. Il
est des choses évidentes qui mettent longtemps
à vous sauter aux yeux. En Chine, je me
déplace en général en avion et parfois, pour
de courtes distances, en train. Cette fois-ci,
pour la première fois en trente ans, j’ai fait
deux cents kilomètres en voiture, et j’ai donc
par la force des choses croisé plusieurs
stations services. Sans que j’y prenne garde,
le mot pour « pétrole », que mes
yeux percevaient, s’est
imprégné dans mon subconscient, deux
caractères, 石
油, shi
you,
qui mot à mot peuvent se traduire par
« huile de pierre ». Le chinois
étant une langue imagée, je n’ai pas tout de
suite réalisé qu’il s’agissait d’un
calque : après tout pétrole vient du latin petra
oleum qui a exactement le même sens,
huile de pierre.
Du coup j’ai commencé à explorer,
mentalement d’abord puis, rentré chez moi, à
l’aide de mes dictionnaires, la façon dont on
dit pétrole dans différentes langues. Petrolio en italien, petroleo en espagnol et en portugais : les
langues romanes sont fidèles au latin.
L’allemand pour sa part a petroleum,
tout comme l’anglais, mais le plus souvent
simplifié en oil. Dans l’arabe tunisien de mon enfance, on
disait bitrol,
adaptation phonétique du mot français. Un
passage par un dictionnaire égyptien m’a donné bétrol.
Pourtant il y avait en arabe classique le mot naft,
qui comme souvent n’a rien d’arabe. En Perse
comme en Mésopotamie, le pétrole affleurait
parfois, bien avant qu’on sache le purifier,
utilisé pour les « feux grégeois »,
arme incendiaire à base de pétrole et de
souffre, et les Akkadiens le nommèrent naptu,
mot qui passa en araméen sous la forme naphta,
repris en grec, puis en latin et enfin en
arabe. Il existe en français (naphte),
mais là n’est pas le problème. Si en effet la
forme chinoise shi
you est évidemment un calque sur petra
oleum, la forme akkadienne s’est
également répandue, vers le russe par
exemple (нефть ) et dans d’autres langues slaves.
Bon,
je vais m’arrêter là, il y a près de 7.000
langues dans le monde et je ne vais pas les
passer toutes en revue. Mais ce
qui est ici remarquable c’est donc que deux
mots, l’un venant du latin et l’autre de
l’akkadien, une racine latine et l’autre
sémitique, permettent de désigner le pétrole
dans pratiquement toutes les langues du monde.
Me voici de retour de Chine, où je suis
arrivé le lendemain du 4 juin (oui, je sais
que le lendemain du 4 est le 5, mais depuis 25
ans, depuis les massacres de la place Tien An
Men, le 4 juin 1989, cette date est
symbolique, et je suis donc arrivé le
lendemain du 4 juin). La veille il y avait
180.000 manifestants dans les rues de Hong
Kong, 20.000 à Macao, ce qui est plus
surprenant, étant donnée la taille du
territoire, dans les deux cas pour commémorer
l’évènement, c’est-à-dire pour affirmer son
attachement à la démocratie occidentale. Mais
rien de cela n’était relaté dans les média de
Chine populaire : silence de plomb, et
tous les accès à Internet bloqués pendant une
semaine. C’est ce qu’on pourrait appeler une
démocratie préventive : circulez, il n’y
a rien à voir, surtout sur Google puisqu’on ne
peut pas y aller...
J’étais à Canton pour un colloque dont le
thème, Connaître
et reconnaître, affichait nettement sa
direction interculturelle. Mais il est
difficile, même si on la connaît, de
reconnaître la Chine. Lorsque j’y suis venu
pour la première fois, en 1985, la population
rurale était de 80%. Ce chiffre a lentement
diminué pour atteindre aujourd’hui 51% :
de fortes migrations internes de la campagne
vers la ville fournissent des bras pour la
construction immobilière, alimentent un lumpen
prolétariat en voie de constitution et surtout
génèrent un brassage culturel et linguistique
permanent. Une classe moyenne se développe,
riche, presque insolente, dans un régime
officiellement communiste, qui vit une
contradiction permanente : on y compte
environ 200.000 mouvements sociaux par an.
Combien de temps cela va-t-il durer ? Je
suis bien sûr incapable de le dire, mais ce
mélange permanent de capitalisme sauvage et de
prétendu communisme est toujours aussi
étrange. On parlait dans les années 1960 de
« coexistence pacifique » entre le
capitalisme à l’0uest et le communisme à
l’Est, il s’agit ici d’une coexistence
interne. Autre coexistence, celle de la
pollution, qui atteint des degrés
inimaginables, et la corruption politique
généralisée. Bref, j’aime beaucoup la Chine
mais je me demande parfois pourquoi.
Pendant le colloque auquel j’étais invité,
de très bon niveau, j’ai été frappé par la
présence, dans le discours scientifique, de
proverbes ou de formules fleurant le Chine de
jadis ou de naguère : « Quand le
héron et l’huître se battent, c’est le pêcheur
qui en profite », « Le vieux cheval
reconnaît le chemin » (celui-ci dans la
bouche de la personne qui me présentait, mon
signe astral chinois étant le cheval) ou
encore cette phrase de Deng Xiaoping,
« peu importe qu’un chat soit blanc ou
noir, ce qui compte c’est qu’il attrape des
souris ». Mais surtout l’un d’entre eux
m’a ravi par le sens qu’il prend en traduction
française, exactement le contraire de son sens
en chinois. Il s’agit d’un proverbe signifiant
en gros « si l’on me fait du bien je fais
du bien », ou encore « si l’on me
donne quelque chose de bon je donne quelque
chose de bon ». Mais, traduit mot à mot
il donne « si l’on m’offre une pêche je
remercie par une prune », prenant une
coloration belliqueuse qui siérait bien aux
mouvements sociaux dont je parlais plus haut.
Après Canton je suis allé à Zhuhai, dans
une extension de l’université Sun Yat-Sen de
Canton, un institut franco-chinois d’énergie
nucléaire, dans lequel on forme en français
des ingénieurs nucléaires chinois. Conférence
puis passage de la frontière pour arriver à
Macao. Hong Kong et Macao sont des entités
paradoxales. Un pays, deux systèmes avait
annoncé Deng Xiaoping. Les deux territoires
ont des monnaies différentes (le dollar de
Hong Kong d’un côté, le pataca de l’autre),
sont séparés de la Chine populaire par des
frontières, et si les occidentaux peuvent y
accéder librement les Chinois en revanche
doivent pour cela obtenir un visa. Ces deux
« régions administratives
spéciales », spéciales théoriquement pour
encore un peu plus de trente ans, constituent
donc presque des oxymores. Dirigées de façons
sourcilleuses, mais en sous-main, par Pékin,
elles affirment en même temps de façon
permanente leur identité contre ce pouvoir
occulte. Ainsi, tout récemment, le chef de
l’exécutif avait décidé d’augmenter le salaire
des fonctionnaires. Protestations puis
manifestations de la jeunesse macanienne (la
jeunesse non fonctionnaire, faut-il le
préciser ?) et la loi a été retirée... Je connais Hong Kong depuis
longtemps, j’y passe souvent, et je sais que
la population y est très attachée à une
conception britannique de démocratie, ce qui
la pousse à diverses formes de résistance.
Macao pour sa part a été colonisé par les
Portugais pendant quatre siècles.
Contrairement à Hong Kong, où l’on peut
facilement communiquer en anglais, les traces
de portugais y sont rares. Quant aux traces du
Portugal, elles se résument à un centre ville
dominé par une vieille citadelle et une
cathédrale réduite à sa façade, tout le reste
ayant brûlé. Autour, c’est l’empire du jeu.
Des casinos innombrables, une architecture
d’une prétention affligeante, en gros une
vulgarité affichée sans complexe et du fric
coulant à flot. Mais, en même temps, un
mélange de cultures séduisant. Il n’est pas
fréquent dans ces contrées de pouvoir manger à
la fois de la cuisine cantonaise et de la
morue à la portugaise, le tout arrosé d’un vinho
verde ou d’un mateus.
En bref, j’ai pris une petite piqûre de
rappel, huit jours de travail, huit jours
d ‘étonnement et de réflexion. C’est
toujours cela, pour moi, la Chine. Un mystère
familier.
Le roi d’Espagne,
Juan-Carlos, abdique donc. Certains trouvent
son geste élégant, d'autres pensent qu'il
cherche à sauver la monarchie, ou à éviter à
sa fille des problèmes judiciaires. Quoiqu'il
en soit, il sera logiquement (enfin, si
nous considérons que le système dynastique
monarchique est logique) remplacé par son fils
Felipe. Pas de problème en royaume d’Espagne.
En revanche la principauté de Monaco pourrait
bien avoir quelques difficultés. Il semblerait
en effet que la princesse Charlène soit
enceinte de jumeaux. Des jumeaux ! Et
alors ? direz-vous. Et alors comment
savoir qui sera le prince héritier, ou la
princesse héritière ? S’il y a un garçon
et une fille, pas de problème, le garçon
régnera, sauf bien sûr si Mélenchon s’exporte
sur le Rocher et y installe une démocratie
soviétique, mais cela est peu probable. En
revanche que se passera-t-il s’il y a deux
garçon ou deux filles ? L’élu serait
normalement celui (ou celle) qui sortira le
premier. Mais s’il y a césarienne ? Vous
vous rendez compte de l’énorme responsabilité
pesant sur le chirurgien, qui devra décider du
lardon qu’il saisira d’abord ? Bref c’est
l’angoisse ! Et celui (ou celle) qui ne
sera pas privilégié par l’ordre de naissance
(c’est-à-dire ici le droit d’aînesse ramené à
quelques secondes) pourra toujours espérer que
l’autre abdiquera un jour ou l’autre pour
prendre sa place.
Une qui n’abdique pas, c’est
Carla Bruni. La semaine dernière, après le
résultat de l’élection européenne, elle aurait
envoyé à ses amis le SMS suivant :
"Oui, le FN devient le
premier parti de France. Et ce sera de même en
2017 ! Préparez-vous… Tout ceci est le
résultat de la nullité abyssale de votre ami
“le pingouin”, et de tous ceux qui ont voté
pour lui. Sans rancune et mille baci ! Carla."
Le « pingouin »,
dans son lexique, c’est Hollande. La femme
d’un ex président qui insulte un président en
exercice, voilà qui est d’une grande élégance.
Quant au problème de succession à Monaco, qui
des deux jumeaux aura l’élégance de laisser
passer l’autre ? Les paris sont ouverts.
Moi je mise sur le premier. Bon, je pars une
dizaine de jours en Chine, je vous parlerai
peut-être à mon retour des progrès de la
démocratie.
Il y a des
jours où je préférerais être tunisien que
français. Autant je suis fier du pays dans
lequel je suis né, autant j’ai honte de mon
pays. Dans le sud-est de la France, la région
dans laquelle je vis, il y a longtemps que 25%
des gens votaient pour le FN. C’est-à-dire
qu’en entrant dans n’importe quel lieu public
vous pouviez compter, un, deux, trois, quatre,
, un, deux, trois, quatre, , un, deux, trois,
quatre, et vous dire que, statistiquement,
chaque fois la quatrième personne avait toutes
les chances de voter à l’extrême droite.
Aujourd’hui c’est le cas de la France entière.
, un, deux, trois, un facho, un, deux, trois,
un facho, un, deux, trois, un facho... Bien
sûr, je connais par cœur
le discours politiquement correct : il ne
faut pas stigmatiser les électeurs, ils sont
abusés, aveuglés, par les discours populistes,
leur situation économique est difficile, ils
votent FN pour exprimer leur ras-le-bol, voter
FN ce n’est pas nécessairement être d’extrême
droite, raciste, etc. Je sais tout cela. Il
n’empêche : un, deux, trois, un facho,
un, deux, trois, un facho, un, deux, trois, un
facho...
Bien,
après ce coup de sang, essayons de passer à
l’analyse. Et tout d’abord, pour ceux qui me
lisent à l’autre bout du monde et n’ont pas
nécessairement accès à la presse française,
voici les résultats arrondis de l’élection
européenne en France: FN 25%, UMP 20%, PS
14%, centristes 10%, écolos
9%, Front de gauche 6%, les autres en dessous
de 3% et le plus souvent en dessous de 1%.
J’écrivais avant-hier que la France était
championne d’Europe du nombre de listes et que
dans leur majorité elles feraient des scores
ridicules. Nous y voilà. Le Front de
gauche, 6%, est en sixième position, loin de
ses ambitions. Pour les autres, Nouvelle Donne
est à 3%, les autres plus bas encore. Le NPA
prend une énorme claque, obtenant 0,3% (il
était à 4,9 en 2009), idem pour Lutte
Ouvrière, pour beaucoup d’autres. Christine
Boutin, Pierre Laurent, Corinne Lepage,
Jean-Luc Mélenchon, Pierre Larrouturou,
Olivier Besancenot, tous ont voulu faire de la
pub à leurs petites boutiques et les
boutiquiers ont de quoi être contents.
D’ailleurs, sur le site de « Nouvelle
donne », la petite boutique de Pierre
Larrouturou, on peut lire « Nouvelle
Donne a créé la bonne surprise dans un sombre
scrutin ». La bonne surprise ! Et
Cécile Duflot vante « la très bonne
résistance des écologistes » (9%, contre
16% en 2009).
Il
s’agissait d’une élection
« européenne » mais, bien sûr, les
premiers commentaires ont été, à l’inverse,
centrés sur la situation intérieure. Ainsi le
centriste Hervé Morin a-t-il réclamé la
démission de François Hollande tandis que
Marine Le Pen réclamait la dissolution de
l’assemblée nationale. François Copé, qui a
quelques casseroles aux fesses et aimerait
bien que l’on regarde dans une autre direction
a déclaré : « C’est le résultat
d’une très grande colère contre la politique
du président Hollande ». Et Jean-Luc
Mélenchon, qui n’a jamais eu peur des mots, a
parlé du « martyre général du peuple
français ». C’est donc de la faute du
président de la république et de son
gouvernement, qui martyrisent le peuple. Et
l’élection européenne est ainsi analysée comme
une élection française. Restons cependant un
instant en France. Le score du PS est nul. On
peut bien sûr dire qu’il aurait été moins nul
si la petite boutique de Pierre Larrouturou
n’avait capté 3% des voix, ou si Jean-Luc
Mélenchon n’avait cessé d’injurier tous
azimuts les socialistes, mais cela ne change
rien aux faits : le score du PS est nul.
Pouvons-nous en conclure que le PS est nul,
que le gouvernement est nul, que le président
de la république est nul ? Je ne suis pas
loin de le penser. J’ai personnellement voté
Hollande, il est élu pour cinq ans et nous le
jugerons à la fin de son mandat, mais il est
difficile de nier que nous avons perdu deux
années. Où sont passés les électeurs des Verts
qui ont perdu la moitié de leurs voix eu cinq
ans ? Même question d’ailleurs pour
l’ensemble des électeurs de Hollande il y a
deux ans. Où sont-ils passés ? Et les
électeurs de l’UMP ? Dans
l’abstention ? Non, puisqu’elle a diminué
de 2%. Alors au FN ? C’est une
hypothèque, qu’il faudra vérifier en étudiant
les mouvements de voix de plus près.
Je suis bien sûr en plein contradiction, affirmant qu’il s’agit d’une élection européenne et l’analysant moi-aussi au niveau national. Alors, quelle est la signification de ce vote ? Tout le monde parle de rejet. Mais rejet de qui ? De quoi ? Des pouvoirs nationaux en place ou de l’Europe? Partout sauf en Allemagne les partis au pouvoir ont en effet pris une claque. Est-ce une fracture entre la France et l’Europe ? Ce vote populiste qui déferle sur toute l’Europe, est-ce la faute de l’Europe ? En partie bien sûr. Je ne veux pas parler de la bureaucratie tatillonne mais de l’incapacité des Etats à parler du projet européen, à en expliquer les enjeux. Il est difficile de ne pas parler de politique nationale, ou de politiques nationales, parce que partout la politique européenne n’est qu’un appendice de la politique nationale, un repoussoir : « c’est la faute de Bruxelles ». Quant au score du FN, il est le produit de deux choses. D’une part la tactique du parti d’extrême droite, qui avance désormais masqué, feignant d’adoucir ses positions racistes et xénophobes pour adopter un discours nationaliste (comme si le nationalisme n’était pas producteur de racisme et de xénophobie). Et d’autre part la dépolitisation de l’électorat, qui n’analyse pas mais réagit de façon tripale. Et nous sommes tous responsable de cette dépolitisation. Il demeure que les populistes resteront très minoritaires au parlement européen, qu’ils ne pourront pas faire grand chose. Mais la France, qui se croyait aux côtés de l’Allemagne le moteur de l’Europe a perdu toute crédibilité. Alors les électeurs du Front National ont beau parler de la défense de la nation, beau chanter la Marseillaise, ils ne sont pas seulement la honte de notre pays, ils risquent bien d’ être les fossoyeurs de son image internationale. Un, deux, trois, un facho, un, deux, trois, un facho, un, deux, trois, un facho... Serait-ce cela, le visage de la France ? Bon, je pars
travailler ailleurs quelques jours. A plus.
Tous les sondages annoncent
pour demain un record d’abstention aux
élections européennes. A une certaine époque
de ma vie, il y a longtemps, je prônais
l’abstention, considérant comme on disait
alors que les élections étaient un piège à
cons. Puis, allant très souvent travailler en
Afrique où les peuples rêvaient souvent
d’élections libres, je me suis rendu compte
que l’abstention était un luxe de riches. Je
voterai donc demain, comme je vote
régulièrement, à tous les scrutins. Et je dois
dire qu’il y a le choix : vingt-trois
listes dans ma région, trente-et-une je crois
à Paris. A côté des « grandes »
listes, PS, UMP, FN, j’ai trouvé dans mon
courrier une kyrielle de professions de foi
qui les unes relèvent du bal des egos et les
autres de la plus haute fantaisie.
Du côté des egos, je note à
titre d’exemples (il y en a d’autres) la liste
« debout la France » (l’inénarrable
Nicolas Dupont-Aignan), deux listes
trotskystes, une liste Front de gauche, une
liste « Alliance écologiste
indépendante », une liste « Régions
et peuples solidaires » qui semble inspirée par le
nationalisme corse et une liste
« Nouvelle donne » émanant de Pierre
Larrouturou, un transfuge du PS. Aucune ne
dépassera sans doute les 2 ou 3%, nous ferons
les comptes lundi matin, et il peut paraître
indécent de claquer du fric pour un tel
résultat. Je sais, bien sûr, qu’il y a des
candidatures de témoignage, que les élections
sont faites pour ça. Mais, en faisant une
petite recherche sur Internet, je trouve neuf
listes en Allemagne et en Espagne, douze en
Belgique, sept en Italie, huit en Grèce, dix
en Grande-Bretagne, etc. La spécificité de la
France paraît un peu baroque.
Du côté de la fantaisie je
ne prendrai qu’un seul exemple, une liste UPR
(union populaire républicaine) dont le
programme serait « inspiré de celui du
Conseil national de la résistance », ce
qui ne nous rajeunit pas et dont le slogan est
« Sortons de l’UE ! ». S’ils
veulent sortir de l’Union européenne, pourquoi
cherchent-ils à y en voyer des députés ?
Bref, demain, allez voter.
Si vous ne décidez pas, les autres décideront
pour vous.
Je
ne suis pas un fanatique des commémorations ou
des anniversaires, mais parfois je transige
avec mes principes... Georges Moustaki aurait
eu aujourd’hui quatre-vingt ans et vingt
jours. Charles Aznavour en a eu hier
quatre-vingt dix, et des dizaines de
chanteuses et de chanteurs de vingt ou trente
ans débutent ou confirment leur talent. Ainsi
va le cours des choses : la chanson
française continue son petit bonhomme de
chemin. Mais il faut aussi qu’elle se
souvienne. Brassens, Brel et Ferré avaient
coutume de dire, ensemble ou séparément, que
sans Charles Trenet leurs carrières n’auraient
pas été ce qu’elles furent. Devoir de mémoire
maintes fois respecté par ces trois grands,
mais qui n’a guère pénétré le grand
public : Trenet est un peu oublié de nos
jours. A vivre dans l’instant nous tendons à
oblitérer nos racines. Moustaki, pour sa part,
n’a jamais cessé de dire ce qu’il devait à
Georges Brassens et à Henri Salvador, même
s’il a développé son talent dans d’autres
directions : encore une fois, devoir de
mémoire. Et il aurait continué à porter son
regard attentif, pénétrant et affectueux sur
les jeunes pousses qui prenaient le relais,
qu’il s’agisse de Jeanne Cherhal, de Vincent
Delerm, de Marie-Jo Thério, de Cali et de bien
autres encore.
Depuis
un an, bien sûr, le temps a un peu passé, ce
qui ne signifie pas que la peine s’estompe.
Mais je reste toujours orphelin des chansons
qu’il aurait pu encore écrire, orphelin aussi
de son regard sur les gens et sur le monde,
orphelin de ses analyses. Car Jo était plus
qu’un auteur-compositeur, qu’un chanteur,
qu’un peintre, qu’un écrivain, qu’un joueur
d’échecs ou de tennis de table, il était un
sage, une sorte de maître à penser. Et il
convient ici de passer du je au nous puisqu’il nous a laissé, outre une kyrielle de
chansons qui sont dans toutes les têtes, un
regard sur la vie, une philosophie presque. En
1986, dans Un
jour tu es parti il s’adressait à
Brassens, « Continue je t’en prie
de nous donner le la ». Et, plus tôt
encore, en 1974, dans sa chanson Mourir il dressait en creux une sorte de contre autoportrait, comme
pour nous dire ce qu’il convenait de faire,
lui qui avait vécu, qui ne s’était jamais
ennuyé et dont on parlera encore:
« Moi je pleure les morts
qui n’ont jamais vécu
Moi je pleure les morts qui
seraient morts d’ennui
Moi je pleure les morts dont on
ne parle plus
Et ceux qui étaient morts quand
ils étaient en vie ».
Alors,
en ce jour anniversaire, il nous reste à
fredonner Ma
Liberté, Le Métèque, Et pourtant dans le
monde, Donne du rhum à ton homme, La ligne
droite, Ma Solitude, En Méditerranée, Sarah,
Sans la nommer et des dizaines
d’autres, au choix, pour assumer un devoir de
mémoire et passer le relais.
Dans le numéro de mai de la
revue Sciences
humaines, un
entretien sur le thème "Quel avenir pour les
langues réfionales?". Bonne lecture
Dimanche, donc, se tiendront les élections
européennes . Il y a 23 listes dans ma région,
31 dans la région parisienne, j’y reviendrai peut-être
dans un prochain billet. Ce qui me retient en
effet aujourd’hui est autre chose : pour
la première fois, nous dit-on, nous voterons
indirectement pour le président de la
commission européenne. Et seuls deux candidats
ont leurs chances, Martin Schulz, désigné par
les socialistes, et Jean-Claude Juncker,
désigné par la droite.
J’entends dire autour de moi que Schulz n’a pas
beaucoup d’expérience, est un peu
« jeune » tandis que Juncker, lui,
ferait un excellent président. Un de mes
proches regrette même de ne pas pouvoir voter
pour lui puisque cela implique un vote pour
l’UMP ! Il
est vrai que n’importe qui ferait mieux
l’affaire que le pâle Jose Manuel Barroso qui
va enfin dégager. Mais le jugement sur Martin
Schulz me paraît injuste. Député européen
depuis 1994, président du parlement européen
depuis 2012 (même s’il a un peu fricoté avec
la droite pour obtenir ce poste), il n’est pas
vraiment incompétent, et, en outre, il parle
cinq langues, ce qui n’est pas inutile au
poste qu’il vise. Mais surtout, Schulz me
paraît être le meilleur candidat par contraste
avec Jean-Claude Juncker, qui fut de 1995 à
2013, dix-huit ans donc, premier ministre du
Luxembourg. Le grand duché du Luxembourg,
puisque telle
est son exacte dénomination, est en effet l’un
des plus grands paradis fiscaux de la planète,
un prédateur fiscal auquel seule son opacité
donne des apparences de respectabilité. Alors
le premier ministre à rallonge d’un pays voyou
ferait un bon président de la commission
européenne ? Allons donc !
Je ne suis pas spécialement alarmiste, mais la
vie politique française commence à m’inquiéter
sérieusement.
A gauche, nous aurions pu penser que Manuel Valls
allait parvenir à faire taire les égos
surdimensionnés des membres du gouvernement
qui parleraient enfin d’une seule voix.
Las ! Le syndrome Royal a encore
frappé ! Toujours aussi... ce que vous
voudrez (mais je vous donne des idées :
dingue, dinde, incontrôlable, revancharde,
visionnaire, indépendante) elle joue
résolument perso, plante la merde en accusant
ses collègues masculins de machistes, en
prenant le contre-pied de certains d'entre eux
et, toujours aussi faux-cul, déclare ensuite
pour démentir à moitié ses propos qu’elle n’a
pas donné « d’interview en tant que
telle ». C’est quoi, une interview
« en tant que telle » ?
A droite, ils n’ont toujours pas digéré le
mariage pour tous et sont dans l’hystérie dès
qu’il s’agit de près ou de loin de sexe :
après la mascarade de la pseudo théorie du
genre, puis l’histoire ridicule du
livre Tous à poil, voilà que Véronique Louwagie, députée UMP de l’Orne,
accuse à l’assemblée nationale l’Académie de
Nantes d’avoir demandé aux élèves de sexe
masculin de venir au lycée en jupe. En fait
des lycéens avaient, comme l’année dernière,
décidé d’organiser demain une journées contre
le sexisme, intitulée « ce que soulève la
jupe » (titre d’un livre de Christine
Brard), demandant aux élèves et aux adultes de
porter une jupe ou d’arborer un autocollant
disant je
lutte contre le sexisme, et vous ? Les députés disposant comme tout le monde de
téléphones, d’ordinateurs, de journaux et de
télévisions, il était facile à madame Louwagie
de vérifier son information. Donc soit elle l’
a fait, et elle ment sciemment, soit elle ne
l’a pas fait, et elle n’est pas sérieuse.
Derrière tout cela, sans doute, Le
Figaro, qu’il faudrait rebaptiser La
Vérité (traduction en russe : La
Pravda). Yves Thréard, dans son
éditorial de ce matin écrivait en effet :
« Ceux qui ont été séduits par la femme à
barbe du concours de l’Eurovision devraient
être conquis par l’expérience cautionnée par
l’académie de Nantes, avec l’aval du
ministère. Ce vendredi, les lycéens, garçons
et filles, sont invités à assister aux cours
en jupe ». Et il poursuivait :
« Pour
lutter contre la déprime des jeunes,
exigeront-ils une journée du cannabis pour
tous ?
Et, bientôt, pour vaincre la timidité, les
inhibitions et les préjugés, une journée « tous
à poil »,
comme le titre du fameux livre pour les élèves
de maternelle ? ».
A l’assemblée nationale des effets de manche,
dans Le
Figaro des effets de plume.
Tout cela ne
donne pas une très belle image de la
politique. Ajoutons-y les scandales financiers
à l'UMP, les magouilles en sous-main de
Martine Aubry pour destabiliser Holmmande...
Pendant ce temps, sûrs d’eux et dominateurs,
les jeunes loups de Front National se préparent à retirer les marrons du
feu lors des élections européennes, en
attendant mieux. Et lorsqu’ils seront
majoritaires en France, ils seront contents,
les politiques du PS, de l’UMP, sans oublier
le Front de gauche et les quelques trotskystes
qui survivent encore..
Quant au Figaro,
il trouvera sans doute beaucoup de charme aux
élus « bleu marine ». Tiens, au
fait, si monsieur Thréard n’a pas d’iée pour
son prochain édito, j’ai un scoop pour
lui : Ségolène Royal, pour lutter contre
le machisme au gouvernement, va demander à
Hollande d’imposer la jupe à tous les
ministres.
Alors Madame Taubira, ministre de la justice, n’a
pas chanté La
Marseillaise samedi dernier lors d’une
commémoration de l’abolition de l’esclavage.
Et Marine Le Pen exige sa démission, suivie
immédiatement par Jean-François Copé qui,
comme toujours, lui colle aux fesses. Comme
d’habitude, Le Pen, Copé et quelques autres
jouent l’indignation pour n’importe
quoi : du pain au chocolat à la
Marseillaise. Mais cette indignation théâtrale
appelle quelques remarques. Tout d’abord, à
bien y regarder, Taubira n’était pas la seule
à ne pas bouger les lèvres et certaines
chaînes de télé ont même sorti des bandes sur lesquelles on voit
Sarkozy ou un maire FN nouvellement élu ne pas
ouvrir la bouche pendant que d’autres chantent
l’hymne national. Et, le même jour, Hollande
non plus ne chantait pas, figé dans le
recueillement. Alors, pourquoi Taubira ?
Parce qu’elle est noire, bien sûr, et que des
bananes à la Marseillaise elle est la cible favorite de la droite
blanche et raciste. Elle a peut-être un peu
provoqué en disant que "certaines
circonstances
appellent davantage au recueillement... qu'au
karaoké d'estrade", mais sur ce point je lui
reprocherais plutôt de ne pas citer ses
sources. En effet, trois jours avant cette
cérémonie commémorative, il y avait dans le Nouvel
Observateur un article consacré au film Qu’est-ce
qu’on a fait au bon dieu ?, un
article intitulé « Marseillaise
thérapie » et dont le sous-titre évoquait le
« patriotisme karaoké ». La formule,
qui n’est donc pas de Taubira (ouh ! La
copieuse !) est amusante mais, à mes
yeux, insuffisante. Les drapeaux comme des
hymnes sont les symboles de la bêtise
nationaliste. Regardez ce qui se passe à la
frontière entre la Russie et l’Ukraine où des
imbéciles tuent ou se font tuer pour un
drapeau ou pour un hymne. Regardez ces débiles
islamistes avec leurs drapeaux proclamant
qu’Allah est le plus grand. Mais au moins,
eux, ils ne chantent pas, Allah interdit la
musique. C’est sans doute pour ça, d’ailleurs,
qu’ils jouent de la kalachnikov, pour meubler
l’espace sonore. Et puis, quand nous entendons
des politiques chanter faux la Marseillaise ou
tout autre chose, nous nous prenons à prier
pour qu’ils se taisent...
Etrange spectacle, à la fois profondément
comique, voire ridicule, et abominable, que
celui du meneur du groupe nigérian Boko
Haram qui, souriant de toutes ses dents
et, la main droite dans la poche, se grattant
ouvertement les couilles, annonçait que Dieu
lui demandait de vendre comme esclaves les
quelques trois cents collégiennes qu’il
détient. Esclaves, les femmes le sont souvent
en pays musulman. Mais leur commerce ne
devrait pas rapporter grand chose en
comparaison du trafic d’armes, de cigarettes,
de drogues et d’otages occidentaux auxquels se
livrent les différentes mouvances terroristes
islamistes. Ce qui me frappe le plus,
cependant, c’est la façon dont Boko
Haram se tire une balle dans le pied et
fait preuve d’une grande ignorance. Il s’est
sans doute tiré une balle dans le pied
stratégiquement car la clownerie du gratteur
de couilles a entraîné la mobilisation des
services secrets américains, anglais et
français venus aider le gouvernement du
Nigeria. Mais il s’est surtout tiré une balle
dans le pied théologiquement en choisissant un
tel nom. Boko
Haram est généralement traduit par la
presse comme « à bas l’éducation
occidentale », ou encore
« l’éducation occidentale est
impie ». En fait, dans un mélange
d’anglais nigérian et d’arabe, cela signifie
littéralement le livre (book = boko) est illicite, haram étant en arabe le contraire de hallal. Pour les adeptes d’une religion, l’islam, dont
l’enseignement repose sur un livre, le Coran,
cette affirmation est un peu surprenante. Mais
qu’importe, le meneur de Boko
Haram souriait de toutes ses dents et se
grattaient les couilles de la main droite, ce
qui en islam est également surprenant, la main
droite étant réservée à la nourriture et la
gauche étant dévolue à ces fonctions
subalternes. Vladimir Poutine, lui, ne sourit
pas, du moins ne l’ai-je jamais vu sourire,
pas plus d’ailleurs que se gratter les
couilles. En revanche, lui qui avait annoncé
vouloir aller chercher les Tchétchènes
« jusque dans les chiottes » se tire
aussi une balle dans le pied : il vient
de signer une loi interdisant les vulgarités
dans les pièces de théâtre, sans autre
précision sémantique. Mais l’institut de la
langue russe avait donné des exemple, à propos
d’une autre loi du même genre, concernant la
presse : bite, chatte, baiser et pute y sont interdits. Qu’on se le dise, ce sont
des mots haram.
On peut donc, sous le règne de Poutine, tuer
des Tchétchènes dans les chiottes mais pas y
baiser un pute ni y introduire une bite dans
une chatte. Ou du moins, nuance, il ne faut ni l’écrire dans la presse
ni le dire au théâtre. On peut aussi, bien
sûr, y annexer la Crimée ou y organiser en
sous-main un pseudo référendum dans l’est de
l’Ukraine, mais sans vulgarités.
Lorsque, le 30 septembre 1938, Daladier,
Chamberlain et Mussolini signaient avec
l’Allemagne les accords de Munich, permettant
ainsi au Reich d’annexer les régions
germanophone de la Tchécoslovaquie (ça vous
dit quelque chose ?), je n’ai pas
souvenir que le chancelier Hitler ait interdit
ce genre de mots dans la presse ou au théâtre.
Finalement, comparé à Poutine, c’était un vrai
démocrate, Hitler. En revanche, j’ai souvenir
(enfin, j’ai lu, je n’étais pas né à l’époque)
que Daladier et Chamberlain avaient étés
accueillis à Orly par une foule enthousiaste,
pensant qu’ils venaient de sauver la paix, et
que l’un des deux avait glissé à l’oreille de
l’autre « les cons ! ». C’était
vulgaire, haram,
aux oreilles de Poutine, mais vrai. Personne
cependant, à ma connaissance, n’a traité de
cons les politiques occidentaux qui laissent
faire Poutine.
Ce
billet, comme vous le verrez, est à titre
variable. Chronique de la folie ordinaire,
donc, pour commencer. Cette folie, j’ai cru la
déceler hier sur le blog de Jean-Luc
Mélenchon. Il y explique que le journal Le
Monde est vendu au Front National, que ses
articles ne sont que « des
publireportages sur les Le Pen », que les
journalistes du Monde et de Libération ne sont
désormais pas les bienvenus dans ses meetings
et déplacements, et il termine
par : « J’appelle mes amis à
les surveiller de façon étroite et vigilante,
à filmer leurs agissements, si possible, dès
qu’ils les repèrent, qu’ils agissent à
découvert ou qu’ils se cachent sous des faux
noms ». Appel à la délation et paranoïa,
il s’agissait bien de folie.
Et puis, hier soir, j’ai entendu sur Canal + un
certain François Delapierre, « secrétaire
national du pôle bataille idéologique et
programme du Parti de gauche », venu
défendre les déclarations de Mélenchon.
Reprenant en gros les arguments de Mélenchon,
Delapierre forçait le trait, affirmait qu’il y
avait un choix éditorial du Monde de mettre en
scène Madame Le Pen, que Le Monde et
Libération donnaient une image défavorable du
Front de gauche, sur un ton tranchant,
dogmatique, à faire penser que si ce
Delapierre était ministre de l’intérieur les
journalistes seraient en prisons. Et là, j’ai
songé à un autre titre, Chronique du fascisme
ordinaire.
Pour finir on montra à Delapierre un document
hilarant, un document en deux temps. Dans un
studio de France inter tout d’abord, on y voit
Mélenchon agresser violemment le journaliste
Patrick Cohen, l’insulter presque, bref du
Mélenchon ordinaire. Puis l’émission terminée
mais la caméra tournant toujours on voit les
susdits et d’autres journalistes bavardant en
prenant un café. Et là, Mélenchon explique
qu’il s’inspire de Julien Dray dont il a
appris qu’il fallait agresser la presse pour
faire parler de soi, qu’il fallait forcer le
trait, exagérer, être injuste. Quelques
minutes séparaient ces deux instants, et là
j’ai pensé à un autre titre, Chronique de la
faulculterie ordinaire. A vous de choisir,
dans ces titres à dimension variable.
C’est proprement
scandaleux ! Cela ne vous a certainement
pas échappé, tout augmente. Le café, le
scotch, les loyers, les transports, les
cigares de Havane, les couches culotte, les
courgettes, la Romanée Conti, le papier
toilette, le champagne millésimé, les carottes
râpées, le jambon à l’os, les harengs à
l’huile et même le mètre carré de l’immobilier
dans le 16° arrondissement de Paris (sans
parler, mais cela n’a pas grand chose à voir,
la mauvaise foi des politiques, en particulier
ceux de l’UMP, du FN, du Front de Gauche, du
PS, du centre et... je crois ne pas en avoir
oublié). Face à cela, les salaires et les
pensions de retraites ne cessent de baisser.
Ou, pour être plus précis, ils sont bloqués,
et comme les prélèvements augmentent, notre
pouvoir d’achat diminue : c’est
mathématique ! Tenez, je ne prends qu’un
exemple, mais il est particulièrement
significatif : les salaires des patrons
du CAC 40. Le CAC 40, pour les ignares, est un
indice déterminé à partir du cours des
quarante actions les mieux cotées, qui
reflètent la tendance du marché. Ces actions
correspondent à des entreprises, qui ont bien
sûr des patrons. Or, scandale, les salaires
des patrons du CAC 40 ont baissé de 2% en
2013. Vous vous rendez compte : moins
2% ! Bon, bien sûr, leur salaire moyen
s’élève à 2,25 millions d’euros. Maurice Levy,
patron de Publicis, est le premier d’entre
eux, avec 4,4 millions d’euros, suivi par le
patron de L’Oréal, Jean-Paul Agon, avec
3,9 millions. Mais cela n’enlève rien à
la dure réalité : ces salaires ont baissé
de 2% en un an! Il faut faire quelque
chose pour ces malheureux. Heureusement,
certains échappent au marasme. Georges Plassat par exemple, dont le
salaire (3,7 millions) a grimpé de 40% en un
an. Ou encore les banquiers, oui, les
banquiers : Jean-Laurent Bonnafé (BNP
Paribas), augmentation de 19 %, Frédéric
Oudéaa (Société générale), augmentation de 8%
et, tenez-vous bien, Jean-Paul Chifflet
(Crédit Agricole), augmentation de 137%. Mais,
dans l’ensemble, leur rémunération baisse de
2%. Je sais, les mauvais esprits diront qu’à
eux quarante ils touchent 90 millions d’euros,
mais qu’importe : leurs salaires
baissent, la vie augmente. Un vrai
scandale !
Ces informations
viennent des Echos,
relayées par Le
Figaro, et j’ai subitement un doute.
Vous l’avez sans doute remarqué, chaque soir
de manifestation nous avons deux
chiffres : le nombre de manifestants
selon la police, disons X, et celui des
manifestants selon les organisations
syndicales ou politiques, en gros 4 X. Nous
étions quarante milles disent les
organisations, ils étaient dix milles dit la
police et nous pouvons en conclure qu’ils
étaient vingt milles. Donc, si la presse
patronale annonce que les salaires des patrons
du CAC 40 a baissé de 2%, faut-il en conclure
qu’ils n’ont baissé que de 1% ?
Et cela, tout à coup, me met le doute . Nous sommes le 5 mai, du moins je le crois. Mais peut-être ne sommes-nous que le 2,5 selon la police et ou 10 selon les syndicats. J’en ai mal à la tête.
J’ai
vu hier Conversation
animée avec Noam Chomsky, le film de
Michel Gondry consacré au linguiste Noam
Chomsky, pour des raisons presque
professionnelles mais aussi un peu intrigué
par certaines réactions de la presse, sur
lesquelles je reviendrai. Sur le fond, peu de
choses à dire. Des précisions sur l’enfance et
la vie de famille de Chomsky, sur
l’antisémitisme américain avant la guerre, le
B.A. BA de la grammaire générative
(c’est-à-dire sa théorie il y a cinquante ans)
expliqué à partir de la transformation
interrogative de la phrase the
man who is tall is happy, quelques
développement sur la logique ou sur
l’apparition du langage, une comparaison
discutable entre les Roms en France et le
traitement des juifs dans les camps et,
sortant de tout cela, l’image d’un type,
Chomsky, qui sous ses airs froid et dogmatique
serait plutôt sympa. La forme est plus
intrigante. Filmé en plan fixe, par une
vieille caméra bruyante (une Bolex 16
millimètres), Chomsky n’apparaît que rarement,
comme en médaillon, dans un environnement
graphique touffu et hétérogène. Car le film
est à double entrée, à double lecture, comme
le double sens d’animée dans le titre : la conversation est
parfois animée, et elle est traitée en dessin
animé. Un entretien, d’une part, qui transcrit
et publié dans un hebdomadaire donnerait un
article de vulgarisation d’un niveau moyen. Et
d’autre part une tentative d’illustrer les
propos tenus par le linguiste, de les
traduire, les interpréter, les interroger,
parfois de les contredire. On va de références
peut-être inconscientes à la peinture
aborigène australienne à des structures en
nids d’abeilles en passant par des sortes de
puzzles ou par un style de bande dessinée
enfantin, minimaliste. On ne voit presque pas
Chomsky, je l’ai dit, on l’entend, et Gondry
tente de dessiner ou d’illustrer ce qu’il entend,
aux deux sens du verbe. Je plains les
spectateurs qui ne comprennent pas l’anglais
car ces choix graphiques vont jusqu’à
oblitérer les sous-titres, parfois
(volontairement ?) illisibles, traités
ton sur ton, bref masqués, comme pour rendre
difficilement compréhensible des propos plutôt
clairs. Globalement l’objet est étrange, à
analyser sans doute dans l’ensemble de la
production de Gondry : il est par exemple
intéressant de savoir qu’il a travaillé en
même temps sur cette Conversation
animée et sur son adaptation de L’écume
des jours de Boris Vian. Pour ma part,
je n’ai guère aimé ce traitement graphique,
que j’ai trouvé brouillon, mais cela est bien
sûr très subjectif.
Venons-en
à la presse, ou du moins à une petite partie
de la presse : deux articles qui m’ont
frappé pour des raisons différentes. Libération parle de « modernité
luxuriante », ce qui ne mange pas de pain
renvoyant sans doute à la profusion d’arbres
dans l’animation (dans le texte en revanche,
et de façon un peu étonnante –les linguistes
me comprendront- Chomsky ne parle guère
d’arbres, au sens générativiste du terme). Le Nouvel
observateur a
une lecture plus étonnante du film, que je
ramènerai à deux phrases : d’une part,
selon le NO, les Français tiennent Chomsky
pour un dangereux gauchiste et, d’autre part,
« le même homme, si rationnel et froid,
peut se transformer en militant politique
d’une radicalité absolue ». Je ne sais
pas qui sont « les Français » du Nouvel
Observateur, et je n’aime d’ailleurs pas
beaucoup ce type de généralisations, mais je
n’ai jamais tenu Chomsky pour un
« dangereux gauchiste » ni jamais
rencontré de Français qui le tienne pour tel.
Ce qui me retient le plus, cependant, c’est la
dualité qui semble étonner le journaliste entre l’homme
« rationnel et froid » et le
« militant radical ». Tout le
problème est en effet là, mais pas posé de
cette façon. Il y a bien deux Chomsky, l’un
qui a poussé à l’extrême une linguistique
structurale qui ne se préoccupe pas de
l’aspect social de la langue, pourtant
fondamental, et l’autre qui, lorsqu’il pense
politique, ne se préoccupe absolument pas de
la politique intérieure de son pays. Et ces
« deux Chomsky » sont liés. Il
dénonce la politique extérieure des USA,
l’impérialisme, etc., mais parle peu du statut
des Noirs, de la pauvreté, du capitalisme. Et
il travaille sur des phrases artificielles,
hors contexte, sans jamais nous dire qui
prononce par exemple the
man who is tall is happy, dans quelle
situation sociale, face à qui, etc. Dès lors
il apparaît comme un Janus, avec deux visages
opposés, le politique et le linguiste, qui se
tournent superbement le dos. Et je sais qu’il
le revendiquerait, au nom de la science. Mais
je sais aussi que, des deux côtés, il choisit.
Il choisit de ne parler que de politique
internationale et il choisit d’abstraire la
langue de son contexte social.
Dès
lors,
le titre du film, Conversation
animée avec Noam Chomsky, devient
presque ironique, puisque Chomsky ne s’est
jamais intéressé à la conversation, à
l’interaction, aux variantes, bref à tout ce
qui est social dans la langue. Et, au moment
de mettre en ligne ce billet, je me rends
compte qu’il fait sans cesse allusion à des
doubles sens : animée, entendre,
arbre, jusqu’à la personnalité de
Chomsky, également à double sens. Finalement,
peut-être est-ce là la leçon de ce film.
Quitte à aggraver
mon cas, j’aurais pu hier terminer mon billet
en disant qu’il n’y a pas d’emplois sans
entreprises. Et pourtant, sauf à considérer
l’église comme une entreprise, nous devons
admettre que cette affirmation n’est pas
nécessairement fondée. L’église manque de
prêtres, elle en importe même, d’Afrique noire
ou du Vietnam, oui oui, je vous le garantis,
l’église recrute, crée des emplois. Ce n’est
pas un métier d’avenir ? Cela dépend du
point de vue. Vous pouvez grimper dans la
hiérarchie, devenir évêque, cardinal et,
pourquoi pas, pape. Tiens, c’est une belle
allitération, pourquoi
pas pape, presque un slogan
publicitaire. Je sais, il ne faut pas rêver,
les places sont chères, la place est chère
plutôt, puisqu’il n’y en a qu’une, mais une
fois arrivé au sommet vous pouvez encore
espérer une promotion post-mortem : la
sanctification. C’est ce qui va arriver demain
à deux d’entre eux : il y aura à Rome une
paire de saints. Et puis, outre notre premier
ministre dont on se demande ce qu’il va faire
dans cette mascarade, il y aura aussi deux
papes vivants, l’un en activité et l’autre
retraité. Une paire de saints et une paire de
c...
PS Les pointillés
qui suivent ci-dessus la consonne c ne
signifient absolument pas que j’éviterais
d’écrire des mots vulgaires comme, au hasard,
cons ou couilles, non, pas du tout, d'ailleurs
il y aurait non pas une mais deux paires de
couilles, enfin statistiquement, ils sont
simplement là pour titiller votre créativité.
J’attends vos propositions.
Je me sens depuis
quelques temps en contradiction permanente
avec des amis dont, a priori, je pouvais
supposer qu’ils pensaient et réagissaient
comme moi, ou que je pensais et réagissais
comme eux. Commençons par un exemple, celui de
la SNCM, cette compagnie maritime qui relie
essentiellement la Corse au continent et qui
se trouve dans une situation financière
catastrophique, ayant en particulier été
condamnée par l’Europe à rembourser plus de
400 millions d’euros d’aide publique
considérée comme une concurrence déloyale. La
compagnie est gérée en dépit du bon sens, la
CGT y fait en partie la loi et n’est pas
étrangère au problème, elle se fait tailler
des croupières par Corsica Ferries, bref c’est
un trou financier et mes amis affirmaient
comme une évidence que l’état devait y
injecter encore de l’argent. J’ai rétorqué que
j’avais trouvé scandaleux qu’en 2008, au
moment de la crise, on aide des banques qui
étaient à l’origine de la crise, et me suis
trouvé traité de social démocrate. Et je me
suis soudain rendu compte que je me trouvais
face à ce que j’appellerais volontiers du
psittacisme : être de gauche ou d’extrême
gauche, ce serait répéter à longueur de temps,
comme un perroquet, des « vérités »
considérées comme indiscutable. Après des
échanges sur le trou de la sécurité sociale,
sur le remboursement de la dette et plus
largement sur la politique économique et
sociale du gouvernement, j’ai alors
lancé : « alors, le rôle d’un
gouvernement de gauche serait de biberonner
les citoyens ? ». Et la réponse ne
vous surprendra pas : « bien
sûr ! ». J’ai essayé de développer
une comparaison certes un peu simple mais qui
me semble parlante : nous essayons en
général de gérer notre budget personnel de
façon saine, en gros de ne pas dépenser plus
que ce que nous gagnons. Mes interlocuteurs
n’en avaient cure : la dette on s’en
fout, les déficits à réduire c’est une
exigence de Bruxelles dont on se fout aussi,
il y a une autre économie possible, il faut
distribuer de l’argent, etc. etc. J’ai demandé
où cette économie différente avait été
expérimentée, quels en avaient été les
résultats, pour me voir rétorquer qu’il
fallait essayer. Bref nous avons tous connu un
jour ou l’autre ces situations dans lesquelles
la communication semble impossible parce qu’on
n’échange pas des arguments mais des idées
toutes faites.
Le philosophe grec
Parménide appelait doxa cette opinion commune et confuse que l’on a sur la réalité, qu’il
opposait à l’épistémé,
la recherche scientifique de la connaissance.
Plus près de nous Roland Barthes a repris
cette notion de doxa,
ensemble de lieux communs, de ce-qui-va-de-soi
(j’adore cet usage des traits d’union), de
fausses évidences qui sous-tendaient sa cible
prioritaire, les mythologies.
Et il y a aujourd’hui, hélas, une doxa de
gauche, qui évite de réfléchir, ou qui
remplace la réflexion par des réflexes, des
automatismes mentaux, du pavlovisme. Cela met
d’ailleurs certains députés socialistes dans
une situation de double contrainte qui tourne
à la schizophrénie. Pour être réélus, ce qui
semble être leur préoccupation principale, ils
se sentent obligés de prendre une posture
d’opposant (contre une forme d’austérité qui
est peut-être la seule voie économique mais
qui leur mettra à dos leurs électeurs) mais en
s’opposant au gouvernement ils risquent de
provoquer une dissolution de l’assemblée et,
dans la situation actuelle, ils ne seront pas
réélus. D’où un jeu de rôles réjouissant où
l’on voit ces députés avoir voir le premier
ministre, sortir en disant qu’ils ont obtenu
des choses (cela, c’est pour leurs électeurs,
et leur réélection à long terme) et qui
voterons pour le gouvernement mardi (cela
c’est pour éviter une dissolution et conserver
leur mandat le plus longtemps possible). Mais,
fondamentalement, leur discours est le même
que celui de mes interlocuteurs proches :
peu importe l’avenir du pays, la dette, le
déficit, il faut faire plaisir aux Français.
Bref, doxa ou
psittacisme, nous sommes face à une conception
d‘un « état papa » chargé de nous
biberonner, et peu importe l’avenir.
Il y a soixante dix ans, le 21 avril 1944, une
ordonnance signée à Alger par le général de
Gaulle donnait aux femmes le droit de vote.
Soixante dix ans ! C’est-à-dire que les
femmes votaient en Turquie bien avant de voter
en France, ce qui nous invite à un peu
d’humilité. Mais il est vrai que la
« votation féminine » ne fut acquise
en Suisse qu’en 1971. Bref, tout ceci me mène
à vous proposer la lecture du texte
suivant :
« FEMME (MOUVEMENT DE LIBERATION DE LA)
Indispensable association militant pour une
véritable égalité entre les sexes, à laquelle
mon épouse ne manquera pas d’adhérer dès
qu’elle aura terminé la vaisselle et le
repassage ».
J’ai trouvé cet article dans le Dictionnaire
ouvert jusqu’à 22 heures rédigé par
l’Académie Alphonse Allais. Et puisque nous
fêtons aujourd’hui non seulement
l’anniversaire susdit mais aussi le lundi de
Pâques, intimement lié à l’agneau pascal,
voici un autre article tiré du même
dictionnaire :
« AGNEAU
n.m. Adorable animal doux et pacifique qui
inspire tendresse et amour. Encycl. Pour bien faire cuire un gigot, compter un
quart d’heure pour la première livre et dix
minutes pour les suivantes, enfourner
thermostat 7 et arroser souvent ».
A propos de cuisine, j’écoutais hier en
conduisant ma voiture « on va
déguster », une émission de France Inter
consacrée à la gastronomie, et j’ai failli me
planter dans le fossé en entendant l’animateur
annoncer Animal
on est mal, « la dernière chanson
de Gérard Manset ». Animal
on est mal la dernière chanson de Gérard
Manset ! Il se trouve qu’il vient de la
réenregistrer avec une nouvelle orchestration
que je n’aime guère, mais il s’agit de la première chanson de Manset, datant de 1968. Alors, à
tous les animateurs d’émissions de radio, un
double conseil : lisez le Dictionnaire
ouvert jusqu’à 22 heures de l’Académie
Alphonse Allais, cela vous mettra de bonne
humeur. Et lisez aussi Cent
ans de chanson française, ça vous
évitera de faire des erreurs. M’enfin, à quoi
ça sert que Calvet il se décarcasse !
L’actualité produit parfois des rencontres cocasses ou
éclairantes. En France on a lancé hier une
alerte à enlèvement : un bébé avait
disparu, enlevé par ses parents, ce qui en soi
est déjà comique, presque oxymorique : des
parents qui enlèvent leur enfant ! La photo
du nourriçon était diffusée sur toutes les
chaînes de télévision, les vêtements de sa mère
décrits dans le détail, et ce matin, le bébé
était retrouvé. En Algérie aussi on a vu soudain
réapparaître un disparu, venu voter en fauteuil
roulant. Le comique est ici que ce disparu était
également partout en photo, non pas parce qu’il
était recherché mais parce qu’il était candidat.
Comique pour comique, on pourrait penser à Hibernatus,
ce film d’Edouard Molinaro sorti en 1969. Mais
la personne, disparue depuis 65 ans et congelée dans
le pôle nord, réapparaissait en
ayant gardé dans la glace son âge, 25 ans,
alors que Bouteflika n’est pas précisément
ingambe. C’est en fait à un autre fait
d’actualité qu’on peut rattacher le
« miracle Bouteflika ». Gabriel
Garcia Marquez, qui vient de mourir (je
n’écris pas « qui vient de
disparaître » car on pourrait penser que,
comme le bébé français ou la momie algérienne,
il pourrait réapparaître), Gabriel Garcia
Marquez donc avait écrit un roman féroce sur
un dictateur cacochyme, l’Automne
du
patriarche, roman qui se passait dans
une île des Caraïbes mais qui pourrait très
bien être adapté sur la rive sud de la
Méditerranée. Au fond, les Algériens ont de la
chance : la vie politique de leur pays
est un véritable roman, un roman à la Gabriel
Garcia Marquez. On ne peut pas en dire autant
de la Russie ou de la France : dans le
premier cas on est dans le mauvais roman
policier, dans le second dans le théâtre de
vaudeville... Encore que nous pourrions aussi
penser à un roman social, dans lequel un
pauvre cireur de chaussure perdrait son
travail en voyant disparaître (encore une
disparition) un de ses meilleurs clients.
J’étais
ce week-end invité au salon du livre
d’Autun et, lors d’un « dîner de
gala » organisé à la mairie j’ai jeté
par hasard un coup d’œil sur le panneau où
l’on affiche les bans. Il y avait deux
mariages annoncés, l’un entre Jessica,
« en formation » et Laetitia,
« cariste », l’autre entre
Cyril, « chef de salle » et
Frédéric, « chef de rang ». Je
me suis d’abord dit « tiens, il n’y a
plus que des homos qui se marient ».
Puis j’ai supposé que Cyril et Frédéric
s’étaient sans doute connus sur leur lieu
de travail, je me suis dit que
« cariste » n’était pas un
métier fréquent pour une Laetitia, j’ai
noté que Frédéric était
« domiciliée...», au féminin, sans
que je puisse savoir s’il s’agissait d’une
faute d’orthographe ou d’un lapsus. Bref,
je me faisais quelques réflexions pseudo
sociologiques. Le hasard, encore lui, a
fait que j’étais en train de lire un
ouvrage réjouissant de
Daniel Garcia sur l’académie
française, Coupole
et dépendances. On y apprend, entre
autres choses, qu’en mars 2013, alors que
la loi sur le « mariage pour
tous » était en discussion à
l’Assemblée, vingt-trois sénateurs de
droite avec à leur tête Jean-Pierre
Raffarin, avaient saisi l’Académie sur
« l’usage » du mot mariage.
Entre autres termes ils pensaient pouvoir
invalider la loi pour des raisons
sémantiques. Le projet de loi posait en
effet, dans son article 1, que « le
mariage est contracté par deux personnes
de sexe différent ou de même sexe » et nos sénateurs espéraient faire
démontrer par les académiciens que cette
formulation était impossible aux yeux du
dictionnaire. J’ai chez moi un petit
Robert ancien, et je lis à l’article mariage :
« union légitime d’un homme et d’une
femme ». Mais je suppose que
l’édition la plus récente a dû modifier
cette formulation, car un dictionnaire
n’impose pas l’usage, il en rend compte.
Sur le plan strictement étymologique, ni mariage ni couple ne font référence à une différence de sexe, et les
Académiciens ont donc pu dégager
prudemment en touche : rien ne
s’opposait à cette nouvelle acception, ou
à cet élargissement, du mot mariage. Mais
sans doute ont-ils poussé un ouf ! de
soulagement car s’ils travaillent
actuellement à la neuvième édition de leur
dictionnaire ils ont dépassé la lettre M.
Immortels ou pas, ils n’auront donc pas à
régler ce problème et lorsque leurs
successeurs s’y attaqueront de l’eau aura
coulé sous le pont de arts...
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